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Du Pain et des Roses

Hommage

A ma regrettée mère, et à toutes ces femmes algériennes que la vie a érigées en battantes

5 ans jour pour jour depuis ta disparition hâtive et subite. Le hasard a fait que ton décès coïncide avec la journée internationale contre les violences faites à l’égard des femmes. J’ai appris la mauvaise nouvelle, au moment où on militait cette journée avec mes camarades à Bejaia, à travers les activités qu’on avait préparé des journées auparavant, dans un contexte social chaud caractérisé par un mouvement étudiant contre l’exclusion et un mouvement des enseignants contractuels contre la précarité et pour leur titularisation.

vendredi 29 novembre

Première publication le 25 novembre 2019

Ta disparition ce jour-là est comme un témoignage de la souffrance et des injustices que subissent les femmes à travers le monde, victimes d’un système capitaliste qui ne cesse de creuser les inégalités entre les sexes et entre les classes sociales, et qui ne se prive pas d’abreuver tout ce qui est de rétrograde pour maintenir son omnipotence. Un système qui prive la quasi majorité de l’humanité d’accéder à des services publics décents, comme c’est le cas de la population de notre commune de 15 000 habitants (Taskriout), privée d’une polyclinique qui réponde aux besoins de la population, qui aurait peut-être pu te sauver la vie et celles des autres personnes, victimes de ce système pourri.

Tu n’es pas la seule victime de ces injustices, car en Algérie, et pour bien mener ses réformes libérales et préparer le terrain de la précarité pendant les années 80, le régime en place n’a pas hésité à instrumentaliser la religion, pour accoucher d’un code de la famille (code de la honte). Une réforme institutionnelle qui réduit la femme à un statut de mineur à vie, qui l’exclut de ses droits élémentaires, facilitant sa domination, son exploitation, sa violation et son isolement. Les réformes anti-sociales n’ont pas cessé depuis, pour le démantèlement de tous les acquis sociaux des classes défavorisées, en s’attaquant aux services publics, aux transferts sociaux, au code du travail, aux retraites, au secteur économique, au secteur énergétique, etc. Certes, ces mesures à la fois économiques et patriarcales creusent les souffrances de tous les algériens, mais la FEMME ALGÉRIENNE est beaucoup plus vulnérable, car elle est doublement opprimée, et souvent confrontée à des situations difficiles comme le crime d’honneur, le féminicide et un tas d’autres violences quotidiennes.

Les femmes et notamment les plus précarisées d’entre elles, telles que les femmes au foyer, souffrent d’une absence totale de prise en charge. Cela pourrait aller dans le sens d’assurer des formations professionnelles qui leur permette d’exercer un travail qualifié, ou leur octroyer un salaire qui reflète leurs efforts quotidiens dépensés dans les tâches ménagères, et dans la prise en charge de leurs enfants, la construction de crèches et cantines publiques pour apaiser la souffrance de ces femmes, mais qui permette aussi la création d’emplois et une bonne prise en charge des enfants. Mais le système corrompu a choisi une autre politique, celle de la négligence et le mépris du pauvre (zawali) pour favoriser les riches (el 3issaba), en refusant même d’octroyer le statut de chômeur pour ces femmes au foyer, et en octroyant à leur mari une compensation salariale insignifiante et mesquine qui gravite dans certaines entreprises privées autour de 40 DA (soit environ 0,30€) par mois... telles sont les conséquences des politiques libérales en Algérie.

Face à toutes ces contraintes sociales, tu étais battante comme les autres femmes de ton époque, pour faire grandir tes 8 enfants. Tu as assuré aussi le rôle du père qui était obligé d’immigrer en France à partir des années 70, pour travailler en tant qu’ouvrier et subvenir lui aussi aux besoins de la famille. L’ironie du sort c’est qu’il s’apprêtait à fêter ses 67 ans le lendemain, le 26 novembre, lorsqu’il est décédé lui aussi 3 ans et demi plus tard, victime de l’exploitation du capitalisme français.

Cette situation a incrusté en toi le caractère d’une louve, non pour son côté féroce mais pour son côté matriarcal capable de guider ses enfants. Tu as su apporter de la chaleur, de l’amour, du courage, du charme, de l’éducation, de la joie, de la sincérité, de l’équité et un tas d’autres sacrifices et de qualités que je ne peux tous citer ici.

Tu as réussi à cultiver tes jardins potagers et d’oliviers, faire de l’élevage avec conviction et de la meilleure façon non seulement pour nourrir ta famille et partager avec les autres, mais pour dire que la femme a le droit de travailler pour qu’elle soit indépendante et libre dans ses choix, et transmettre la culture de la terre à ses enfants. D’ailleurs c’était grâce à ça que j’ai eu mes premières réflexions sur la question féministe et sur le marxisme d’une manière générale. Mais les conditions souvent dures dans les régions comme la nôtre, où la terre est aride et moins fertile, où les conditions sanitaires sont de plus en plus déplorables à cause des réformes libérales que j’ai citées plus haut, mettent à un certain moment les personnes qui sont exposées à ce genre d’activité en danger, et toi tu n’as pas échappé à ça.

Je regretterai toujours ta disparition comme celle de mon père, et j’aurais aimé que vous soyez encore parmi nous, le souhait de toute personne qui a perdu ses parents ou un de ses proches, mais la vie est malheureusement ainsi faite. Ce qui est malheureux aussi, c’est que l’on peut continuer à perdre d’autres personnes à cause de ces conditions de vies indignes, tant que le capitalisme et ses parasites dictent leurs lois, sur les opprimés que nous sommes. La crise cardiaque, certes vous a ôté la vie à vous deux, en tant que corps, mais vos sacrifices et vos leçons sont toujours là et pour l’éternité.

En espérant que le hirak algérien et le spectre de luttes des classes qui hante le monde du capital dans plusieurs pays actuellement s’amplifie encore davantage et gagne en organisation et radicalisation. C’est la perspective pour en finir avec les dictatures, les monarchies, le fascisme et les démocraties bourgeoises, et bâtir une société égalitaire et juste, qui satisfasse les aspirations des femmes battues et celles de toutes les classes défavorisées.

Si j’ai un message à transmettre à travers cette publication, c’est qu’au lieu de décharger leur ras-le-bol sur les femmes, certains devraient le décharger sur ce système capitaliste pourri, inégalitaire et contre toutes les idées réactionnaires qu’il véhicule, qui sont à l’origine de toutes nos frustrations, et qui empêchent toute émancipation humaine, et surtout d’aimer la femme au lieu de la violenter.

Je t’aime maman.
Merci pour tout.
Repose en paix.




Mots-clés

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