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Politique

“16 mars : ultimatum”

800 personnes et une ambiance électrique à la soirée “Fin du grand débat, début du grand débarras !”

A deux jours de l'acte 18, l’affluence a déjoué les pronostics à la soirée qui réunissait à la même tribune Priscillia Ludosky, Jérôme Rodrigues, le comité Adama, Juan Branco, Frédéric Lordon, Hervé Kempf et une lycéenne mobilisée pour le climat, ce jeudi à la Bourse du Travail de Paris.

C’est pour mettre un point final à l’enfumage du “Grand Débat” orchestré par Macron que le 16 mars se prépare depuis plusieurs semaines dans les rangs des Gilets Jaunes, voulu comme un “ultimatum” posé au gouvernement. Ce qui pose encore question, ce sont les suites de la mobilisation, si le gouvernement ne cédait pas aux pressions de la rue - et tout porte à penser qu’il compte rester droit dans ses bottes. Quoi qu’il en soit, cette soirée intitulée “Fin du grand débat, début du grand débarras !” a relevé le défi : celle de transmettre une ambiance d’un “début” de quelque chose, malgré les 4 mois de mobilisation qui nous séparent du 17 novembre ; autant par l’affluence ayant déjoué les pronostics annoncés sur l’évènement Facebook, que par l’ambiance électrique qui se dégageait des rangs de la Bourse du Travail qu’on n’avait pas vue aussi pleine à craquer depuis bien longtemps. Devant la banderole “16 mars : ultimatum” que l’on a vu défiler dans la capitale les derniers samedis, les intervenants ont tour à tour mis sur la table les luttes contre les inégalités sociales, pour l’écologie, contre les violences policières dans les quartiers populaires, contre la répression des manifestants, et la nécessité de converger vers un objectif commun - certes encore peu défini, mais dont les mots d’ordre de “Macron démission” et “A-A-Anticapitalistes” semblaient faire consensus ce soir. En débat également, les moyens d’y arriver : et à ce sujet, Jérôme Rodrigues a mis les pieds dans le plat, lançant un appel sans détour à la grève générale, titillant au passage les directions syndicales, le tout sous un tonnerre d’applaudissements.

Les violences policières en question

Après une brève introduction d’Hervé Kempf, du média Reporterre, saluant le mouvement des Gilets Jaunes comme “un mouvement formidable, inattendu”, c’est Youcef Brakni qui prend la parole pour le comité Vérité pour Adama. Sous les applaudissements, il rappelle les conditions de la mort d’Adama Traoré, “parce qu’il était noir, parce qu’il était habitant des quartiers, qu’il n’a pas voulu se soumettre à un contrôle de police le jour de son anniversaire… il l’a payé de sa vie”. L’émotion est palpable quand Youcef égrène les noms de victimes des violences policières, dont plusieurs enfants. Il rappelle les racines de ces violences d’Etat, remontant au 17 octobre 1961 : “la plus jeune avait 14 ans, imaginez qu’un policier l’a jetée à la Seine”. Avant de lancer une interpellation : “Mais le plus grave c’est encore l’indifférence, le fait qu’on regarde ailleurs à chaque crime policier. On utilise tous les termes du monde sauf de dire qu’ils sont noirs et arabes et qu’ils ont été tués pour ça. Il y en a qui sont tués pour ce qu’ils font et d’autres qui sont tués pour ce qu’ils sont. Ça fait une différence”.

Youcef embraye alors avec l’actualité : “Quand on a vu le mouvement des Gilets Jaunes, on a décidé d’y aller. On nous a dit ’mais vous êtes fous’. Les gilets jaunes ce sont des gens qui sont dans la misère, qui ne sont plus rien, c’est avec eux que je veux militer. Ceux qui ont toujours été dans le déni, ce sont les pseudos-intellectuels de gauche. Et ce sont les mêmes qui ont eu un discours ultra méprisant envers les Gilets Jaunes. Ça nous a renforcés dans notre conviction”. Tonnerre d’applaudissements. Youcef poursuit : “On s’est dit que la violence policière allait forcément à un moment se retrouver au centre de la lutte, car ils commençaient à réprimer. Et c’est arrivé à l’acte 12, quand le mot d’ordre principal de la marche a été porté contre les violences policières”.

