Coordination, un pas en avant

AG des AG de Commercy. Impressions en jaune

Pablo Morao

AG des AG de Commercy. Impressions en jaune

Pablo Morao

Le dernier week-end de janvier, plus 350 personnes se sont réunies à Commercy pour assister et participer à la première assemblée des assemblées, réunissant 75 délégations de toute la France. Un grand succès qui fait suite à l’Appel émis par l’AG de Commercy en décembre dernier. Reportage sur place.

Samedi, 12h30, à la cabane des Gilets Jaunes à l’entrée de Commercy, trois Gilets jaunes bravent la pluie et veillent sur le brasero, informant les nombreuses voitures qui traversent pour la première fois cette petite ville de 6000 habitants de l’Est de la France pour assister à l’assemblée des assemblées : « il faut prendre direction Euville, puis aller à Sorcy, ils sont à l’entrée du village ».

Sur place, les auteurs de l’appel de Commercy s’activent à l’entrée de la salle où l’on accueille les 75 délégations paritaires de toute la France. Chaque délégué se voit remettre une étiquette et un carton pour voter. Par ailleurs, de très nombreux observateurs ont répondu à l’appel, désireux d’assister à cette initiative inédite. « A Paris Nord on a deux délégués et huit observateurs » s’amuse un francilien.

Au moment de se voir apposer le tampon qui permet d’entrer et de sortir librement, sous l’œil vigilant de deux Gilets jaunes en charge du filtrage, une caméra se braque sur la main d’un participant : « Ça vous dérange pas si on filme ça ? » Les journalistes ont également répondu présents présent, et au fond de la salle une rangée de caméras s’apprête à immortaliser le moment. « Yen a aucun qui a osé mettre le logo de son média » note un Gilet jaune lorrain.

Dans le local municipal plusieurs centaines de chaises forment un ovale, au centre duquel les modérateurs se préparent à une après-midi de discussion qui s’annonce intense. En attendant le début des échanges, la Marmijotte, une cantine autonome montée par des militants de Bure venus prêter main forte aux Gilets jaunes de Commercy, sert son premier repas du week-end : spaghetti bolognaises.
Avec plus de 300 personnes, l’Assemblée des assemblées fait salle comble. A l’extérieur, un grand barnum a même été installé pour y retransmettre les discussions sur écran plat, au cas où la jauge de 300 personnes serait dépassée.

Vers 13h30, Claude, militant de longue date, très actif sur les questions d’enfouissement des déchets à Bure, ces dernier mois, et Gilet jaune de Commercy au gilet siglé d’un logo féministe, lance la journée sous un tonnerre d’applaudissements. « On aurait pu être 1000 » annonce-t-il, avant de rappeler le fond de la démarche de cette première Assemblée des Assemblées : « on ne peut pas prétendre représenter les gilets jaunes de France. On représente une idée qu’on va essayer d’expérimenter. » Les Gilets jaunes de Commercy qui proposaient dans leur appel de « décider d’un mode d’organisation collectif des gilets jaunes, authentiquement démocratique, issu du peuple et respectant les étapes de la délégation. » marchent sur des œufs.

Claude poursuit en détaillant le programme de la journée en deux temps, d’abord un tour de l’ensemble des groupes représentés, ensuite une discussion sur la base de la synthèse des réponses des groupes au questionnaire préparatoire envoyé par les organisateurs.

Un mouvement qui cherche les voies de son renouvellement

Le tour de France des ronds-points et des assemblées démarre. De Poitiers à Le Vigan, en passant par Dijon, Ivry, Nancy, Fougères, Die, Saint-Nazaire ou Strasbourg, les Gilets jaunes racontent leur situation locale et ses évolutions depuis le 17 novembre. Assemblées générales réunissant une centaine de personnes, commissions de travail, actions en tout genre, répression policière, construction de cabanes, manifestations historiques, tentatives de coordination entre les ronds-points : les expériences se racontent et, bien souvent, se ressemblent.

