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Notre classe

Témoignage

A Chronodrive, "les cadences sont parfois intenables"

Interview de Louise*, ancienne préparatrice de commande en temps partiel chez Chronodrive pendant 3 ans. Elle raconte les conditions de travail chez Chronodrive, les séquelles physiques qu’elle en a gardé et nous présente son point de vue sur la lutte menée par Rozenn et la CGT Chronodrive et sur la grève engagée par de plus de 20 étudiants-travailleurs.

jeudi 6 mai

*le prénom a été modifié

Comment t’es-tu retrouvée à travailler chez Chronodrive ? Est-ce que tu avais cherché ailleurs ?

Je me suis retrouvée en contrat 15h chez Chronodrive en 2017. À la base je cherchais un job étudiant pour financer mon logement et soulager financièrement mes parents retraités. Et devenir indépendante. J’avais postulé dans pas mal d’entreprises mais j’ai essuyé énormément de refus ou alors des absences de réponses. Après avoir postulé en ligne sur le site d’Auchan retail, j’ai fini par contacter moi-même Chronodrive pour avoir un retour. Chose qui m’a été favorable puisque, suite à mon appel, j’ai pu décrocher un entretien avec le responsable du PGC (produits grandes consommation). J’ai ensuite eu un second entretien avec le responsable du Frais / FLEG (fruits et légumes). Enfin, j’ai passé un dernier entretien avec le directeur du magasin de l’époque. J’ai eu la chance de choisir mon secteur, chose qui n’arrive pas à beaucoup de salariés. Donc à l’époque j’ai choisi le PGC (produits de grande consommation) puisque c’est un secteur à température ambiante. Travailler dans un secteur par 5°C ne me tentait pas plus que ça…

Quel était ton poste ? Est-ce que tu peux raconter une journée de travail ?

J’étais préparatrice de commande en PGC à temps partiel. Je travaillais surtout le matin à 5h (3h pendant le premier confinement). Je faisais des créneaux de 5h en général. Ma journée de travail commençait donc par réceptionner et ranger les produits reçus la veille. Mettre le tout en rayon puis enchaîner les commandes de la journée. Je faisais très peu de livraisons à cause de problèmes de dos et de genoux. Mes problèmes de dos sont génétiques mais le genou c’est à cause du travail à Chronodrive ; à force de se baisser, le genou tape sur le béton et les coups répétés m’ont abîmé le genou. Rien de bien grave mais parfois c’est assez gênant.

En parallèle je faisais aussi du tri dans les surplus (les produits en plus qui ne passent pas en rayon), je comptabilisais es stocks et faisais de la mise en rayon. Je faisais aussi de la « reorg », c’est-à-dire déplacer des produits d’un emplacement à l’autre en fonction de leur taille ou des stocks disponibles.

Le matin aux environs de 7h on se charge de réceptionner les produits surgelés qui arrivent par camions puis on les range dans la chambre froide. En général tout le monde s’y met car il ne faut pas briser la chaîne du froid, on peut donc se retrouver à 10 personnes les unes sur les autres à scanner, compter puis ranger des produits surgelés. Dans le cas de la réception surgelée il faut savoir que si tu es en t-shirt, l’entreprise ne te fournit pas forcément de veste ou de pull.... On a eu des pulls en hiver 2019-2020 grâce au nouveau directeur car il faisait un froid de canard dans tout l’entrepôt. Super pour travailler dans de bonnes conditions…

Comment vivais-tu le travail ?

J’étais plutôt contente au début car l’équipe se compose d’un noyau dur de « 35h », tous des crèmes qui m’ont très bien accueillie et intégrée. J’ai été formée par un « 35h » présent depuis environs 10 ans dans le magasin, il m’a appris tout ce que je devais savoir et il fait partie de ceux qui me manquent le plus depuis mon départ. Outre cela, les débuts étaient assez durs, le travail est très physique, il faut aller vite, et faire le minimum d’erreurs possible mais on prend assez vite le pli. Le plus dur était de travailler en après-midi, quand les livraisons s’enchaînent et qu’il n’y a pas suffisamment de livreurs, donc qu’il faut à la fois assurer les préparations de commandes et les livraisons. Ajoutons à cela les réceptions de palettes de produits qui encombrent le secteur et ne permettent pas forcément de circuler correctement en secteur…

Comment tes collègues le vivaient ?