Youcef conclut sur la victoire remportée cette semaine par le comité Adama, parvenant à faire reconnaître la mort par asphyxie après près de 3 ans de combat : “Le procureur a osé dire qu’Adama était mort à cause de l’alcool. Puis on nous a dit qu’il était mort d’infection généralisée. Et on parle là d’experts nommés par la justice. Nouvelle expertise, on apprend qu’Adama serait mort de drépanocytose après avoir couru. Et tout ça c’est la République française. Alors on en a eu marre et on a demandé un travail indépendant par des grands médecins. Aujourd’hui, ils ont reconnu que toutes les causes avancées étaient scientifiquement fausses et que la seule cause possible de la mort d’Adama était d’origine mécanique, liée aux conditions d’immobilisation par placage ventral”.

Ces violences policières dans les quartiers populaires prennent d’autant plus d’écho qu’elles viennent de s’illustrer à nouveau avec la mort de Fatih et Adam, 17 et 19 ans, rappelée par Taha Bouhafs pendant le débat : “parce qu’ils ne portaient pas de casque, ces jeunes ont été condamnés à mort par la BAC à Grenoble”.

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Jérôme Rodrigues prône la convergence et appelle à la grève générale

Jérôme Rodrigues prend le relais, touché par l’intervention de Youcef, lui qui a grandi dans un quartier populaire. “En ce qui concerne la convergence, moi j’appelle tout le monde, les gilets jaunes, rouges, roses... tout le monde est le bienvenu du moment qu’il se reconnaît dans les revendications émises par le mouvement. C’est cette fameuse fraternité que craint le gouvernement qu’on doit retrouver”. Applaudissements. “Moi j’avais la mère de mon ami quand j’étais gamin qui sortait avec son fichu sur la tête et ça ne dérangeait personne dans le quartier. Il y a de tout dans ce mouvement. Ce qui compte ce n’est pas ce qu’on est mais ce qu’on veut changer. Ça me gonfle qu’on soit considéré par des machines à cash. Tant qu’à avoir tout perdu, autant aller au bout. Allons chercher notre dû, tous ensemble !” Les réactions sont électriques dans la salle.

Jérôme poursuit : “L’autre revendication, c’est celle de la démocratie. La démocratie nous appartient. Pourquoi les gouvernants qui nous mutilent ne payent pas ? On devrait pouvoir les dégager du pouvoir.” Puis il insiste sur la nécessité des convergences : “On cherche à nous diviser, par exemple en faisant passer les cheminots pour des privilégiés parce qu’ils auraient une prime charbon. Mais je suis qui pour exiger qu’on leur retire leurs acquis sociaux ? S’ils ont un billet en plus, je veux pas qu’on leur retire, je veux le même billet !”

Jérôme en vient alors à la dénonciation du traitement médiatique du mouvement des gilets jaunes, ajoutant que “personne ne s’est insurgé qu’on ait un président qui tire sur son peuple. Personne n’est capable de reprocher à Castaner à la télé qu’il tire sur son peuple !” Il conclut alors sous un tonnerre d’applaudissements : “Si on ne gagne pas ce combat aujourd’hui, on le perdra pour l’éternité !” Face à l’enthousiasme de la salle, il ajoute comme un addendum : “la question qui m’embête le plus c’est ’faut-il continuer à marcher le samedi ?’ Ben oui ! J’ai connu 95, j’ai connu le CPE, 1 million dans la rue, c’était plié ! Alors moi je vais oser appeler à la grève générale ! Oui il nous faut la grève générale !” Huées et applaudissements. “En 95 les rails rouillaient, c’est ça qu’il nous faut, paralyser le pays !”

Il ne peut néanmoins s’empêcher de prononcer un appel au pacifisme, qui ne fait pas l’unanimité dans la salle. Il se rattrape : “Restons soudés, pour Zineb Redouane et tous les autres ! Samedi 16 ça va être énorme, mais ne le prenons pas comme une finalité. On arrive à un point de rupture, dans un camp comme dans l’autre. De notre côté, montrons-leur qu’on ne va pas s’arrêter là !”. Piétinements du plancher dans la salle en ébullition. “Gilets jaunes quel est votre métier ?” lance-t-il. “Aouh, aouh, aouh !” scande l’assistance. C’est le mot de la fin.

Juan Branco, avocat de Maxime Nicolle, n’est pas moins bien accueilli : “ce samedi est essentiel. Je pense qu’on arrive à un point de rupture. Je vois des gens qui s’usent toutes les semaines pour conquérir leur droit. (...) Les violences policières sont le résultat du refus du gouvernement d’entendre son peuple ! Ils nous parlent de violence mais ce sont eux qui sont dans la coercition et on n’a que nos corps à leur opposer. On doit sortir samedi et leur montrer qu’on est capables de les faire tomber !” Ovation dans l’immense salle boisée.

