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Notre classe

5 décembre : le débordement de la base, un scénario possible

La grève du 5 décembre provient d’un appel de la base des grévistes de la RATP. Dans de nombreux secteurs, les travailleurs veulent être maîtres de leur grève. Une radicalité qui effraie le gouvernement qui veut négocier corporation par corporation pour éteindre le feu.

mercredi 4 décembre

Depuis la crise de 2008-2009, les stratégies des bureaucraties syndicales se sont illustrées comme des stratégies de la défaite, ont fait la preuve et accentué la faiblesse des grandes centrales syndicales. En 2010 pour les retraites (où jusqu’à 3 millions de personnes ont défilé dans les rues), en 2016 face à la Loi Travail, en 2018 pour la bataille du rail, ou pour toutes les autres réformes et attaques liberticides (État d’urgence, loi anti-casseurs) pour lesquels elles sont restées l’arme au pied, les bureaucraties se sont largement décrédibilisées.

Leurs stratégies qui consistaient en l’organisation de journées d’action saute-mouton (parfois espacées de près d’un mois !), au maintien des divisions corporatistes (pensons au 22 mai 2018 où cheminots et fonctionnaires avaient deux trajets de manifestation différents à Paris !), où la grève ne joue qu’un rôle de pression au service des négociateurs de salons, et où toute tentative trop radicale et systématiquement freinée et empêchée et toute réelle auto-organisation des grévistes et coordination entre secteurs empêchées. La grève perlée de la SNCF (2 jours de grève, trois jours de travail... Pendant trois mois !) en étant un exemple les plus frappants de cette chape de plomb bureaucratique sur une combativité ouvrière exceptionnelle – la plus grande grève de l’histoire de l’entreprise – pour la mener droit dans le mur ! Des plans de la défaite qui jouent un rôle de prophétie auto-réalisatrice pour les directions syndicales qui expliquent que « la base n’était pas prête »... A l’approche du 5 décembre, après les Gilets jaunes qui ont montré l’exemple d’une radicalité incontrôlable, où personne ne pouvait siffler la fin de la récré, cette fois, dans de nombreux secteurs, c’est la base qui relève la tête, au grand effroi des dominants qui craignent, cet effet sur lequel nous pariions en janvier dernier, une « gilet-jaunisation » du mouvement ouvrier.

Une combativité ouvrière teintée de jaune

Les commentateurs bourgeois ont eux-mêmes commencé à tirer ce constat devant certains aspects de la grève du 13 septembre de la RATP, observant une radicalité qui refusait de se plier aux plans timides, corporatistes et légalistes des directions syndicales. De cette grève ressortait le mot d’ordre « en décembre, illimitée ! », qui a été imposé, sous peine de se retrouver en dehors de la dynamique, aux différentes organisations syndicales de l’entreprise, avant de s’étendre finalement à de nombreux secteurs et dont la grève que nous allons connaître jeudi est issue. L’ampleur de cette grève, la volonté de la base de ne pas se faire confisquer ni la lutte ni le discours par les directions syndicales témoignaient déjà d’un nouvel esprit dans ce bastion de la classe ouvrière hexagonale. On pouvait par exemple y entendre « C’est la base qui décide et pas le contraire. Si la base on décide pas et que les autres décident à notre place c’est comme la politique, on nous impose des trucs. » Une vision que l’on retrouvait chez un autre adhérent CGT, commentant le mot d’ordre de « grève illimitée » : « Le slogan qui vient d’être envoyé c’est aussi un avertissement à nos responsables locaux dans les syndicats, il va falloir qu’ils nous écoutent et qu’ils fassent le nécessaire pour qu’on obtienne satisfaction. »

Fin octobre, ce sont les technicentres de la SNCF, au départ de Châtillon, qui sont partis en grève sauvage, reconduite par les AG et sans préavis ! Une mobilisation, partis pour une question de jour de repos sur un accord local, mais qui traduisait une colère trop longtemps retenue, une envie d’en découdre, comme une préparation au 5 décembre, date pour laquelle les ouvriers de ces technicentres semblent remontés à bloc !

