Lutte de la jeunesse précaire

À Biocoop, une grève exemplaire

Simon Derrerof

À Biocoop, une grève exemplaire

Simon Derrerof

Les salariés du Retour à la Terre, franchise de Bioccop, ont travaillé pendant le confinement. Devant des cadences infernales et une direction qui n’a jamais vraiment mis en œuvre des conditions sanitaires qui permettent d’assurer leur sécurité, ils ont été de ceux qui, en première ligne, ont répondu aux besoins vitaux de la population. Le confinement a montré de manière indéniable que ceux qui faisaient tourner la société, ont été – à Biocoop comme ailleurs – des travailleurs payés une misère. À Biocoop, ce sont ainsi des étudiants, des mères de famille célibataires, des travailleurs pauvres, payés au SMIC, qui ont travaillé d’arrache-pied pour répondre aux besoins de la population.

Des salariés en première ligne… de la répression patronale

Il y a maintenant deux mois et demi que les salariés de Biocoop-Le Retour à la Terre, ont commencé le combat contre leur direction. Aux efforts des salariés pendant le confinement, la direction a décidé de leur répondre par des attaques contre leurs conditions de travail. Quand elle a annoncé sa volonté d’ouvrir les magasins le dimanche et de vendre les deux derniers magasins, le troisième ayant déjà fermé, les salariés ont tenu une première réunion inter-magasins et ont décidé de se mettre en grève majoritaire le 9 juillet dans les deux magasins du Retour à La Terre. Ils se sont mobilisés contre le travail le dimanche, mais aussi pour leur dignité, dégoûtés par les méthodes patronales, alors même qu’ils n’ont pas rechigné à l’effort durant toute la durée du confinement. Comme le rappelle un des salariés de l’entreprise, la charge de travail s’est alourdie pendant le confinement, ce qui a provoqué un grand épuisement physique et mental. De plus, de nombreux salariés ont fait des livraisons à domicile, sans être payés davantage et alors que ce n’était pas prévu dans leur contrat de travail.

Ils ont ajouté deux choses aux revendications contre l’ouverture des magasins le dimanche : tout d’abord, la revalorisation des salaires car les salariés accomplissent de nombreuses tâches dans les magasins pour lesquels ils ne sont pas payés et, ensuite que la direction accepte des ruptures conventionnelles pour tous les salariés qui en font la demande. Celle-ci étant en effet prête à tout pour éviter que ses salariés ne touchent le chômage en quittant l’entreprise, comparant par exemple depuis longtemps le chômage a de l’assistanat devant ses salariés.
 
Les salariés se sont mis en grève une nouvelle fois le 1er août, puis le 6 septembre, le 12 septembre, journée de manifestation des gilets jaunes et le 17 septembre, date de mobilisation interprofessionnelle où ils se remettaient en grève pour continuer la mobilisation en lien avec les autres secteurs.
 
Le mouvement est d’ores et déjà inédit à l’échelle du Retour à la Terre. C’est la première fois depuis sa création que la franchise est confrontée à une grève massive. Le mouvement a pris désormais un nouveau tournant, après les derniers piquets réussis et notamment celui du 6 septembre qui avait réuni de très nombreux soutien et figures politiques. À ce moment là, la direction a décidé de lancer une offensive répressive. Comme l’expliquent les grévistes dans leur communiqué : « Des chantages aux jours de congés, nous sommes passé aux menaces de plaintes pour diffamation pour faire taire les témoignages des grévistes, et depuis cette semaine, par la menace de licenciement pure et simple. »
 
Une des figures de la grève s’est ainsi vu signifier sa mise à pied temporaire et une convocation pour un entretien disciplinaire préalable à un licenciement. Laetita, une de grévistes, a été également mise à pied pour avoir dénoncé des cas de harcèlement sexiste dans la boite. Elle subit maintenant également des menaces de plainte pour diffamation. Des méthodes scandaleuses qui rappellent celles employées par la direction de la RATP ou de la SNCF pendant la grève contre la réforme des retraites, entre calomnies et entretiens disciplinaires.

Ces méthodes de la direction du Retour à La Terre révèlent une direction qui tente à tout prix de mettre fin au mouvement, de le casser, comme l’explique Malek, gréviste mis à pied et menacé de licenciement, et Konstentin.