La plupart des collègues en 35h sont là depuis longtemps, souvent parce qu’il faut bien manger et faire manger leurs enfants mais le travail les fatigue énormément. Certains sont embauchés pour un court laps de temps, en attendant une reconversion par exemple, ou pour financer des études par la suite. Concernant les collègues étudiants, en général ils sont là pour un an ou deux, le temps de leurs études mais n’ont pas vocation à faire carrière chez Chronodrive.

Est-ce que tu te vois travailler en 35h chez Chronodrive ?

Jamais de la vie. Comme je l’ai dit le travail est extrêmement physique et épuisant, les cadences sont parfois intenables et la période du premier confinement a été épuisante physiquement et psychologiquement. On m’avait proposé de passer à temps plein mais il en était hors de question. La reconnaissance de l’entreprise vis-à-vis de ses salariés est quasi-inexistante comparée à la masse de travail que l’on exécute. Les responsables ne voient que les chiffres et le côté humain passe souvent à la trappe malheureusement. Certains oublient vite qu’ils travaillent avec une majorité d’étudiants, donc des jeunes qui entrent a peine dans la vie active. Et surtout que les étudiants ne vivent pas pour travailler. Ils ont des examens, des stages... Ce qui n’est pas toujours compatible avec les horaires. Et le Code du travail est à peine indicatif. Si certains responsables peuvent jouer sur l’ignorance des étudiants pour les forcer à venir travailler, ils le font ! Quand ils ne sont pas eux-mêmes ignorants des lois... Pour illustrer mes propos on peut prendre l’exemple du travail du dimanche. Qui travaille le dimanche ne peut pas travailler le lundi. Les responsables le savent mais ça ne les empêchent pas de placer des créneaux le lundi consécutif a un dimanche travaillé. Sinon il y a aussi ces étudiants qui donnent leurs dates de partiels en avance et qui constatent qu’ils doivent travailler sur leurs heures d’examens. Ce qui finit en absence injustifiée… Mon cas est assez drôle, l’an passé je cumulais deux emplois. Le premier en début de semaine, Chronodrive en fin de semaine. Je travaillais plus de 40h par semaine en plus de mes cours. Mon responsable a voulu me forcer à venir faire l’inventaire la nuit en début de semaine alors qu’il connaissait parfaitement mes horaires. Il me soutenait qu’il était dans son bon droit. J’ai du lui mettre la loi sous le nez (sachant que mon compagnon est juriste en droit social). Et je n’ai pas fait l’inventaire annuel. On peut aussi parler de ces responsables ou coordonnateurs qui te placent des créneaux successifs sans tenir compte du temps de pause réglementaire entre chaque créneau... Liste non exhaustive évidemment…

C’est pour toutes ces raisons que tu as arrêté ?

J’ai démissionné de Chronodrive, d’une part parce que j’étais arrivée au bout de ma motivation, j’avais vu trop de choses qui m’ont écœurée. Il n’y a que la qualité de la relation avec mes collègues qui me faisait me lever le matin. J’avais mal au cœur de quitter certains collègues et amis mais pour le reste je suis partie sans me retourner. L’entreprise mise beaucoup sur le côté humain, familial alors que dans les faits si tu discutes trop avec tes collègues (en travaillant) tu te prends des remarques.
Une fois une responsable m’a demandé si elle pouvait me parler juste avant que je ne parte. Ce jour-là cette demoiselle m’a dit que selon elle je parlais trop et que « s’il fallait elle serait constamment derrière moi pour me rappeler de parler moins ».
Je lui ai simplement répondu "non tu ne le feras pas, parce que je ne tolérerai pas certains comportements". Je n’ai pas parlé ouvertement de harcèlement moral mais je pense qu’elle a parfaitement compris le fond de ma pensée puisqu’après ça, elle ne m’a plus jamais rien dit. Et je tiens à préciser que mes résultats était toujours équivalent à ceux des « 35h », si ce n’est supérieurs...