Un autre aspect de cette « gilet-jaunisation » peut s’observer dans les modes de regroupement des travailleurs en lutte, avec l’émergence de collectif dans d’autres secteurs mobilisés, comme dans l’éducation nationale avec les Stylos rouges, dans la santé avec le Collectif Inter-Urgences, ou La Base à la RATP. Des collectifs qui regroupent des syndicalistes combatifs, des non-syndiqués et qui mettent en avant cette tension d’y aller tous ensemble.

Gouvernement cherche interlocuteur (désespérément) !

Pour Raymond Soubie, grand idéologue de la bourgeoisie, ancien conseiller présidentiel, soupirait sur C dans l’air, « s’il n’y avait que les syndicats... ».

Jusque-là, la bourgeoisie s’acomodait très bien d’un syndicalisme qui se refuse à prendre toute position politique, à respecter le jeu démocratique bourgeois de la Ve République qui consiste à restreindre l’activité politique des travailleurs pour un vote tous les cinq ans, pour ensuite se mobiliser de temps en temps, de manière corporatiste, contre le nouveau bourreau élu.

La crise politique des Gilets jaunes ça a été celle d’un mouvement qui ne voulait pas rentrer à la maison, avec lequel le pouvoir ne pouvait pas négocier et sur lequel les concessions pleines de mépris faisaient souvent office d’amplificateur de la radicalité, d’une goutte d’essence qui a fait déborder un vase de pauvreté et de rage pour en arriver à remettre en cause la démocratie bourgeoise, les forces de répression, le pouvoir étatique... Là le mouvement part sur les retraites, mais même avant le déclenchement de la grève, les motifs de mécontentement, de colère, s’élargissent et visent les conditions de travail, les salaires, la précarité, donnant une forme multiforme au mouvement où le gouvernement veut tenter à tout prix de faire des concessions profession par profession, ne pas reculer sur la réforme systémique des retraites (où par précaution toujours rien n’est formellement annoncé) et essayer de faire rentrer au boulot les secteurs qui ont le plus de pouvoir de blocage.

Si crise il y a eu, ce fut aussi celle des bureaucraties syndicales qui ont étalé leur traîtrise aux yeux de tous, en signant un communiqué immonde le 6 décembre qui condamnait « la violence dans l’expression des revendications » alors que nous, et nombre de syndicalistes combatifs, faisions face à une escalade de l’autoritarisme de l’Etat. Là réside aussi une différence fondamentale avec 1995 où le mouvement a été tenu, malgré des AG localement (mais pas de coordination entre elles), par les bureaucraties syndicales.

En mars 2018, Raymond Soubie disait dans un entretien aux Echos : « Comme il n’y a pas d’espérance politique dans l’opposition, des mouvements sociaux pourraient prendre le relais, avec le risque qu’ils ne soient pas maîtrisés par des syndicats eux-mêmes affaiblis. » Un an et demi après, on ne peut que lui donner raison sur l’émergence possible d’un mouvement qui sortirait des clous et n’y rentrerait pas si facilement ! En ce sens, certains analystes bourgeois alertaient Macron de ne pas aller trop vite, de ne pas sauter au-dessus des digues qui constituent un rempart pour l’Etat pour calmer la contestation (corps intermédiaires, directions syndicales). La leçon a été comprise pour la réforme des retraites où tous les syndicats sont allés négocier pendant plus d’un an avec Delevoye pour préparer la réforme des retraites, avec la CFDT comme appui mais y compris les centrales plus combatives, dont la CGT, qui sont allées aux négociations jusqu’à la semaine dernière. Car la bourgeoisie française a une très bonne mémoire et se souvient d’épisodes révolutionnaires comme ceux des grèves de 1936 où il avait dû user de tout le poids de la CGT, du PCF stalinisé et du Front populaire pour faire rentrer les grévistes à l’atelier. « On ne demandait qu’une chose aux Chambres : aller vite, afin de liquider cette situation redoutable, cette situation que j’ai qualifiée non pas de révolutionnaire mais de quasi-révolutionnaire, et qui l’était en effet. […] La contrepartie, c’était l’évacuation des usines. Dès ce jour-là, les représentants de la CGT ont dit aux représentants du grand patronat qui étaient à Matignon : "nous nous engageons à faire tout ce que nous pourrons et nous le ferons. Mais nous vous en avertissons tout de suite. Nous ne sommes pas sûrs d’aboutir. Quand on a affaire à un mouvement comme celui-là, à une marée comme celle-là, il faut lui laisser le temps de s’étaler. Et puis, c’est maintenant que vous allez peut-être regretter d’avoir systématiquement profité des années de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes. Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui serait nécessaire pour faire exécuter nos ordres. "Et je vois encore M Richement [un représentant du patronat] qui était assis à ma gauche, baisser la tête en disant : "C’est vrai, nous avons eu tort". »

