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Politique

Généraliser l'arrêt des raffineries

« 8 raffineries sur 8 » en grève : aucune expédition de carburant à partir des raffineries de l’hexagone !

C’est une mobilisation « historique » explique Thierry Defresne, délégué syndical central de la CGT à Total. Mardi à midi, la totalité des raffineries de l’hexagone sont entrés en grève à l’appel de la CGT Chimie. Inédite depuis 2010, cette nationalisation de la mobilisation pourrait, si elle débouchait vers l’arrêt total des raffineries, jouer un rôle décisif pour le rapport de force dans le mouvement contre la réforme des retraites.

mercredi 8 janvier

La CGT de la raffinerie Petroineos de Lavéra annonce que les salariés viennent de se prononcer pour entrer dans un processus d’arrêt de la raffinerie. PHOTO G.R.

A midi, ce 7 janvier 2020, « huit raffineries sur huit [sont] touchées par la grève » explique Thierry Defresne, délégué syndical central de la CGT à Total. Les expéditions de carburant par camions ou pipeline sont stoppés dans la totalité des raffineries françaises, selon la CGT Total, qui a appelé à un mouvement de grève national contre la réforme des retraites pour 96 heures jusqu’au 10 janvier et ce dans l’ensemble des installations pétrolières de l’hexagone. Un mouvement suivi des raffineries aux terminaux pétroliers en passant par les dépôts.

Depuis le 5 décembre, un mouvement dispersé

Si, depuis le 5 décembre, nombre de raffineries sont entrés en grève contre la réforme des retraites, ce qui prédominait jusque-là, c’était la dispersion. Quand un nombre non négligeable de raffineries n’étaient pas en grève, d’autres optaient pour un blocage par intermittence. Quand les raffineurs de Grandpuits durcissaient la grève, à Lavéra, on passait le cap d’enclencher l’arrêt des installations. Un émiettement de la mobilisation primait dans les huit unités de raffinage que compte l’hexagone. C’est ce qui a permis, jusque-là, au gouvernement de disposer d’importantes marges de manœuvres lui permettant de réorganiser les flux d’approvisionnement en coordination avec les directions d’entreprises pétrolières, dont Total.

Mais si le gouvernement a réussi, pour l’heure, à juguler le mouvement de grève, cela a eu un coût important : celui de piocher dans ses réserves stratégiques très tôt dans le mouvement. C’est ce que confirmait le président de l’UFIP, Francis Duseux, le 11 décembre « On a débloqué pas mal de stocks stratégiques depuis le début de la crise, ce qui nous permet de tourner ».

Une nationalisation du mouvement : la grève touche les huit raffineries de l’hexagone !

« Pas une goutte de carburant ne sortira », c’est le mot d’ordre qui prime dans la totalité des raffineries de l’hexagone. « Durant ce mouvement de quatre-vingt-seize heures, il n’y aura aucune livraison de carburant depuis la raffinerie, que ce soit par pipeline, par bateau, par wagon ou par camion, et même au-delà, car il n’y a jamais de livraison le samedi après-midi ou le dimanche » a déclaré le délégué syndical CGT à Donges (Total). A Feyzin (Total), proche de Lyon, le représentant de la CGT-Chimie a déclaré qu’« il n’y a pas d’expédition aujourd’hui » de produits pétroliers. Du côté de La Mède (Total), la bioraffinerie tourne au ralenti, les expéditions sont bloquées depuis le 4 décembre.

Mais c’est aussi dans des raffineries historiquement frileuses à rejoindre les grèves que le mouvement s’étend. A la raffinerie de Port-Jérôme-Gravenchon (Exxon), « il n’y a plus aucun produit qui parte depuis 14h00 mardi et au moins jusqu’à 22h00 », a déclaré Christophe Aubert. La CGT ExxonMobil précisait : « les travailleurs d’une des rares unités de la chimie en fonctionnement sont grévistes à 80 %. On s’achemine donc vers un arrêt des expéditions en plus des débits minis sur la quasi-totalité des unités ! ». Il s’agit d’une première depuis 2010. En effet, en 2016, à Gravenchon, les travailleurs avaient joué à contretemps pendant le mouvement contre la loi Travail. Cela illustre que la grève commence à remoraliser les travailleurs autrefois frileux à se mobiliser y compris dans le privé.