L’exercice, qui pourrait vite s’avérer lassant, laisse une toute autre impression : deux mois après le début du mouvement, la détermination reste intacte, et la combativité des Gilets jaunes est contagieuse et l’inventivité sans limite. Un cocktail détonant, qui explique en grande partie la portée et la force du mouvement, à la fois vis-à-vis du gouvernement, mais également par rapport aux organisations qui structurent traditionnellement le mouvement social. Dans la salle, les heures passent sans marques d’ennui. Tour à tour, les délégués venus de toute la France racontent leur lutte et dressent un panorama impressionnant de la mobilisation.

A Poitiers, les centres de tri de La Poste sont régulièrement bloqués. A Dijon des manifestations historiques réunissant 3 à 4000 personnes chaque samedi. A Saint-Nazaire, les GJs ont créé une Maison du Peuple et cherchent à ralentir l’économie portuaire. Partout les Gilets jaunes tissent des alliances, avec la Confédération Paysanne dans la Drôme, en direction du mouvement ouvrier en Haute-Saône, avec les salariés de STMicroelectronics en lutte pour leurs primes à Crolles, en Isère.
En Ardèche, un rond-point occupé depuis le 17 novembre est devenu « historique » : « on va le faire classer par l’UNESCO. On a une particularité on en a créé un deuxième un petit peu plus loin, c’est une sorte de filiale, ça occupe les gendarmes, ça les fait circuler » plaisante un délégué sous les applaudissements et les rires. Les délégués de l’Ariège insistent quant à eux sur le fait qu’ils ont été tirés au sort et défendent leur conception « horizontale » de la démocratie.

Parmi les délégués, les franciliens dénotent : pas de rond-point et un profil sociologique militant plus marqué. A la pause, en tant que parisien, on se sent un peu dépassé par certaines conversations, comme lorsque deux Gilets jaunes de l’Est évoquent pêle-mêle le rond-point du « Nouveau Monde », celui « de la Liberté », ou encore le « Kaligone », mais aussi la nécessaire « Alliance Grand Est » dont la « Coalition 68 » constitue un embryon. Une indication supplémentaire, s’il en fallait, de la forte prégnance du mouvement en région et son caractère plus enraciné et avancé que dans la capitale et sa petite couronne.

Siar, chauffeur-livreur de Mulhouse, « brûle des palettes » tous les samedis au « Kalijaune » depuis le 17 novembre. Il travaille de nuit mais ne rate aucune journée de mobilisation : « Avant je travaillais le samedi dans un bar en Suisse, je touchais 200€ la soirée. Le propriétaire a changé et le nouveau était prêt à me reprendre pour 300€. Avec le mouvement j’ai refusé. Il m’a dit : "Jamais tu gagneras ça ailleurs". Mais moi tous les samedi je gagne le monde ! ».

Après la pause du samedi après-midi, une dizaine de délégués concluent cette première phase. Les plus de 50 interventions ont dessiné la situation d’un mouvement qui cherche activement les voies de son renouvellement permanent : investissement de terrains contre les expulsions, manifestations tournantes, structuration locale, blocages économiques voire même grève générale le 5 février, une date citée à plusieurs reprises comme une échéance centrale. Dans une formule savoureuse, Chantal d’Ariège résume parfaitement l’axe des revendications des Gilets jaunes : « On veut pouvoir vivre en sécurité, sans avoir peur de la police et du lendemain. » Après plusieurs heures de présentations, une nouvelle discussion s’ouvre, elle porte sur l’avenir du mouvement.

Revendications et perspectives stratégiques

Après une introduction de Claude, synthétisant les réponses apportées par les groupes de GJs locaux autour de deux thèmes, les revendications du mouvement et les perspectives stratégiques, les interventions commencent. Elles se polarisent rapidement autour d’une question centrale : l’assemblée des assemblées a-t-elle la légitimité de publier des revendications ?

« On a 2ans, 3ans, 10 ans pour la Révolution et on prendra le temps qu’il faut » affirme Chantal, l’ariégeoise du Mas d’Azil. Comme elle, de nombreux Gilets jaunes refusent de trancher quoi que ce soit dans un souci de « prendre son temps » mais aussi d’éviter toute démarche « illégitime ». « Je n’ai pas de mandat pour voter un appel » explique ainsi un délégué. A l’inverse, un autre prend la parole, visiblement irrité par la timidité qui s’exprime : « Les gens ne comprendraient pas qu’on sorte de cette assemblée sans produire un appel. » L’idée d’un appel est finalement votée à la majorité, les délégués les moins convaincus pouvant suspendre leur signature en attendant de faire valider le texte auprès de leurs camarades de lutte.

