Une analyse de la situation sociale et politique

À quand la rentrée sociale ?

Damien Bernard

À quand la rentrée sociale ?

Damien Bernard

La rentrée sociale et politique s’inscrit dans un contexte marqué par le retour de la pandémie de Covid-19 sur fond d’exacerbation de la crise économique et de ses conséquences sociales. Parallèlement, la question sécuritaire et l’islamophobie d’État, renforcée par la loi sur le « séparatisme », ont été mis au premier plan par le gouvernement, emboitant le pas à l’extrême-droite.

Deuxième vague : se préparer à la pire des hypothèses

Sur le plan sanitaire, si la tension hospitalière n’est, pour l’heure, pas encore comparable à ce que l’on a pu connaître en mars et avril derniers, il ne fait aucun doute que la deuxième vague de la pandémie est en train d’arriver. C’est ce que montrent plusieurs indicateurs qu’il s’agit d’analyser en relation avec les « avancées » relatives en termes d’accès aux tests. D’abord, le taux de positivité – le nombre de cas positif pour 100 000 personnes – montre une circulation « exponentielle » du virus. Ensuite, les indicateurs hospitaliers montrent une augmentation régulière des hospitalisations et, surtout, des cas de réanimation.

Malgré ces indicateurs de plus en plus alarmants, il existe aujourd’hui un secteur d’« experts » qui réfutent l’existence même de cette deuxième vague prétextant notamment que la mortalité est très faible et que seul cet indicateur permettrait de confirmer une deuxième vague. Une position qui, quel que soit le scénario à venir, contribue à la confusion régnante, car elle se refuse, sous prétexte d’une soi-disant opposition à la gestion sanitaire catastrophique du gouvernement, à tout principe de précaution. Si un scénario équivalent à la première vague n’est pas une certitude, il est méthodologiquement indispensable de se préparer à la pire des hypothèses. Ce d’autant plus que le gouvernement, dont le discrédit s’est approfondi après sa gestion catastrophique de la première vague, compte bien éviter toute mesure qui risquerait d’empêcher une reprise économique.

Le pire de la crise économique est encore devant nous

Sur le plan économique, la crise et le gros de ses conséquences sociales sont encore devant nous. Après un rattrapage relatif cet été, la reprise montre déjà des signes d’essoufflement de sorte que l’activité ne retrouvera pas son niveau d’avant crise avant plusieurs années.

La reprise s’effectue à des rythmes différenciés. D’un côté, on trouve des secteurs qui effectuent un rattrapage mécanique sans pour autant que l’activité future ne soit assurée, comme pour le BTP. De l’autre, des secteurs expriment des tendances à l’approfondissement de la crise dans la durée, comme c’est le cas dans les secteurs, stratégiques, de l’aéronautique et de l’automobile, ou encore dans le commerce et le tourisme. Une reprise plus que fragile qui exprime des tendances plus ouvertes à la dépression économique et qui commence par ailleurs à être menacée par la deuxième vague.

Si en France, pour l’heure, la crise ne se traduit pas encore par des faillites en chaine, comme c’est le cas aux États-Unis, c’est essentiellement le fait des amortisseurs mis en place par l’État (prêts garantis, reports de charges, aides sectorielles, chômage partiel). Mais lorsque ces perfusions seront retirées, les faillites d’entreprises et les emplois perdus connaîtront une hausse. Ainsi, il faut s’attendre dans les mois à venir à une multiplication des défaillances d’entreprises notamment parmi les TPE et les PME. Dans la région PACA, par exemple, plus de la moitié des TPE-PME se disent en danger, tandis que 25 % ne passeront pas le cap de cette fin d’année selon la CGPME.

D’ores et déjà, les conséquences de la crise économique sont très importantes avec près de 715 000 emplois supprimés au seul premier semestre (600 000 emplois pour l’ensemble de la crise de 2008). Des suppressions de postes qui touchent en priorité les précaires, à commencer par les intérimaires, les CDD non renouvelés et, plus largement, ceux qui auraient pu être embauché mais qui en raison de la crise ne trouveront pas d’emploi. Si elle touche majoritairement les plus précaires, la crise ne laisse pas non plus indemnes les travailleurs en CDI, comme le montre la vague de plans sociaux qui touche les salariés en première ligne. Il suffit de songer à la situation d’Auchan, à la fermeture de l’usine Bridgestone à Béthune qui va mettre 863 travailleurs sur le carreau, ou encore à la restructuration de la raffinerie de Grandpuits qui cache un plan de licenciement

Derrière le prétexte de la crise économique, nombre de grandes entreprises profitent de l’opportunité de la séquence actuelle pour licencier en masse, se restructurer en allant jusqu’à des fermetures d’usines, tailler dans leurs coûts ou précariser le travail. Cette dynamique de licenciements massifs, et de fermeture de sites va aller en s’accélérant dans les prochains mois, le plus fort de la crise étant attendu en 2021.

