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Politique

45ème cérémonie des Césars : scène ouverte sur la crise du cinéma français

Vendredi soir se tenait la 45 ème cérémonie des Césars, qui autant qu'elle récompensait les films de l'année, était le théâtre pour les 2,6 millions de téléspectateurs de la situation de crise du cinéma français, symptôme des conséquences de #MeToo, marqué par le départ d'Adèle Haenel qui a su se lever et se barrer suite à la nomination de Polanski.

mardi 3 mars

Cette année, c’est avant même le levé de rideau qu’a commencé à faire parler cette 45 ème Nuit des Césars, dont la préparation a été bousculée par la démission de toute la direction de l’Académie seulement deux semaines avant le jour J.

Dans un monde du cinéma secoué par la vague #MeToo - qui a libéré la parole sur les pratiques d’agression sexuelles, monnaie courante dans ce milieu - la sortie il y a quelques mois du nouveau film de Roman Polanski, J’accuse a marqué l’année, ramenant avec lui le sempiternel débat sur la séparation de « l’homme et l’artiste », cette fois invoquée pour appeler à l’appréciation neutre d’un film réalisé par un homme accusé par 12 femmes d’agressions sexuelles, et en fuite des États Unis où il est condamné pour « détournement de mineur » pour le viol d’une enfant avec prise de stupéfiant commis en 1977. Une sortie en salle reçue par une large campagne d’appels au boycott relayés par de nombreuses militantes féministes et suivis par une vague de jeunes femmes politisées sur la question des violences faites aux femmes.

Ces nombreux appels au boycott et la vive polémique n’ont cependant pas empêché pas moins de 12 nominations pour le film, dans un geste de la part de l’Académie qui avait déjà des airs de réponse à toutes celles et ceux qui se sont battu cette année contre les violences sexistes et sexuelles et pour la levée de l’omerta qui les étouffe encore dans le monde du cinéma, à l’image d’Adèle Haenel elle-même en lice pour le César de la meilleure actrice. Douze nominations qui ont largement révolté, et en réponse auxquelles des rassemblements devant la salle Pleyel le soir des Césars ont immédiatement été appelés, suite à l’annonce de la sélection en compétition, déjà piquée par la bouche qui l’a rendue publique, dans un lapsus équivoque de Florence Foresti : « Je suis accus... J’accuse, de Roman Polanski ! »

C’est ainsi sur fond d’une situation particulièrement éloquente quant à la fracture de l’académie des Césars - de la sélection proposée, à la présidence de dernière minute « par intérim » - que nominés et public attendaient avec un intérêt tendu cette 45 ème cérémonie qui a, sans aucun doute pour ces raisons, réalisé le score de 2,16 millions de téléspectateurs (soit plus de 500 000 de plus que l’année dernière), impatients de voir comment la soirée parviendrait à se dérouler entre ces contradictions criantes.

Une tension palpable pour une cérémonie en équilibre

Venant couronner l’attente, la Cérémonie s’est inscrite dans la lignée de la tension qui a tant marqué sa préparation. Ainsi, l’ambiance feutrée propre à ce genre de moment, où le gratin se trouve réuni en costumes et robes de cocktail, était cette année comme sous-tendue d’une tension collective qui dépassait l’habituel espoir fébrile, pour chacun des présents, de repartir récompensé.

Une tension, palpable dès les premiers instants, que Florence Foresti, maîtresse de cérémonie plus « courageuse » qu’ « heureuse » d’être là selon son discours d’ouverture, a décidé de mettre en scène d’emblée plutôt que de la masquer, mettant les pieds dans le plat dès les premières minutes, fidèle au ton qu’elle avait donné publiquement à l’annonce de la sélection. C’est ainsi sans aucune concession à celui qui, ayant renoncé à venir, semblait écraser l’assemblée par son absence, que l’humoriste introduit la cérémonie en déclarant devoir « régler un dossier » pour aborder les « 12 moments qui vont être des problèmes » durant la soirée, allant jusqu’à présenter J’accuse comme « la pédophilie dans les années 70 », en références aux multiples agressions sur mineures de son réalisateur. Affichant sans nuances son choix, celui que Polanski « n’est pas assez grand pour faire de l’ombre au cinéma français » Florence Foresti poursuit en ouvrant la liste des films en compétition avec le « Portrait de la jeune fille en feu » sous un tonnerre d’applaudissements.