A Fos-sur-mer (Esso), aussi, plus aucun produit ne sort de la raffinerie, mais aussi du dépôt rattaché. Ce dernier est par ailleurs des plus stratégiques : avec une capacité de stockage de 860 000 mètres cubes de produits chimiques et raffinés, le dépôt pétrolier de Fos-sur-Mer est le plus important de la région. Comme l’explique Le Monde dans un article sur le mouvement des raffineurs en 2010 : « Il est primordial pour l’alimentation des pompes à essence de la région pour les quatre raffineries situées autour de l’étang de Berre ».

De même à Grandpuits (Total), où les grévistes ont décidé, soutenus par Besancenot et Mélenchon, de durcir le mouvement de grève entamé le 5 décembre avec un blocage total des expéditions pendant 96h.

Pas de sortie de carburant à la CIM : 40 % des importations françaises en pétrole brut

S’il est souvent question des raffineries, les dépôts pétroliers revêtent aussi un caractère stratégique. C’est le cas notamment des cuves de la Compagnie industrielle maritime (CIM) au Havre. C’est en effet à la CIM que transitent près de 40 % des importations de pétrole brut de l’hexagone. La CIM exploite les Terminaux du Havre et d’Antifer et opère le déchargement, le stockage et le transfert de produits pétroliers, pétrole brut et produits raffinés, alimentant via le réseau d’oléoducs TRAPIL les raffineries Total de Gonfreville-l’Orcher et de GrandPuits, ou encore celle d’ExxonMobil à Port-Jérôme-Gravenchon.

Mais la CIM représente aussi un autre enjeu stratégique : celui d’assurer l’approvisionnement par pipeline en kérosène des aéroports parisiens d’Orly et Roissy-Charles-de-Gaulle comme l’explique actu.fr « Même s’ils ont des stocks, avec trois jours de blocage c’est là que les conséquences peuvent être les plus grosses » explique un représentant syndical de la CIM. Ainsi d’après Thierry Defresne, avec la fermeture de la CIM, « Orly et Roissy ne seront donc plus approvisionnés en kérosène ».

Pour construire le rapport de force, généraliser l’arrêt des raffineries : l’exemple de Lavéra

Si la généralisation de la grève dans la totalité des raffineries de l’hexagone est un pas important, une question clé se posera à la suite des 96h de blocage total des expéditions : l’arrêt des raffineries. S’il est clair que cette décision n’est pas des plus aisées, face notamment aux pressions terribles de la direction de Total et autres patrons pétroliers, cette question est d’ores et déjà clé pour la suite du conflit. Alors que les grévistes de la RATP et de la SNCF entament leur deuxième mois de grève, la jonction des raffineurs dans un mouvement plus dur sera déterminante pour la suite de la mobilisation et son extension au secteur du privé.

En ce sens, ce que montrent les raffineurs de Lavéra (Petroineos) est plus qu’exemplaire. Comme l’explique le site Maritime info, ce mardi, les grévistes de la raffinerie de Lavéra se sont prononcés pour poursuivre l’arrêt déjà entamé, mais interrompu, de la raffinerie. Si les grévistes avaient entamé le processus d’arrêt de la raffinerie il y a un mois, le processus avait été interrompu "car nous étions la seule raffinerie à avoir engagé la manœuvre" explicite Sébastien Varagnol, secrétaire CGT à Petroineos. La première unité restée à l’arrêt, le processus pour arrêter la deuxième unité a commencé ce matin, « les manœuvres se poursuivront jusqu’à ce soir », continue le syndicaliste. Aujourd’hui « nos salariés sont plus revendicatifs » a explique Sébastien Varagnol, secrétaire CGT à Petroineos Lavéra. Mais les grévistes attendaient « de se coordonner avec les sept autres raffineries françaises pour passer à l’étape supérieure : l’arrêt total ».

En arrêtant les installations, les grévistes de Lavéra durcissent le mouvement, signe d’une détermination à aller jusqu’au bout du retrait de la réforme. Ils souhaitent transmettre cette détermination à l’ensemble des raffineurs. A Lavéra, les grévistes montrent la voie à suivre : pour vaincre, à partir du 10 janvier, il va falloir généraliser l’arrêt des raffineries.




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