Quand un des secteurs les plus précarisés du salariat se met en branle

 
Dans un secteur comme la grande distribution, un secteur où la main-d’œuvre est jeune, les salaires bas et les contrats précaires, il est souvent difficile de faire bouger les choses. Pourtant, la grève des salariés de Biocoop s’est érigée en exemple dans les premières semaines d’une rentrée où l’atonie dominait dans le mouvement social, même si depuis dix ou quinze jour, les débuts de mobilisation se multiplient face aux attaques de plus en plus marquantes du patronat, que ce soit à Bridgestone, à Cargill, Grandpuits ou encore dans l’aéronautique. Par sa durée et sa combativité, le fait qu’elle se produise dans l’un des secteurs les moins concentrés et organisés du prolétariat, et que son noyau dur soit composé de jeunes précaires, cette mobilisation présente un caractère inédit depuis le début de la pandémie.

La grande distribution « Bio », dont Biocoop est un emblème, reprend toutes les méthodes patronales et managériales de n’importe quel autre secteur, malgré le vernis écologique, social et solidaire que la direction de cette enseigne ne cesse de revendiquer. L’entreprise s’appuie sur une main d’œuvre bon marché et flexible. Les travailleurs de la grande distribution, même « Bio », viennent souvent des quartiers populaires et de l’immigration, ce sont aussi des étudiants, des mères de famille célibataires, bref ce sont des gens qui « galèrent » et qui se retrouvent contraints de travailler au SMIC et dans des conditions difficiles. Les contrats sont particulièrement courts : de nombreux emplois sont saisonniers et ne durent que quelques mois. De plus, les conditions de travail sont si peu avantageuses, que les employeurs sont conscient que beaucoup des employés ne sont que de passage et ne resteront que quelques mois, avant d’être rapidement remplacés par de nouveaux salariés.
 
Comme c’est bien connu, la précarité du travail affaiblit la capacité des travailleurs à se défendre. Les travailleurs temporaires sont, d’une part, moins enclins à se syndiquer par peur que leur contrat ne soit pas renouvelé, mais aussi parce que le temps de passage dans l’entreprise est court. Dans de nombreuses entreprises, le noyau de travailleurs stables se voit progressivement remplacé par des travailleurs temporaires, à temps partiel, en CDD, en intérim, rendant plus difficile l’organisation des salariés. D’autre part, le système de franchise de Biocoop permet de considérer chaque magasin comme une entreprise séparée des autres, et ne permet donc pas la mise en place d’une section syndicale à échelle du réseau et l’élection de délégués syndicaux qu’après un an d’ancienneté dans le magasin concerné. Le système de franchise permet à un même patron d’isoler les magasins entre eux, et de limiter la contagion d’un mouvement, ce qui constitue une entrave évidente a la possibilité au droit des salariés de se défendre et de s’organiser, permettant dès lors de tuer dans l’œuf la possibilité de riposte.
 
L’exemple de Biocoop, ou encore de Deliveroo les dernières années, montrent qu’il est possible de lutter dans des secteurs précaires grâce à la détermination des travailleurs et à leur auto-organisation. Les assemblées générales permettent de rompre dès lors avec la logique de la division des travailleurs et d’isolement organisée par des décennies de précarisation et individualisation du monde du travail (auto-entrepreneurs, temps partiel, recours aux intérimaires). De fait, le confinement a permis de dépasser l’isolement à l’intérieur de l’entreprise et entre les magasins. Les travailleurs se sont rencontrés, ils ont commencé à s’organiser ensemble, à rompre la monotonie du quotidien. Les attaques contre leur conditions de travail après plusieurs mois ont fait débordé la colère des salariés épuisés par des cadences infernales pendant l’entièreté du confinement. Les travailleurs ont commencé à se rencontrer, à discuter dans des assemblées générales, à faire des piquets de grève devant les magasins et à tout faire pour discuter avec les non grévistes. Ils se sont rendus également devant les autres magasins de Biocoop pour tenter de dialoguer avec les autres franchises.

