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65% des étudiants en situation de « mal-être » : tableau d’une précarité incessante

Depuis l’immolation d’Anas âgé de 22 ans, le tabou de la précarité étudiante saute, et l'illusion méritocratique continue de s’écrouler. A l’aune du 5 décembre, elle pourrait bien faire place, aux côtés des grévistes, à l’expression, dans la rue, de ce « mélange âpre de haine et de désespoir », dont fait état un récent rapport.

samedi 30 novembre 2019

Ce dimanche, le JDD publiait un rapport sur le mal-être des étudiants, produit par La Mutuelle Des Etudiants, dans lequel sont exposés de nombreux chiffres à propos d’une précarité souvent mise sous le tapis. Nous y apprenons ainsi que 65% des étudiants, et particulièrement, des étudiantes, sont « en situation de mal-être » (72% chez les femmes et 56% chez les hommes) ; qu’ils sont 42% à avoir « déjà renoncé à des soins, au cours des 12 derniers mois » ; ou encore, que 30% des étudiants ont eu « des pensées suicidaires au cours des 12 derniers mois ». Par ailleurs, ils sont 42% à éprouver du stress très souvent, et 43% “parfois”. Un stress, dû principalement : aux études (86%), au travail (34%), à la sensation d’isolement (30%).

Si ces données, qui font suite à de nombreuses autres depuis quelques semaines, semblent produire dans le débat public une certaine stupéfaction, cette situation très précaire de la condition étudiante en France était déjà criante depuis de nombreuses années. Ainsi en 2009, le Secours populaire ouvrait pour la première fois une antenne spécifiquement pour les étudiants à Lille. Dans Le Monde Diplomatique, un bénévole témoignait « d’une troublante longue file d’attente d’étudiants ». Il y a quelques années, c’est cette même détresse qui s’était illustrée, très concrètement, avec la baisse de 5 euros des APL, décidée par l’exécutif en début de mandat. Récemment, dans Libération, nous pouvions lire le témoignage d’une étudiante, militante syndicale, affectée par un échange : « J’ai entendu une fille dire à sa coloc : "prends du pain, prends-en plein, comme ça, on en aura pour l’appart. Une baguette, ça coûte 50 centimes à Lidl. On ne parle pas de beignets, mais de pain : même ça, c’est devenu un luxe pour certains ».

Si cette misère, devenue pour beaucoup une forme de passage obligé, pouvait être justifiée dans certains discours méritocratiques, par la possibilité d’être en mesure d’acheter sa place, au prix d’une grande précarité, pour monter dans « l’ascenseur social », les places sur le marché du travail demeurent restreintes, et le chômage persiste autour de 8% de la population en France ; alors que l’âge de débat à la retraite, plus que jamais dans le viseur du gouvernement, continue de reculer. Bien que le taux de chômage des non-diplômés soit près de quatre fois plus élevé que celui des personnes qui disposent d’un diplôme supérieur à bac + 2” (en 2017) , le taux d’échec en cours de parcours est élevé, et au fil des années, les arrêts sont nombreux. En cause notamment, le fait que 50% des étudiants travaillent pour étudier, tout en demeurant, pour 20% d’entre-eux, sous le seuil de pauvreté. Des « jobs » qui, à coups de baisses de bourses et d’augmentations de loyers, finissent par prendre une place démesurée. Ainsi témoignait, pour Révolution Permanente, Léa : « Aujourd’hui, je décide donc de laisser tomber et d’arrêter mes études car je n’ai ni les moyens de poursuivre mes études sans bénéficier de la bourse, ni les moyens de rembourser ce dont j’ai déjà bénéficié. Je décide de témoigner car je me sens envahie par un mélange âpre de haine et de désespoir ».

Dans Le Deuxième souffle, écrit en 1969, Bensaid décrivait déjà ces couches d’étudiants « étranglées entre des assises familiales souvent instables (faites des sacrifices consentis pour « payer des études ») et un avenir professionnel incertain (où les guette la sélection arbitraire et parfois, en fin de parcours, le chômage des cadres) » ; mais il insistait cependant : « elles sont politiquement disponibles et prêtes à demander des comptes pour leurs angoisses et pour les efforts consentis au mirage de la promotion sociale ». Depuis l’immolation, politique, d’Anas, le fait que les témoignages se multiplient est un signe. Comme l’écrivait Florent, 22 ans, dans un texte de sa part, l’illusion méritocratique s’écroule :

"Il avait lu bien des livres
Dans le silence de la nuit
Après son service au bar
Avant les heures d’’amphi.

Faim de connaissances
Mais l’estomac gargouille
Cette méritocratie qu’on lui vante
N’a jamais rempli son ventre.”

A l’aune du 5 décembre, elle pourrait bien faire place à la combativité historique dont les mouvements étudiants sont capables, pour que s’exprime ce « mélange âpre de haine et de désespoir » au côté de la détermination de tous les grévistes.

Crédits-photo : PHILIPPE DESMAZES/AFP




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