Un discours d’ouverture absolument inédit dans le monde des Césars, où l’on a ainsi entendu, pour commencer la soirée, la condamnation radicale de l’un des noms en compétition. Une prise de position de la maîtresse de cérémonie qui révèle la crise profonde du cinéma français, symptôme de la vague #MeToo, tendue entre la dénonciation, la rage et le combat de tout un ensemble de catégories exploitées et opprimées de la société représentées dans la sélection de cette année - du grand favori Les Misérables, en passant par l’équipe militante du Portrait de la jeune fille en feu – mais sans annuler en rien les 12 fameuses nominations, comme elles n’empêcheront pas quelques heures plus tard Polanski d’être primé du César magistral du « meilleur réalisateur ».

Une institution qui révèle son caractère réactionnaire, et un message clair : Polanski récompensé, Adèle Haenel écartée.

L’institution aura ainsi attendu la fin de la cérémonie pour faire tomber son masque, magistralement bien que sans grande surprise, pour montrer à nouveau son visage demeuré réactionnaire, faisant éclater le vernis de bienséance et de modernité déjà écaillé par les interventions de Florence Foresti.

Comme le déclare Virginie Despentes dans sa tribune publiée ce lundi dans Libération, de l’offre par les producteurs d’un budget de 25 millions de dollars pour J’accuse à son sacre en tant que « meilleur réalisateur de l’année », il n’y a rien de surprenant : « C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. » En effet, rien de nouveau dans l’impunité, affichée sans aucune honte où gêne par ceux qui, du haut de leurs fortunes et position de pouvoir, ont encore une fois démontré avec fierté qu’ils étaient intouchables. Ainsi, la remise de l’un des Césars les plus attendus à l’homme aux douze accusations d’agressions sexuelles n’est presque que formelle.

Malgré la tribune qu’a pu être cette soirée pour des films progressistes, mettant à l’honneur parmi les plus opprimés de la société, à l’image des jeunes des quartiers dans Les Misérables, c’est ainsi le caractère réactionnaire de telles institutions qui s’est une fois de plus révélé, ce vendredi soir, relayé avec empressement par certains médias à l’image du Figaro qui n’a pas manqué de se plaindre de la « tyrannie des minorités » qu’aurait été la soirée.

Une position intouchable, malgré tout contestée de manière inédite de 28 février par des départs bruyants de la salle, avec en tête de liste Adèle Haenel – suivie de la réalisatrice Céline Sciamma - qui suite à une prestation admirable dans le Portrait de la jeune fille en feu mais surtout suite à son témoignage public des violences sexuelles qu’elle a elle-même subies au début de sa carrière, n’a évidemment pas vu sa performance primée. Florence Foresti a, quant à elle, aussi quitté la cérémonie, se désistant de son discours de clôture, réagissant à travers un « écœurée » sur les réseaux.

Au-delà du cinéma, une crise profonde qui s’exprime dans le monde de la culture

A l’image de ce monde du cinéma dont la « Fête du cinéma » a été le théâtre ce week-end, c’est l’ensemble du monde de la culture qui se révèle fissuré ces derniers mois. Au monde du cinéma, où l’impunité des puissants vient être contestée publiquement par nombre d’actrices, viennent répondre sur un autre terrain les nombreuses grèves qui ont éclaté ces derniers temps dans le monde de la culture, que ce soit à l’Opéra de Paris, à celui de Lyon, au conservatoire national de musique classique ou encore au Louvre, qui s’est trouvé ces derniers mois bloqués contre la réforme des retraites. Autant d’endroits où l’élitisme propre au monde de l’art côtoie la précarité criante de ses travailleurs.

C’est ainsi une crise plus profonde, qui s’exprime dans l’ensemble de la société, par le biais de prises de positions mais aussi et surtout ces derniers mois, sur le terrain de la lutte des classes par de nombreuses grèves et manifestations, à l’échelle nationale, mais aussi à l’échelle internationale. Une crise si profonde qu’elle secoue, et cela n’est pas anodin, de diverses manières les milieux de la culture et de l’art, que ce soit contre la mise en place de contre-réformes, ou contre le patriarcat qui écrase ce milieu comme le reste de la société. A l’institution des Césars dans le monde du cinéma correspond ainsi un gouvernement qui, lui aussi montre n’avoir rien a faire d’un semblant de consentement pour imposer, en l’occurrence, ses réformes, comme le montre le recours ce week-end au 49.3 par Édouard Philippe. Un gouvernement dont la police a par ailleurs réprimé les manifestations de vendredi soir devant la salle Pleyel.

A travers cette crise du cinéma français, mais en réalité du monde de la culture en général, c’est un vieux monde qui domine mais n’arrive plus à se légitimer, un spectacle qui se refuse à divertir et tranche de plus en plus franchement pour le terrain de la lutte, face à un ordre établi qui peine à contenir les fissures....




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