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Témoignage

« A 64 ans, c’est moi qui aurai besoin d’une infirmière » : Lucie, infirmière

Lucie, infirmière en réanimation et militante à Sud Santé au CHU de Toulouse, revient sur l'attaque que représente la réforme des retraites pour les soignant·es. Témoignage d'un secteur au bord du craquage

Gabriella Manouchki


et Rozenn Kevel

24 janvier 2023

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[Crédits photo : AFP]

Révolution Permanente : Depuis la période Covid, la crise que traverse l’hôpital public n’a fait que s’approfondir. Dans le contexte de l’offensive sur les retraites, c’est parce qu’il sait que cette situation est explosive que Macron a pris le soin d’adresser ses "vœux" aux soignants en multipliant les effets d’annonce autour de micro-mesures toutes plus floues les unes que les autres, sans répondre aux revendications centrales du personnel de la santé. Quelle est la situation que tu observes aujourd’hui, en tant qu’infirmière en réanimation et militante syndicale à Sud Santé Sociaux ?

Lucie : Merci pour les vœux Macron mais, honnêtement, l’après est pire que l’avant... On est dans une situation où la dégradation se poursuit en termes de conditions de travail avec des salaires bas, une précarisation des contrats d’embauche et la privatisation d’une partie des services, des fermetures de lits... En conséquence, il y a un turn-over et un absentéisme important, des reconversions professionnelles ou des départs dans le privé, des services entiers dans des situations des plus catastrophiques comme la maternité, les urgences psy ou la gériatrie.

Pour couronner le tout, en réaction à la grève de juin dernier et en particulier à la grève des urgences du CHU de Toulouse qui avaient été suivie à 100%, notre droit de grève a été considérablement attaqué : on nous demande maintenant de nous déclarer 48h à l’avance, pour le faire il faut se rendre dans le bureaux des cadres et les barrières pour faire grève et avoir un rapport de force sont nombreuses. Il y a une volonté aussi de la part de la direction des hôpitaux d’isoler les militant·es syndicaux·ales en les professionnalisant, pour les déconnecter de la base en faisant en sorte qu’elles et ils ne soient plus au cœur des services avec les collègues. Mais malgré toute cette situation, on a eu à cœur de continuer de mobiliser nos collègues, en allant discuter avec elles et eux, en faisant des diffusions de tracts, etc.

RP : La réforme des retraites annoncée par le gouvernement est une attaque de grande ampleur contre l’ensemble du monde du travail et en particulier contre les plus précaires, à commencer par les femmes. De ce point de vue, malgré l’annonce du maintien d’un régime spécial pour les aides-soignant·es, présenté comme une concession, la réforme est une nouvelle attaque contre l’ensemble du personnel soignant.

Lucie : La réforme des retraites parle à beaucoup de collègues et soulève beaucoup de colère, notamment autour de la question des critères de pénibilité. On est un secteur très féminisé, avec une pénibilité spécifique, comme les maux de dos du fait de devoir porter des patients toute la journée par exemple, ce qui n’est pas plus reconnu.

Moi, j’ai déjà dû arrêter de travailler à cause de maux de dos et je n’ai même pas 40 ans. Je ne sais pas comment je vais faire pour tenir jusqu’à la retraite. Pour la prochaine manifestation, j’hésite entre ma tenue de soignante ou ma tenue de patiente, parce que dans ces conditions, à 64 ans, je serai en très mauvaise santé. Ce sera moi la patiente.

Sur la question du régime spécial pour les aides-soignantes, c’est une véritable arnaque jusqu’à la prochaine réforme ou règle. Ce qu’on leur propose, c’est de rester catégorie B en tant que catégorie active pour pouvoir bénéficier d’une retraite anticipée. Mais ça risque de finir comme pour les infirmières, qui ont perdu la pénibilité de leur travail en passant catégorie A. Ils jouent avec ce système de catégorie. Par exemple, en tant qu’infirmière, on m’a donné le choix de passer catégorie A il y a quelques années, ce que j’ai fait. Mais ce qu’on ne m’avait pas dit, c’est que ça veut dire que mon travail est considéré comme celui d’une cadre et je perds alors les critères de pénibilité. Sauf que mes conditions de travail ne sont pas celles d’une cadre : je soulève des personnes qui font parfois trois fois mon poids, j’ai une charge physique et émotionnelle importante. Ces pénibilités-là, personne ne pourra les supporter à 64 ans.

Les infirmières ont surtout besoin de partir plus tôt à la retraite et à taux plein, parce que ce sont elles aussi qui ont des carrières hachées, du fait de maternités, des démissions à cause des conditions de travail déplorables à l’hôpital, des temps partiels subis, etc. De manière générale, les carrières des femmes sont plus courtes que celles des hommes, pas parce qu’elles bossent moins mais parce que leur durée de travail rémunéré est plus faible que celle des hommes. Si on commençait à rémunérer tout le travail qui découle de la charge patriarcale de la société, on pourrait passer à la retraite à 40 ans ! Il y a déjà 40 % de différences de pensions de retraites entre les femmes et les hommes, avec cette réforme c’est les femmes qui vont trinquer en premier. Pensons aussi aux minorités de genres, et notamment aux personnes trans qui souvent sont exclues du marché du travail formel puisque discriminées, ou aux personnes handicapées ou immigrées qui ne cotisent pas, sont sans couverture sociale ou commencent à cotiser bien plus tard.

RP : Ce jeudi, plus de 2 millions de personnes étaient dans la rue contre le projet du gouvernement. Pour la prochaine date appelée par l’intersyndicale, le mardi 31 janvier, plusieurs secteurs ont commencé à poser la question de la reconductible. Qu’en est-il du côté de la santé ?

Lucie : La mobilisation était puissante et je ne doute pas qu’elle s’amplifie au vu des enjeux. Tout le monde se sent concerné. Pour ce sujet, nous arrivons à toucher et mobiliser. Je n’ai pas de chiffres mais je sais que cela fait parler au-delà des militant·es, même des personnes loin de mes valeurs sociales. Nous n’avons pas tous les mêmes objectifs peut-être, mais des intérêts communs. Personne ne veut finir à la retraite sur les genoux, en invalidité, au chômage, en incapacité ou déjà de l’autre côté de la barrière malade.

Je pense qu’il va falloir penser long terme et créer un rapport de force pour pouvoir se mobiliser ensemble et éviter toute division, qu’essaye d’ailleurs de créer le gouvernement. Et surtout, dans la santé, on va devoir ne pas culpabiliser de nos mouvements de grève et du rapport de force qu’on pourra mettre en place, parce que c’est la seule solution pour que ça aille mieux pour nous, comme pour les usager·es ! Il va aussi falloir que les organisations féministes s’emparent de cette bataille. On ne peut pas diviser les questions, une femme ou une personne trans ou non-binaire n’est pas seulement cela, elle est aussi une travailleuse.


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