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Politique

Tous ensemble ?

A Toulouse, des manifestations à 10h qui divisent syndicalistes et Gilets jaunes

Depuis le début du mois de janvier, l’intersyndicale toulousaine appelle à des manifestations à 10h, le matin, contre la réforme des retraites. Un horaire qui n’arrange personne et qui divise, notamment avec les Gilets jaunes qui continuent à manifester en début d’après-midi. Mais d’où vient cette nouvelle mauvaise habitude ?

jeudi 30 janvier

« Les manifs le matin, c’est de la merde ». Ce constat semble partagé dans tous les secteurs qui se mobilisent depuis le 5 décembre, et même avant pour ce qui est des Gilets jaunes, dans la région toulousaine. Et pourtant, alors que l’année 2020 commence, l’intersyndicale de la ville rose a décidé de jouer aux lève-tôt… et la sourde-oreille. Depuis le début du mois de janvier, les rendez-vous pour les manifestations contre la réforme des retraites ont changé : de 14 heures au mois de décembre, le top départ est désormais passé à 10 heures du matin. Une décision prise de façon obscure, problématique sur bien des aspects, et loin d’être anecdotique.

La réforme des retraites et le projet de société dans lequel s’ancre cette attaque visent à précariser l’ensemble de la population, à accroître les inégalités, à niveler par le bas les pensions. Mais si chacun s’accorde à dire que tout le monde est concerné, les rendez-vous donnés par l’intersyndicale toulousaine et en premier lieu la CGT 31 sont loin de répondre à cette nécessaire unité dans la lutte.

Gilets jaunes et syndicats

Alors que depuis le 17 novembre 2018, les Gilets jaunes manifestent tous les samedis dans Toulouse, pour beaucoup en provenance des départements alentours – l’Aude, l’Ariège… – et s’affrontent à une répression féroce, la direction de la CGT n’a jamais cherché à construire le rapport de force face au gouvernement à leurs côtés. Les manifestations du matin s’inscrivent dans la continuité de cette indifférence – au mieux – entretenue par les directions syndicales à l’égard de ces travailleurs souvent précaires qui se mobilisent pourtant avec une détermination et une radicalité sans relâche depuis plus d’un an. Pourtant, à la base de la CGT, ils sont nombreux à le dire et à le montrer : Gilets jaunes, gilets rouges, le combat est le même. C’était le sens de la rencontre qui avait réuni plus de 300 Gilets jaunes et syndicalistes en janvier dernier à la Bourse du Travail de Toulouse.

De la même façon, l’union départementale de la CGT 31, au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, avait appelé à rejoindre les manifestations du samedi en quelques occasions, et s’était également positionnée contre le communiqué du 6 décembre 2018 signé par différentes confédérations syndicales, dont la CGT nationale, qui dénonçait la « violence des manifestants ».

La réforme des retraites, qui a fait sortir dans la rue les travailleurs du public, notamment de l’éducation, et des transports, a également fait connaître à la mobilisation des Gilets jaunes un rebond. L’acte 56 par exemple, juste après le 5 décembre, avait vu de nombreux grévistes – syndiqués et non syndiqués – venir grossir les rangs de la traditionnelle manifestation du samedi.

Tous les ingrédients pour une convergence du public, du privé, au côté des Gilets jaunes, syndiqués ou non, étaient donc réunis. Et cette convergence, voulue par les Gilets jaunes et de nombreux syndicalistes, est déterminante pour faire reculer Macron et son monde.

Mais c’était sans compter cette décision prise unilatéralement et dans des conditions qui demeurent particulièrement floues, de changer l’horaire des manifestations. Depuis le 9 janvier, les jours de mobilisation nationale, il y a donc deux appels à manifester à Toulouse : l’un à 10 heures, regroupant l’intersyndicale, et l’autre maintenu à 14 heures, par les Gilets jaunes et auquel se joint une partie des grévistes.

Manifestation à 10h : division et démobilisation

L’horaire d’une manifestation n’a rien d’anodin. Les départs de cortège à 14 heures ont permis durant tout le mois de décembre aux principaux secteurs en lutte de rythmer les journées de mobilisation par des assemblées générales le matin, avant de se retrouver pour partir en manifestation. C’était notamment le cas des enseignants et des cheminots grévistes, qui depuis le 5 décembre avaient pris l’habitude de se réunir vers 9 ou 10 heures pour voter la reconduction de la grève, parfois après avoir tenu des piquets ou organisé des actions matinales, avant d’aller manifester.

Cet appel matinal est également particulièrement démobilisateur du côté des étudiants, qui ont pour habitude partir en cortège depuis l’université à la pause de midi. Une décision de l’intersyndicale qui tend à vider les cortèges de jeunesse, donc.

L’appel aux manifestations à 10 heures du matin, est également une grosse épine dans le pied de celles et ceux qui souhaitent se mobiliser dans le privé. Dans nombre d’entreprises, les conditions de travail et la répression rendent particulièrement difficile de se mobiliser sur l’ensemble d’une journée. Dans certaines boîtes – par exemple la sous-traitance aéronautique – les débrayages avaient lieu après la pause de midi, et la matinée au travail était l’occasion de chercher à discuter avec un maximum de collègues pour les entraîner en manifestation, dans des secteurs où la grève reconductible n’est pas encore à l’ordre du jour mais où une majorité de travailleurs sont opposés au gouvernement et à sa politique de casse sociale.

Mais d’où vient ce changement d’horaire ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la décision d’organiser des manifestations matinales a été prise dans des conditions obscures. S’il est certain qu’il s’agit d’une décision émanant de la CGT 31, il est évident que ce nouvel horaire ne fait pas l’unanimité dans la fédération. Contrairement à certains arguments qui ont pu être avancés pour justifier ce choix, les manifestations à 10h ne sont certainement pas une demande de la base, et c’est une décision particulièrement contestée dans nombre de sections syndicales. Dans la réunion des différents syndicats de l’union départementale au début du mois de janvier, l’horaire a été évoqué à la fin d’une intervention de la direction, comme un fait. Il ne s’agit en aucun cas d’une demande des syndicats.

Preuve en est, l’Assemblée générale de l’éducation a adopté par deux fois une motion visant à dénoncer l’horaire de ces manifestations et appeler à manifester à 14h. Une AG interdegrés, qui réunit des non syndiqués mais aussi des membres de la CGT, de Sud et de la FSU, et qui s’est clairement positionnée contre les manifestations à 10h. De la même façon, lorsqu’on pose la question aux grévistes de la SNCF, dans les assemblées générales par service des cheminots il n’a jamais été question de demander de changer d’horaire de manifestation.

Ce calendrier imposé est un véritable facteur de division à Toulouse. La direction de la CGT 31 a décidé de faire cavalier seul, contre toute la logique de convergence pourtant amorcée il y a près d’un an avec les Gilets jaunes. Il s’agit donc pour les grévistes et les manifestants de s’organiser à la base, pour ne pas se laisser dicter les horaires et les rythmes de leur mobilisation.

Crédit photo : Manon Sanchez




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