Pour faire face à ces attaques brutales, il est nécessaire de proposer un programme minimal de défense des emplois, contre les fermetures et les licenciements, combiné à des revendications transitoires plus audibles que jamais avec la crise actuelle, qui remettent en cause la propriété des capitalistes. Par exemple, en défendant l’occupation des usines qui ferment et licencient tout en exigeant leur nationalisation sous contrôle des travailleurs.

Pour le gouvernement, les contradictions s’accumulent sur le terrain social

Dans la situation actuelle, le gouvernement cherche à résoudre une contradiction fondamentale : éviter que la catastrophe économique, dont on a vu qu’elle irait en s’aggravant, ne se transforme en crise sociale et ouvre la voie à la radicalisation de nouvelles franges du monde du travail. Pour rappel, en 2018 c’étaient les secteurs les plus paupérisés du monde du travail qui avaient fait irruption à l’appel des Gilets jaunes. Puis, pendant l’hiver 2019-2020, c’était des bastions stratégiques du mouvement ouvrier, principalement les transports, qui s’étaient mobilisés contre la réforme des retraites. Cette fois-ci, c’est l’ensemble de la classe ouvrière qui est frappé de plein fouet par la crise économique.

Face à ce risque, le gouvernement cherche à miser sur la généralisation du « dialogue social ». Pour cela, l’exécutif appelle à multiplier les accords d’activité de chômage partielle longue durée (APLD) et des accords de performance collective (APC). Une manière pour le gouvernement de réhabiliter les corps intermédiaires pour servir à la contention de la colère sociale.

Mais ce pari gouvernemental présente d’importantes limites au regard notamment de l’ampleur de la crise. Le tissu économique impacté par la crise est tel qu’il dépasse de loin les secteurs de l’économie où existent les mécanismes habituels de gestion des crises (syndicats, plans sociaux, indemnités, pré-retraites, reclassement). C’est ce qui inquiète au premier titre dans les couloirs du ministère de l’économie : « Les plans sociaux qui font la “une” des journaux, si on parvient à gagner un peu de temps pour les gérer, sont au final souvent plus costauds en termes de conditions de départ pour les salariés. On trouve des interlocuteurs, il y a des cordes de rappel. Dans les TPE, ce n’est pas le même contexte  ».

Derrière les annonces de plans sociaux, ce que craint l’exécutif c’est les conséquences, sur le terrain de la lutte de classes, de la vague de suppressions d’emplois dans les TPE-PME à venir, et, en particulier, le « risque d’explosion sociale » qui pourrait en découler. « Il y a un risque d’explosion sociale quand vous n’avez plus de boulot, que vous ne savez pas comment finir de payer le crédit de la voiture et la cantine » s’alarme un secrétaire d’Etat.. « N’oublions pas qu’il y a toute une France paupérisée, non qualifiée, de serveurs, d’employés de magasins d’habillement ou de la grande distribution, qui vont trinquer très fort. La crainte, c’est tous ceux qu’on ne pourra pas sauver. Ce sont des Gilets jaunes potentiels ».

Ces contradictions sur le terrain social pourraient être exacerbées par les choix économiques du gouvernement qui privilégie le soutien au grand patronat, comme le montre son plan de 100 milliards pour relancer l’économie via des baisses d’impôts généralisées. Une politique qui, pendant que les grandes entreprises licencient à tour de bras, pourrait alimenter la colère de franges du monde du travail, mais aussi du petit patronat largement délaissé, et contribuer à la diriger contre un protagoniste particulièrement épargné durant les derniers grands mouvements sociaux : le grand patronat.

Une importante atonie du mouvement social mais des contre-tendances à suivre de près

Du point de vue de la lutte des classes la situation actuelle est paradoxale. D’un côté, la catastrophe sociale s’accentue, de l’autre, sur le plan subjectif, c’est l’atonie qui prime au sein du mouvement ouvrier traditionnel. La responsabilité de cette situation est à mettre principalement au compte des directions syndicales. D’abord par leur refus d’opposer un plan de bataille sérieux pour que les travailleurs ne payent pas la crise, mais surtout comme le résultat de leur politique de « dialogue social » à tous les échelons, privilégiant la recherche de « contreparties » à demander au patronat. Au niveau de l’entreprise, les directions syndicales multiplient les signatures de dispositifs dits de « maintien de l’emploi », comme les APC ou les APLD, qui imposent dans la durée des baisses de salaire.

Dans ce contexte plusieurs tendances s’expriment à la base. D’un côté, alors que les directions syndicales restent l’arme au pied, il y a une tendance générale aux réflexes individualistes suscités par la peur de perdre son emploi. De l’autre, s’expriment des tendances suivistes vis à vis de la politique du « moindre mal » des directions syndicales qui accompagnent la casse sociale. Mais il existe aussi une position qui se développe dans des secteurs non négligeables du monde du travail et qui revient à nier en bloc l’existence même d’une deuxième vague de l’épidémie sur fond de discrédit gouvernemental. Une position avec laquelle il est nécessaire de dialoguer et qui n’est pas sans rapport l’abstention sur le terrain politique des directions syndicales qui se terrent dans un silence profond quant à la politique sanitaire du gouvernement. Une position qu’il s’agit de prendre avec sérieux tant elle cristallise une importante confusion qui peut empêcher l’action.