En définitive, la bourgeoisie craint un 1995 bis, en pire, avec plus d’insubordination, plus de violence contre l’ordre bourgeois, crainte reprise en boucle par tous les médias. Un mouvement où aucun Bernard Thibault ne pourrait siffler la fin de la récré.

S’auto-organiser à la base, refuser les négociations

Face à cette situation les dominants ont besoin d’user d’un arsenal répressif plus important, incapables de coopter une radicalité qui déborde de la base. De leurs côtés, comme nous l’écrivions en janvier, « Les syndicalistes honnêtes se retrouvent face à un dilemme : faut-il poursuivre avec la méthode de la légalité et du pacifisme des luttes, réclamer à cor et à cri que le pouvoir en place accepte de « négocier » ou de « dialoguer », ou, à l’inverse, radicaliser les méthodes et la stratégie avec la même détermination qui a été celle, jusqu’à présent, des Gilets Jaunes ? C’est un dilemme semblable qui se pose aux secteurs les plus combatifs et critiques de la stratégie actuelle des directions syndicales, notamment au sein de la CGT : faut-il continuer à se plaindre de l’orientation impuissante de ces mêmes directions sans mettre les pieds dans le plat ou en finir avec les faux-semblants et régler son compte, une bonne fois pour toutes, à la bureaucratie syndicale, en récupérant les organisations pour la lutte des classes de façon à créer des organisations larges, avec les Gilets Jaunes, qui permettent d’atteindre ces millions de travailleuses et de travailleurs non-syndiqués mais qui seraient disposés, si on leur présentait une direction résolue et une stratégie et un programme pour gagner, à entrer à leur tour dans la bataille, comme le laisse entrevoir, telle une caisse de résonance, le soulèvement des Gilets Jaunes ? »

Pour que la dynamique de radicalité de la base de grève entre les mains des grévistes, qui aille jusqu’au bout de ses potentialités, le développement de cadres d’auto-organisation est une tâche nécessaire et vitale. Des assemblées démocratiques souveraines, pour tous les travailleurs, syndiqués ou non, qui cherchent à s’adresser aux sous-traitants, aux interimers, des comités de grève élus par la base, des cadres de convergence entre tous les secteurs. Seule ainsi pourra émerger une direction alternative aux bureaucraties pour cette grève, pour la développer, exiger le retrait pur et simple de la réforme, sans négociation, développer ses méthodes de lutte, ses mots d’ordre qui unifieront tous les secteurs, et ses revendications. Le gouvernement essaye de diviser par corporation, il faut lui répondre par une unité sans faille des travailleurs !

D’ores et déjà à Paris, des rencontres ont lieu entre, entre autres, cheminots, agents RATP, instit’, étudiants, Gilets jaunes pour préparer la grève localement. Ces coordinations interpro sont essentielles, doivent se multiplier dans tout le pays, comme cristallisation de tous les secteurs en lutte pour que la direction de la grève ne se décide pas entre quatre murs en intersyndicale mais soit le résultat de la volonté des assemblées générales, et se nourrisse de toute l’énergie, de la politisation et de l’expérience que seront en train de faire des milliers de travailleuses et de travailleurs, conscients de leurs forces, que la grève peut faire bouger des montagnes, à l’exact opposé du scepticisme des carriéristes syndicaux.




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