À propos des pauses, plusieurs salariés interviewés nous on dit que les pauses n’étaient pas payées à Chronodrive, est-ce le cas aussi dans ton magasin et qu’en penses-tu ?

Les pauses ne sont pas payées. Tu as le droit à 3 minutes de pause par heure. Et ton temps de pause est assez surveillé. Une fois un responsable est venu me chercher alors que je fumais une cigarette. Ça faisait 15 minutes que j’avais quitté mon secteur. Je lui ai répondu que je ne savais pas pour lui, mais moi je ne vais pas aux toilettes sur mon temps de pause. Fin de la discussion. J’ai fini ma cigarette tranquillement.

Par ailleurs j’ai rappelé aux collègues le droit, dans le temps de travail, à 3 minutes d’habillage en début et en fin d’heure. Les responsables se gardaient bien de le mentionner. Quand les collègues arrivaient en secteur à 8h02 (en commençant a 8h) ils se faisaient râler dessus. Mais grâce à ça, chacun faisait exprès de prendre ces fameuses 3 minutes.

Avec la menace de licenciement - puis le licenciement - de Rozenn, beaucoup de témoignages relataient des pressions au travail à Chronodrive, notamment sur les statistiques, est ce que tu peux nous raconter un peu ? comment tu le vis ?

La pression des statistiques parlons-en. Chez Chronodrive chaque salarié a une « prod », c’est un nombre qui correspond à ta productivité sur un temps donné et en fonction du travail que tu fais. Tu as donc une prod en réception, une en livraison et une en préparation de commande. Et chacune de ces « prod » pour le PGC, le Frais, le FLEG...

Je n’avais pas spécialement la pression de la prod puisque mes chiffres étaient toujours très bons, on ne m’a jamais tapé sur les doigts pour ça et vu mon caractère je pense qu’aucun responsable n’aurait tenté le coup avec moi. Je n’ai jamais eu de scrupule à remettre les gens à leur place et le management par la pression est illégal donc... Mais le nouveau directeur était obnubilé par le fait de faire 2 millions de chiffre d’affaire et le répétait souvent. Notre magasin était aussi très souvent en compétition avec celui de Marseille au classement national. Ce classement se fait en fonction des notes données par les clients, entre autres. Et plus tu es bon au classement, plus les primes sont élevées (surtout pour les responsables évidemment !). Tu t’imagines bien que si Marseille passait devant nous ou si on était pas bien classé alors il fallait augmenter les cadences... C’était assez pénible…

Il y a également le système de modulation qui est très vicieux. En théorie la modulation devrait être au bénéfice de tout le monde. Or dans les faits elle n’est bénéfique qu’à l’entreprise. Par exemple, tu es en contrat 15h, tu fais 20h dans ta semaine, dans ce cas ta modulation est a +5. Ça signifie que tu as 5h complémentaires qui sont soit payées à la fin du roulement de 6 mois, soit à rattraper (ou « démodulées »). Au bout de 5 mois environ les modulations de tout le monde sont vérifiées. Si elle sont trop élevées et que ça correspond à trop d’heures complémentaires à payer, tu es démodulé au maximum, tu peux ne pas travailler pendant plusieurs semaines. On fait en sorte de ne pas te payer tes heures en somme. L’autre pont vicieux repose sur le fait que cette modulation, si elle est positive, devrait te permettre de compenser une absence ponctuelle, ce qui peut arriver. Panne de réveil, panne de transport, j’en passe. Les aléas de la vie sont nombreux. Dans les faits tu as une absence injustifiée. Point barre. Pareil si tu es en retard, soit tu as la « chance » que ton responsable soit conciliant et décale ton créneaux. Soit tu tombes mal et tu as un retard injustifié. Sur une fiche de paie d’étudiant ça peut coûter très cher...