Le débat autour de la légitimité de l’assemblée des assemblées ressurgit fréquemment dans les discussions, les Gilets jaunes défendant la souveraineté de leur assemblée locale avec la crainte évidente de voir « l’Assemblée des assemblées » se transformer en un organe bureaucratisé. Une tendance « localiste » et « horizontaliste » se fait jour. Pour la plupart des GJs présents il semble que cette première coordination doit avant tout permettre de discuter, de créer du lien, d’échanger des idées et des contacts, et pas autre chose. Un présupposé qui semble majoritaire mais qui n’est pas sans susciter quelques tensions. Un délégué avertit des dangers d’un formalisme démocratique qui paralyserait l’Assemblée, sans rencontrer l’assentiment de la majorité. Des délégués et des observateurs soufflent à l’écoute des interventions les plus circonspectes quant à la possibilité de faire de l’AG un lieu décisionnaire et, dans la salle, la comparaison avec « Nuit Debout » circule à bas bruit entre les participants les plus critiques.

Malgré les fortes réticences de l’Assemblée à se poser comme un potentiel organe démocratique de direction du mouvement, et sa volonté de cantonner la discussion à un échange de bonnes pratiques, des perspectives stratégiques communes se dessinent clairement dans la discussion, autour notamment de la convergence avec le mouvement ouvrier organisé.

Ainsi, la date de grève générale du 5 février, est vue par beaucoup comme un point d’appui pour la suite du mouvement. Une déléguée de Strasbourg explique que cette journée doit « être le début d’une grève générale reconductible », et que la nécessité de la construire doit figurer dans l’Appel final. Les Gilets jaunes de Crest (Drôme) soutiennent également cette journée, tandis qu’à Saint-Dizier (Haute-Marne) on veut profiter de l’échéance pour « récupérer les ronds-points ».

Cette position de soutien à la date du 5 février est majoritaire. Plutôt opposé aux syndicats, Ludovic, artisan, de Saint-Dizier explique comment son groupe a adopté une position pragmatique sur la grève générale : « On est restés au départ dans l’idée du début, c’est apolitique et anti-syndicaliste, mais on voit bien que l’Appel du 5 fait sortir tous les salariés en France… si on n’a pas un appui du syndicat aucun salarié ne va sortir dans la rue dans une grève illimitée. » Globalement, tous les Gilets jaunes présents semblent s’accorder sur la nécessaire distinction entre les syndicalistes de base, à qui il faut s’adresser pour élargir le mouvement, et les directions syndicales qui sont fermement dénoncées.

Si la jonction avec le mouvement ouvrier organisé justifie stratégiquement de tempérer l’anti-syndicalisme revendiqué au début du mouvement, au profit d’une critique de leurs directions, l’apolitisme semble connaître un sort différent. Ainsi, même dans cette Assemblée marquée à gauche, les contradictions du mouvement demeurent bien présentes.

Apolitisme, structuration nationale : une contradiction irrésolue

La question de l’apolitisme ressurgit à la faveur de l’annonce de l’agression, dans la manifestation parisienne du 26 janvier, du cortège du NPA par les « Zouaves » un groupuscule d’extrême-droite. Pour Torya, déléguée des Gilets jaunes du Collectif Rungis, suite à cette agression « on ne peut pas sortir de ce week-end sans dénoncer les violences de l’extrême-droite ». Un observateur fait irruption au milieu de la salle et l’interpelle de façon virulente : « On doit rester apartisans ». Elle réplique immédiatement : « L’extrême-droite ce n’est pas un parti ! ».

