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International

A l’historien, à l’ami, au camarade

A la mémoire de Mike Davis (1946-2022)

Hommage à Mike Davis, spécialiste d'histoire sociale et de géographie urbaine mondialement reconnu, décédé le 25 octobre, écrit pour "Leftvoice" par Warren Montag.

mardi 1er novembre

Crédits photos : Annie Wells / Los Angeles Times

Mike Davis est décédé le 25 octobre à l’âge de 76 ans, à San Diego, en Californie. Né dans une famille modeste, il travaille dans un abattoir puis comme chauffeur routier pour payer ses études. Militant marxiste, membre du Comité de rédaction de la prestigieuse New Left Review, Davis devient, dans les années 1990, professeur à l’Université de Californie-Riverside puis à Irvine. Dans cet hommage publié sur LeftVoice, l’organe de notre organisation sœur aux Etats-Unis, Warren Montag rend hommage à celui qui fut son ami et camarade en plus d’avoir été le spécialiste d’histoire sociale et de géographie urbaine mondialement reconnu et qui nous laisse, en guise d’héritage, de précieux ouvrages ancrés dans la lutte des classes, dont City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur.

Freud raconte l’histoire d’un homme immobile, planté devant l’entrée de la gare de Charing Cross, au centre de Londres. Les passants irrités doivent faire un écart pour l’éviter, sans jamais se demander pourquoi l’homme garde la tête inclinée en signe de deuil. Il ne les voit pas ; son regard est dirigé loin de la gare, vers la croix qui donne son nom au lieu. Il ressent la tristesse de l’Histoire, cachée au regard du plus grand nombre, le deuil de la « chère reine », Eléonore de Castille. En hommage à sa mort prématurée, en 1290, son mari, le roi Édouard Premier, ordonne la construction d’une série de douze croix, la dernière étant connue, aujourd’hui, comme la croix de Charing, ou « Charing cross », déformation anglo-saxonne de « chère reine », le français étant alors la langue parlée à la cour du Roi d’Angleterre. Elle a été englobée à la gare et lui donne aujourd’hui son nom. La « chère reine » a disparu dans le nom « Charing », dont la signification originale est maintenant oubliée. Sauf par cet homme en deuil, solitaire, frappé par ce qu’il ne peut oublier.

Mike Davis était un descendant de cet homme. Les absences auxquelles il a pu s’intéresser, cependant, n’étaient pas celles des rois et des reines du passé, mais celles des rebelles ayant tenté de les renverser. Ou tenté de renverser ceux qui ont succédé aux rois et aux reines. Ainsi, il savait lire les épitaphes perdues sur les terrains vagues et derrière les devantures des magasins vides de Los Angeles, [ville dont il était fin connaisseur et l’un des plus grands spécialistes, NdT]. Il savait entendre les cris inaudibles qui s’élevaient des tombes non marquées, oubliées quelque part sous les fondations d’une laverie automatique ou d’une épicerie de quartier. Quand il regardait le présent, il voyait des signes, non reconnus comme tels, d’un passé dont l’oubli était la condition nécessaire de la légitimité du présent. Mike se sentait obligé de lire et d’interpréter ces signes pour nous. Pour montrer, par exemple, qu’une ville comme Los Angeles, le long de ses autoroutes, de ses quartiers périphériques, sous les dalles de béton fissurées qui font office de trottoirs, dans ces bâtiments à demi-calcinés mais qui sont encore debout, des années après, porte les blessures et les cicatrices d’une lutte de masse. La ville était pour lui une sorte d’archive des cataclysmes et des combats qui ont ponctué l’histoire de la résistance et de la révolte contre l’ordre établi, politique, économique et racial. Reconnaître la présence de ce passé, ne serait-ce qu’à travers la férocité avec laquelle il est oblitéré, mais aussi nous le faire voir, ressentir et comprendre, tel était le don particulier de Mike.