Et au niveau des batailles menées par la CGT Chronodrive et notamment Rozenn, sur le sexisme mais aussi le gaspillage qu’en penses-tu ?

Concernant le gaspillage, j’ai pu le constater de mes propres yeux. Les produits aux emballages abîmés ne sont pas vendus. Ils sont mis dans une caisse de casse. Le matin la banque alimentaire passait récupérer ce qui peut être consommé. Pour le reste c’est jeté. Et ça fait beaucoup à jeter quand on sait que ces produits pourraient tout simplement être distribués aux salariés, mis en salle de pause etc... Un ancien « 35h » prenait un malin plaisir à mettre en salle de pause les fruits qu’il ne vendait pas et c’était franchement agréable de pouvoir manger quelques fraises après avoir couru et porté des charges lourdes pendant plusieurs heures. Je pense que Chronodrive a encore des efforts à faire niveau gestion des denrées. Les vendre moins chers dans une catégorie "abîmés" ou les distribuer aux salariés par exemple…

Rozenn et ses collègues se sont organisées en indépendance de la direction, dans des comités de femmes en non-mixité, car notamment une de ses collègues s’est faite harceler sexuellement pendant trois ans et la direction ne faisait rien, qu’en penses-tu ? Est-ce que le comportement de la direction t’étonne ?

Le comportement de la direction concernant le harcèlement ne m’étonne pas vraiment. Une ancienne collègue avait été harcelée par un autre collègue et la direction n’a pas fait grand chose à l’époque... Il n’y a que quand une affaire prend de grandes proportions avec la médiation qui s’ensuit que la direction bouge. C’est malheureux... Quand ce n’est pas la direction qui adopte des comportements déplacés...

Dans la lutte du syndicat CGT Chronodrive, Rozenn et ses collègues se sont rendus compte qu’en réalité le sexisme arrange la direction car il divise les travailleurs hommes et femmes qui ont les mêmes intérêts face à la direction. Qu’en penses tu ?

Le sexisme divise et sert évidemment. Les femmes nettoient et passent derrière les garçons. Elles essuient des remarques parfois déplacées tandis que les garçons se voient attribués des responsabilités pour lesquels ils ne sont pas forcément qualifiés. Diviser pour mieux régner… les femmes qui obtiennent des responsabilités ne s’insurgent pas par peur de perdre leurs acquis. Tout simplement.

La grève qui a rassemblée plus de 20 grévistes à Chronodrive à Toulouse t’a-t-elle étonnée ? Quels éléments l’ont rendue possible selon toi ?

La grève ne m’étonne pas. Les jeunes ont des choses à dire. Des revendications justes et légitimes et le licenciement de Rozenn est une honte et une preuve de la volonté de museler la parole de ceux qui dérangent ! Pour l’anecdote, suite au premier confinement et aux cadences de fou furieux, une prime "Macron" avait été annoncée. L’entreprise a tout fait pour attribuer cette prime selon des conditions dans lesquelles même les 35h ne pouvaient correspondre. Au lieu de 1000€ promis, ils auraient dû en toucher 600 ou 800. Et encore... Ça a fait scandale a l’époque alors avec l’aide et le soutien des étudiants nous avions projeté de nous mettre en grève un samedi. Jour le plus rentable de la semaine. Tout avait été organisé dans la plus grande discrétion mais quelqu’un a parlé en présence de mauvaises personnes. Les rumeurs de grèves sont arrivées jusqu’aux centraux. Étrangement nous avons eu la visite, à plusieurs reprises, de personnels des services centraux. Soi-disant pour aider. Soi-disant. Au final la grève n’a pas eu lieu mais la direction a pris peur et la prime a été attribuée selon des conditions plus souples. C’était assez cocasse.




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