En quelque sorte, le Covid-19 a exacerbé les clivages de classe au sein du monde du travail, et ce particulièrement dans le secteur de la grande distribution. Pendant que les salariés travaillaient en première ligne sur le terrain, les patrons restaient chez eux en télé-travail. La crise sanitaire a montré au grand jour la réalité des antagonismes au sein de l’entreprise mais aussi les rôles que les travailleurs jouent en son sein : ce sont eux qui ont ouvert et fermé les magasins, ceux qui ont travaillé, ceux qui ont tenu la boîte. C’est autour de cette nouvelle conscience des clivages de classe que la mobilisation à Biocoop a été possible.
 
Alors qu’un jeune sur cinq a déjà perdu son travail et alors que les estimations parlent de 640 000 jeunes bientôt au chômage, cette grève prépare la bataille pour refuser l’avenir de précarité qu’on propose à la nouvelle génération. La direction de Biocoop s’attaque maintenant à ces jeunes en leur obligeant à travailler le dimanche, ce qui à ses yeux est serait un « cadeau » et une garantie de maintenir l’activité des magasins.
 
De manière importante la grève a également montré à quel point il était insupportable pour les capitalises de voir leur pouvoir remis en question par les grévistes et par l’organisation des travailleurs. Les convocations de trois grévistes à des entretiens potentiellement préalables à licenciement montrent la dimension insupportable de cette remise en cause collective du pouvoir eu sein de l’entreprise. Ce mépris pour les jeunes qui luttent est mis en évidence lorsque Pierrick de Ronne, patron de Biocoop en ancien candidat d’Europe Écologie les Vert aux européennes, a empoigné et menacé un gréviste quand celui-ci est venu le questionner sur la répression en cours dans son magasin->https://www.facebook.com/0x145688723/posts/2826803097593570]. En effet, la grève des travailleurs de la franchise Le Retour à la Terre, a permis à des salariés de Strasbourg d’obtenir la « prime Covid », et dans d’autres magasins ils ont obtenu une augmentation de salaire, par peur que le conflit ne se répande.

Les mirages de l’économie sociale et solidaire

 
La particularité de la mobilisation des travailleurs à Biocoop réside également dans la remise en cause de l’image des commerces « Bio ». L’enseigne a construit son succès autour d’un discours écologique et social, qu’elle oppose à un capitalisme productiviste destructeur. L’enseigne a donc développé son fond de commerce sur une clientèle sensibilisée aux questions écologiques. Ainsi, pour de nombreux consommateurs, acheter Biocoop, c’est acheter Bio, social et solidaire. La mobilisation à Biocoop est donc particulièrement habitée par la question écologique dans le sens où elle remet profondément en cause le marketing écologique de la boîte et de manière plus profonde l’illusion d’un capitalisme vert. Avec cette grève, le vernis écologique de l’entreprise et l’image d’une consommation « responsable » prennent un coup. Le mouvement a montré que les méthodes de Biocoop sont les mêmes qu’à Monoprix, à Leclerc ou encore à Carrefour.
 
Qu’un secteur de la jeunesse précaire, sans tradition politique ou syndicale se soulève, pose des questions intéressantes. S’il est évident qu’il ne faut pas exagérer la portée de ces phénomènes, car ils restent très minoritaires, il faut voir que ce sont potentiellement des embryons d’une dynamique plus large de mobilisation autour des conditions de vie et de travail en réponse à la crise sanitaire. L’exemple de ces quelques magasins de Biocoop, malgré leur petite taille, montre qu’il est possible de lutter, y compris dans les secteurs de la jeunesse précaire.
 
De plus, le mouvement des grévistes dispose de la capacité de dialoguer plus largement autour de lui, que ce soit notamment autour de la question de l’écologie ou du greenwashing, comme en témoigne les soutiens de Youth for climate ou de Générations écolos, mais également avec certains des secteurs du mouvement ouvrier. Dans une période où le monde d’après a déjà commencé, que ce soit avec les licenciements qui se préparent à Bridgestone, à Total, ou encore dans l’aéronautique, la nécessité pour les jeunes travailleurs de faire front avec le reste du monde du travail se pose de manière plus urgente que jamais.
 
Unir ces différents secteurs de la classe ouvrière et permettre la création de liens entre les secteurs de la jeunesse précaire avec des secteurs du mouvement ouvrier traditionnel est un enjeu central de la période. Cette tâche importante doit être menée contre les patrons mais également contre les politiques des bureaucraties syndicales, qui ont toujours activement collaborés aux mécanismes de fracture et de divisions au sein de la classe ouvrière.

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