L’accueil est tout aussi chaleureux pour Priscillia Ludosky qui commence son intervention sur une question polémique : “j’entends Jérôme parler de pacifisme, je suis aussi pour le pacifisme mais je n’entends pas me mettre à genoux pour exiger ce qui est notre droit, et je n’entends pas non plus tendre la joue gauche. Ils nous ont formaté depuis l’enfance pour qu’on croie que tout est cloisonné. On a la Province, Paris, la banlieue, on se regarde de loin parce qu’ils ont réussi leur travail. Mais aujourd’hui on est tous ensemble dans la rue”. Priscillia peine à finir ses phrases tant l’ambiance est électrique : “Aujourd’hui, j’invite Macron à aller se faire voir !” finit-elle. “Aou aou aou !” répond la salle.

“L’écologie c’est un combat systémique, on ne va pas répondre à la crise actuelle en triant nos déchets !”

Camille, lycéenne en lutte pour l’environnement, intervient en portant le gilet jaune : “Je fais partie des jeunes qui depuis un mois à Paris ont commencé à sécher les cours le vendredi”. “Bravo !” interrompt la salle. “On est dans la rue pour l’environnement et contre les discours culpabilisants qui ne permettent pas de penser quelles sont les causes réelles du problème écologique. L’écologie c’est un combat systémique !” “A-a-anticapitaliste”, entonne spontanément la salle avec force. “C’est ce que j’allais dire, reprend-elle, on est un peu trop frileux, on n’ose pas dire qu’on est anticapitalistes, alors que c’est sûr qu’on ne va pas répondre à la crise actuelle en triant nos déchets. Alors on sera nombreux dans la rue vendredi, on doit entrer en résistance contre cette guerre menée contre le vivant. Des gilets jaunes ont bloqué des lieux comme l’usine Monsanto. Ce qu’on fait c’est aussi de viser des lieux stratégiques. Demain on bloquera le siège d’une multinationale. Notre slogan c’est ‘vendredi vert, samedi jaune !’ On essaye de faire un pas vers les gilets jaunes et de créer les convergences, mais je trouve que c’est encore trop timide, la marche du siècle samedi va se passer à l’autre bout de Paris, on devrait manifester tous ensemble !” “Tous ensemble tous ensemble ouais, ouais !” entonne la salle tel un écho. “Il faut aller vers la grève générale, il faut tout bloquer” ajoute-t-elle, rebondissant sur l’appel de Jérôme Rodrigues, et suscitant l’enthousiasme sur les bancs : “grève générale, grève générale !” s’agite l’auditoire.

“M. Macron, nous allons devoir vous ramener à la maison”

Frédéric Lordon enchaîne, en dernier intervenant très attendu. La salle esclaffe lorsqu’il raconte qu’il a été invité par l’Elysée à participer à une rencontre dans le cadre du grand débat. “On y va tous !” entend-on depuis la salle, proposition reprise par l’assistance. “Ce serait ma seule raison d’accepter”, répond Lordon. Puis il s’élance dans une grande tirade à la Lordon, sous l’engouement général, s’adressant directement à Macron : “Dans quelle réalité vivez-vous ?” Puis citant le Gorafi selon lequel “le LBD serait bon pour la santé” : “Monsieur Macron, vous êtes la Gorafisation du monde. Mais si le macronisme est un Gorafisme, nous allons devoir ajuster nos moyens en conséquences. Et à défaut de vous ramener à la raison, nous devrons vous ramener à la maison”.

L’économiste poursuit en saluant la lutte des algériens : “L’international nous donne aussi de l’espoir. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir”. Il cite alors la banderole réalisée par des étudiants de Paris 8 : “Macron soutient Boutef, les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes, solidarité internationale !” Grand succès dans la salle pour ce soutien internationaliste.

“Les gilets jaunes sont en position de faire l’histoire, poursuit-il. Et d’une certaine manière M. Macron, vous les y invitez. Vous êtes des démolisseurs. Si vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple a la légitimité de démolir ses démolisseurs. Mais comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, M. Macron il faut partir, M. Macron rendez les clés !” La salle se lève aux slogans de “Macron Démission”, des poings se lèvent.

