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A Mayotte, l’Etat s’appuie sur des sociétés privées pour traquer les migrants

Une enquête parue dans Mediapart révèle comment la préfecture de Mayotte organise un appel à la délation de migrants clandestins en échange de rémunération. Une nouvelle expression de la gestion ultra-répressive des migrations sur l’île.

mercredi 3 février

Crédits Photo : Le journal de Mayotte

Mayotte est le 101ème département français. Il s’agit d’un ensemble d’îles situées dans le canal du Mozambique, qui appartient à l’archipel des Comores, ancienne partie de l’Empire colonial français. Du fait de son emplacement et de son histoire le département de Mayotte maintient beaucoup de liens avec l’archipel. Mais en 1995, l’imposition du « visa Balladur » a rendu illégale la circulation entre les différentes îles et conduit à un durcissement des frontières, avec au fil des années un renforcement autoritaire du traitement de la migration notamment clandestine.

En effet encore aujourd’hui Mayotte constitue une route de migration privilégiée, accueillant environ 25 000 à 30 0000 personnes par ann principalement Comoriens. C’est au bord d’embarcations de bois nommées kwassas-kwassas, pouvant transporter entre 15 et 30 personnes, que les migrants prennent la route. Les naufrages sont nombreux et le bras qui sépare Mayotte de Anjouan est le premier cimetière marin au monde, avec plus de 10 000 morts entre 2002 et 2012.

Une situation dramatique qui n’a ni empêché Emmanuel Macron de faire de l’humour, en affirmant en 2017 « le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent », ni un renforcement continu de l’arsenal sécuritaire des autorités françaises. Comme le révèle une enquête de Mediapart : « la préfecture s’est lancée, sous prétexte de la pandémie, dans une collaboration avec des sociétés nautiques privées pour surveiller les frontières maritimes de l’île ».

Toujours selon l’enquête de Mediapart, un numéro vert pourrait être mis en place pour que les pécheurs puissent signaler toutes embarcation « suspecte ». Si le montant de la rémunération n’est pas connu, la Préfecture a ainsi bel et bien mis en place un système de délation ou chaque intervenant se voit attribuer une zone maritime à surveiller et est rémunéré à la vacation.

Le prétexte mis en avant par Nathalie Gimonet, sous-préfète en charge de la lutte contre l’immigration clandestine, est la situation sanitaire : « il s’agit, de contrôle sanitaire et pas de lutte contre l’immigration illégale ». Or, si les voyants sont en effet au rouge dans le département - avec 1129 nouveaux cas enregistrés la semaine passée, 82 personnes hospitalisées au sein du seul hôpital et 11 dans le service de réanimation désormais complet - la mise en place d’un tel système de délation est évidemment indissociable de ne serait être comprise sans l’insérer dans la politique extrêmement répressive que mène l’État vis-à-vis des migrants.

Un autre article de Mediapart rapporte ainsi l’histoire de Djassadi Farid, un jeune de 26 ans de nationalité comorienne qui avait emprunté la route pour la première fois. Alors qu’il était à bord d’un kwassa kwassa un navire de la police aux frontières percute l’embarcation de fortune le faisant tomber dans l’eau. Quelques instants plus tard, durant un second passage, l’hélice du navire de police lui sectionne les deux jambes. Les policiers ne seront jamais inquiétés, tandis que Djassadi Farid vit aujourd’hui avec l’aide humanitaire, se cachant de la police.

Ce drame est l’illustration constitue une illustration extrême de la politique française de gestion migratoire. À Mayotte elle se caractérise par l’ « éloignement », l’expulsion de 31 000 personnes par an. Mais ce rythme démentiel a dû ralentir pour cause la pandémie Covid-19 et de fermeture des frontières. Sans pour autant interrompre les arrestations et les mise en détention au sein du centre de rétention administratif (CRA) du département. Face au sur-chargement de ce dernier, les autorités ont mis en place des lieux de rétentions administratives (LRA). Mediapart a recueilli les propos d’une juriste proche de l’administration du CRA dénonçant les conditions atroces de ces lieux : « En LRA, les conditions sont inhumaines, on enferme 15 personnes dans 20 mètres carrés, femmes, hommes et enfants sont rassemblés, sans accès au droit, et ils mettent la clim’ à fond pour éviter les odeurs. »

Cette gestion criminelle de la migration se couple avec une surenchère sécuritaire dans la zone, par peur des possibles explosions sociales au vu de la situation dramatique. Dans un département ou le pourcentage de personnes sous le seuil de pauvreté est de 84%, la crise sanitaire a eu un fort impact sur la population et le profondément appauvri davantage avec de multiples scènes de détresse alimentaire. À cela s’ajoute le manque d’accès aux besoins vitaux : 28% des logements ne disposent pas de l’eau courante, 21% n’ont pas d’électricité, 59% n’ont pas de toilettes et 52% n’ont pas de douches. A Mayotte les bidonvilles ne sont pas rares. Cette précarité extrême est liée aux carences du service public, notamment en termes de santé : le département ne compte qu’un hôpital et manque cruellement de personnel médical, puisqu’on ne compte à Mayotte que 0,18 médecin pour 1 000 habitants, contre 2 en métropole.

Dans ce contexte d’exacerbation des contradictions profondes du système, les autorités ont opté comme dans beaucoup de territoires d’outre-mer, pour une gestion répressive de la crise sanitaire. En mars dernier le gouvernement avait ainsi déployé l’armée dans le cadre de l’opération « Résilience », « entièrement consacrée à l’aide et au soutien aux populations, ainsi qu’à l’appui aux services publics pour faire face à l’épidémie, en métropole et en Outre-mer », mais où les forces armées assureront « la protection de la population », « la prise en charge médicale » et surtout le « soutien aux forces de sécurité intérieure ». Cette opération était un moyen pour maintenir le contrôle sur des zones qui sont stratégiques pour l’État Français, puisqu’ils participent à la souveraineté maritime française qui possède le deuxième espace maritime derrière les États-Unis.

Anton Raharjo / NurPhoto / AFP
Anton Raharjo / NurPhoto / AFP Anton Raharjo / NurPhoto / AFP

Ainsi l’achat de services privés pour seconder l’État dans une gestion migratoire extrêmement répressive s’inscrit parfaitement dans une surenchère sécuritaire de la zone. Face à une aggravation de la situation sociale tragique, l’État impérialiste et colonisateur mobilise la société civile au service de son bras armé. De fait, une partie de cette dernière épouse ses vues, adhérant aux idées réactionnaires alimentées par l’instrumentalisation des maux engendrées par le système et la peur de la violence entre les communautés. Un ressentiment fonctionnel à la surenchère sécuritaire des autorités françaises.




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