Toutefois, dans ce contexte d’atonie, on observe également des contre-tendances, même partielles, qui s’expriment dans des secteurs précaires où un certain nombre de luttes combatives se mènent, comme celle des travailleurs de Biocoop, ou encore la grève des vacataires de la BPI à Paris. Des premières réactions qui montrent qu’il existe un espace pour que les précaires jouent un rôle dynamique dans la situation et qu’il convient de suivre de près.

De même, l’atonie de cette non-rentrée sociale ne doit pas faire perdre de vue les premiers éléments de recomposition subjective du monde du travail. En première ligne face à la crise sanitaire, plusieurs secteurs de travailleurs ont pu, partiellement, reprendre conscience du rôle qu’ils jouent pour faire tourner la société. Une prise de conscience de classe qui n’en est qu’à son début mais qu’il convient de reconnaître pour participer à la renforcer au travers d’un discours de classe.

Du point de vue des mobilisations de rue, globalement, c’est l’expectative : la journée du samedi 12 septembre, à l’appel des Gilets jaunes, n’a que peu mobilisé, et la journée de grève nationale interprofessionnelle du 17 septembre, appelée notamment par la CGT, a été très peu suivie. Une très faible mobilisation qui s’explique non seulement par son caractère routinier, son absence totale de préparation, mais aussi par des objectifs très minimaux qui ne s’opposent en aucun cas à la politique de casse sociale du gouvernement comme du patronat.

Dans ce contexte, et alors que les directions syndicales participent aux concertations sur l’assurance chômage avec le gouvernement, il est nécessaire d’exiger la fin du « dialogue social », comme préalable à tout combat sérieux, ainsi que de pointer la nécessité d’un réel plan de bataille à la hauteur de la catastrophe social.

Se préparer à de futures explosions sociales : l’importance des tâches préparatoires

Face à la politique des directions syndicales et au contexte général d’atonie de la rentrée sociale, il est nécessaire de s’appuyer sur les éléments les plus dynamiques sur le terrain de la lutte de classes, au travers des luttes certes partielles mais combatives. En ce sens une attention particulière doit être donnée aux luttes qui se développent notamment dans les secteurs précaires de la classe. Dans ce contexte, se lier à ces secteurs, chercher à ce qu’il s’exprime comme un secteur en propre au travers notamment de cortèges structurés et visibles dans les échéances de rue comme dans les meetings peut permettre de montrer une alternative à l’atonie actuelle à d’autres secteurs du monde du travail.

Plus généralement, à la fois contre toute adaptation à l’atonie mais aussi contre tout avant-gardisme, il est nécessaire, en l’absence de luttes ou grèves d’ampleurs, de se préparer au mieux aux explosions sociales à venir. Cela passe aussi par la nécessité d’ouvrir des discussions au sein de notre camp social pour penser la situation politique, sanitaire et sociale, comme une manière de faire contre-pression à la conjoncture actuelle largement alimentée par le débat sécuritaire et islamophobe que le gouvernement comme l’extrême-droite cherchent à imposer, mais aussi contre toute confusion sur la question sanitaire. Toutes ces tâches doivent être pensées en articulation à la fois avec l’avant-garde mais aussi en lien avec les développements de la situation et les tâches que doit se donner le mouvement de masse.

En ce sens, il s’agit, en fonction de la particularité des différents secteurs, de penser des réunions ou des rencontres afin de se coordonner. Des réunions où s’élaborerait une réponse collective à la crise sanitaire, économique et sociale. L’objectif d’une telle politique de regroupement serait avant tout défensif : s’organiser contre les licenciements, ou contre la répression qui s’abat avec force contre les militants combatifs, à l’image du meeting contre la répression qui a été organisé le 16 septembre dernier. Mais ce serait, surtout, le lieu où organiser les voies d’une contre-offensive : se coordonner , à l’échelle d’un même secteur mais aussi entre les différents secteurs pour organiser une riposte large et collective face à l’éparpillement que gouvernement et patronat cherchent à nous imposer.

De telles initiatives ont parfois déjà eu lieu, comme à Toulouse dans le secteur aéronautique, où une rencontre a regrouper près d’une vingtaine de boites, du donneur d’ordre Airbus à différents sous-traitants. D’autres sont en train de s’organiser. Une rencontre de ce type a lieu dans le secteur des transports ce weekend pour faire se rencontrer des secteurs à l’avant-garde de la bataille contre la réforme des retraites, comme la RATP et la SNCF avec d’autres secteurs moins visibles qui ont cherché à se mobiliser par la suite comme Transdev et Keolis. Pour ne pas attendre les bras croisés que n’éclate l’explosion à venir, il convient de multiplier ces expériences pour se préparer collectivement.

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