Priscillia reprend brièvement le micro : “en 2009, les DOM-TOM se sont levés. Aujourd’hui c’est toujours la misère. Ça donne l’ampleur de la tâche qui est devant nous”.

Après quelques minutes de pause, les interventions reprennent depuis la salle cette fois, l’assistance restant très nombreuse : malgré les départs, des dizaines de personnes n’ont pas trouvé de place assise. “On évite que les intervenants racontent leur vie s’il vous plaît, ne prenez la parole que si vous avez des questions”, prévient la modératrice du débat.

Les rendez-vous pour samedi sont rappelés, notamment par Youcef Brakni : “pour la marche des solidarités, on donne rendez-vous à Madeleine à 13h12 puis on fera un bout de chemin avec la marche du climat. Dès le matin avec des cheminots de l’intergares et le comité Adama, on sera à Gare du Nord pour accueillir les GJ de province. Puis à 15h, tout le monde s’arrête et on met tous un genou au sol et un poing en l’air”.

Parmi les intervenants, un syndicaliste de la CGT de l’agence EDF de Barbès raconte comment les salariés ont réouvert l’agence de Barbès, “pour le service public” : “On attend juste une chose, c’est que Martinez lève son cul de sa chaise !” Tonnerre d’applaudissements, puis il reprend : “La CGT Énergie Paris est dans la lutte avec les Gilets Jaunes depuis le début !”

Le débat s’enflamme dans la salle lorsqu’un intervenant interroge “admettons que Macron quitte le pouvoir, le jour d’après l’Etat doit bien continuer, que fera-t-on à ce moment-là ?” Huées dans la salle “non !” “Constituante !”

Juan Branco réintervient alors sur la question démocratique : “A l’Assemblée nationale, il y a 1% d’employés et d’ouvriers. Donc la rue restera mobilisée puisqu’elle n’est pas représentée. Ceux qui prennent les décisions font tous partie de la même classe sociale, la bourgeoisie, qui a accaparé tous les leviers lui permettant d’imposer une façon de penser... évidemment que quelqu’un qui n’a jamais connu la souffrance ne ressentira pas la même urgence à s’engager dans la lutte. Il faut démocratiser la décision politique pour créer du consentement. C’est le seul moyen de sauver la planète. Il nous faut une représentation populaire à l’Assemblée nationale avec des ouvriers et des employés aux côtés des bourgeois”. On reconnaît alors l’ancien candidat au législatives pour la France Insoumise.

Eric Beynel, porte-parole national du syndicat Solidaires, tente d’intervenir malgré des interpellations houleuses de gilets jaunes depuis la salle “vous n’appelez pas à la grève générale !” Le syndicaliste est mis en difficulté : “la grève générale ne dépend pas de nous, il faut la construire sur les lieux de travail, pas seulement le samedi mais aussi le lundi, le mardi, le mercredi…” Son intervention n’a pas plu à Nadia, l’une des rares à porter le gilet jaune dans la salle : “Nous on est a-partis, a-syndicats, on est le peuple”. La salle est divisée sur son intervention. “On n’a pas de leader, on est tous des leaders. On se bat pour dégager tout ce système !” Les pour et les contre se départagent à l’applaudimètre.

Torya, cheminote, rebondit sur le clin d’oeil de Jérôme à la lutte des cheminots : “l’année dernière j’ai fait 3 mois de grève, j’ai perdu 3 mois de salaire alors que je suis mère célibataire, et c’est pas Martinez qui va me dire comment je dois mener ma grève !” Les applaudissements sont à nouveau toniques. “Il y a une confusion entre les bureaucraties syndicales et les syndiqués de base qui se battent dans la rue pour le service public, pour nos droits. Alors comment va-t-on faire pour réaliser cette union entre les Gilets Jaunes et la base syndicale ?”

Question à laquelle Jérôme Rodrigues répondra brièvement : “la base c’est nous tous ici, c’est vous, alors je n’ai qu’une chose à dire, rejoignez-nous. Si les bases syndicales nous rejoignent sur le même mot d’ordre ’pas de leader, pas de représentant’, Martinez on l’emmerde !”

A l’heure de quitter la grande salle de la Bourse, les débats se poursuivent tandis que des militants agitent des cagnottes de soutien aux postiers en grève. Si la réponse du “jour d’après” la démission de Macron n’a pas trouvé de réponse ce soir, l’énergie semble au rendez-vous pour un 16 mars réussi. Reste à savoir si cet acte 18 qui promet d’être massif sera réellement “le début du grand débarras”.




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