Je ne dis pas ces choses simplement en tant que lecteur des livres que Mike a pu écrire mais pour l’avoir souvent accompagné, d’un bout à l’autre de Los Angeles, aux manifestations, sur les piquets de grève et aux réunions. Tout le monde semblait le connaître et il était capable de faire un compte-rendu exact de chaque mouvement, de chaque organisation qui se trouvait derrière et de celles et ceux qui les dirigeaient. Il était célèbre pour sa capacité à donner des conférences sur le tas, improvisées, mais parfaitement organisées, sur un nombre apparemment infini de sujets. Je me souviens en particulier, dans les années 1980, d’une conférence sur l’histoire de l’Armée républicaine irlandaise, ou d’une autre sur une comparaison détaillée des mouvements des habitants des bidonvilles de Téhéran et de Mexico, et d’un aperçu des théories de la guerre urbaine.

Mais ses capacités intellectuelles ne l’empêchaient nullement de se laisser envahir par la rage en présence de « l’ennemi », même face à un danger physique. À une occasion, il a attaqué seul un groupe de nazis qui avait débarqué pour en découdre avec une manifestation organisée par la « Coalition contre les violences policières » [« Coalition Against Police Abuse »]. La simple présence de policiers le hérissait et il ne se privait jamais de leur adresser une bordée d’injures. Lors de ce qui allait devenir la manifestation historique de Justice for Janitors à Century City, un quartier de Los Angeles, en 1990, Mike était arrivé en costume et cravate. Il m’avait alors dit qu’il ne défilerait pas avec nous parce qu’il avait finalement convaincu le maire de Los Angeles d’accepter de le rencontrer et qu’il ne pouvait manquer le rendez-vous. Il était catégorique : il ne pouvait tout simplement pas se faire arrêter. Mais alors qu’il se tenait à quelque distance du cordon policier, les forces de répression ont brutalement chargé la manifestation. Mike est devenu furieux : alors qu’il insultait les policiers, il s’est fait arrêter et emmener à la prison de West Los Angeles. Le maire a ensuite convaincu la police de le libérer pour que la rencontre puisse avoir lieu.

De toutes les choses que j’ai apprises de Mike, la plus importante est sans doute qu’il n’y a pas de domination sans résistance ; il a toujours cherché à identifier les forces engagées dans la lutte contre l’exploitation et l’oppression et à les rejoindre. Il ne le faisait pas par sens du devoir mais parce qu’il lui était tout simplement impossible de faire autrement. Le fait qu’il n’ait jamais vacillé dans ses convictions marxistes révolutionnaires, loin de limiter la puissance de son intellect ou l’imagination qui faisait partie de cette puissance, a constitué la base de sa créativité en tant que penseur. Il puisait sa force dans les mouvements anti-impérialistes et antiracistes auxquels il participait activement.

Si je pense à lui aujourd’hui, je l’imagine à l’époque de la grève sauvage des camionneurs de 1970 à laquelle il a participé, debout à côté de son énorme poids-lourd à dix-huit roues, garé, avec tant d’autres camions, en travers de l’autoroute 101 dans le centre de Los Angeles, bloquant ainsi l’une des plus importantes plates-formes de fret du pays. Je revois son visage rayonnant de fierté devant cette immense démonstration de pouvoir ouvrier, rêvant déjà aux livres qu’un jour il écrirait.

Trad. CP

Mike Davis est l’auteur de nombreux ouvrages, la plupart ayant été traduits en français. Parmi les plus importants, on citera City of Quartz : Los Angeles, capitale du futur, Paris, La Découverte, 2003, Petite Histoire de la voiture piégée, Paris, Zones, 2006, réédité à La Découverte en 2012, Le stade Dubaï du capitalisme, Paris, Les Prairies ordinaires 2007 ou encore Soyez réalistes, demandez l’impossible, Paris, Les Prairies ordinaires, 2012.



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