Si d’autres interventions soutiennent le caractère inacceptable des attaques de l’extrême-droite, dont d’autres délégations ont fait les frais en tant que Gilets jaunes, à Die, par exemple, où la cabane a été incendiée « par un groupe fascisant », la condamnation explicite de l’extrême-droite semble demeurer tabou. Dimanche, alors que dans la première version de l’Appel, les « groupuscules violents d’extrême-droite » étaient condamnés nommément, la mention est finalement retirée dans la version finale au profit de la condamnation des « groupuscules violents » en général.

Un amendement qui ne semble pas émouvoir les délégués présents, alors qu’il rappelle de toute évidence le discours du gouvernement qui aime à amalgamer l’ensemble des « groupes violents », renvoyant dos à dos « black blocs » et militants identitaires racistes. Sous une forme euphémisée, une déléguée propose une alternative qui dit bien les difficultés de Gilets jaunes de gauche mais soucieux de ne pas rompre « l’unité » apolitique du mouvement : « Peut être que plutôt que de dénoncer l’extrême-droite, il faudrait mettre en avant nos valeurs. ».

La volonté de refouler les sujets qui fâchent ressort lorsqu’un délégué constate que son amendement, visant à mentionner l’inégalité entre français et étrangers à l’intérieur d’une liste d’inégalités :« personnes en situation de handicap, égalité hommes-femmes, fin de l’abandon des quartiers populaires, du monde rural et des outres-mers… ». Mal à l’aise l’une des rédactrices du texte explique de façon peu convaincante : « on ne voulait pas le mentionner car pour nous il n’y a pas d’étrangers, on est tous humains ». Sur sa chaise, le délégué fulmine contre les réticences qui s’expriment, et finit par obtenir gain de cause, sans résoudre pour autant la question de l’apolitisme qui reste ouverte.

De la même façon, le statut de l’Assemblée des assemblées reste flou à la fin du week-end. Samedi, au moment d’évoquer l’organisation d’une prochaine assemblée des assemblées, la question de la légitimité de ce cadre réapparaît. « On risque d’être perçus comme une sorte de gouvernement » explique un délégué, revendiquant de ne pas réunir trop souvent l’assemblée des assemblées. Le refus d’aller vers un embryon de direction nationale du mouvement, élue démocratiquement et révocable, est parfois paradoxal, lorsque cet horizontalisme se double d’une tolérance à l’égard des dirigeants de fait du mouvement. La dénonciation des « leaders auto-proclamés » que contenait le premier appel est finalement retirée : « On ne peut pas se désolidariser des figures du mouvement, ce sont des Gilets jaunes comme nous, eux aussi ils se font réprimer en manif. »

Finalement Saint-Nazaire propose sa candidature sous les applaudissements, pour une prochaine réunion qui aura lieu d’ici 2 mois. L’opposition entre volonté de prendre son temps et urgence de la situation aura finalement basculé en faveur d’un choix de la patience, perçu comme coupable par ceux pour qui, en l’absence d’une stratégie nationale, le mouvement est menacé.

Malgré les contradictions, un pas en avant pour le mouvement

Le lendemain, l’Appel final, amendé dans la matinée, est lu par les auteurs. Il évoque les revendications du mouvement, condamne l’attitude du gouvernement et la répression policière et finit sur un appel à l’élargissement de la mobilisation : « Nous appelons à poursuivre les actes (acte XII contre les violences policières devant les commissariats, actes XIII, XIV...), à continuer les occupations des ronds-points et le blocage de l’économie, à construire une grève massive et reconductible à partir du 5 février. Nous appelons à former des comités sur les lieux de travail, d’études et partout ailleurs pour que cette grève puisse être construite à la base par les grévistes eux-mêmes. Prenons nos affaires en main ! Ne restez pas seuls, rejoignez-nous ! » L’Appel est combatif et suscite un tonnerre d’applaudissements.

Face à la tentative du gouvernement de désamorcer la situation à travers son « Grand Débat » -et à grand renfort de coups de matraques et de tirs de LBD en manif - ; bien que la question de la jonction entre mouvement ouvrier et Gilets Jaunes, seule façon pour faire reculer la macronie, reste entière ; et en dépit de l’absence, à Commercy, de certaines assemblées importantes, à l’instar de celle de Toulouse, l’AG des AG représente la tentative la plus avancée de structurer une coordination des secteurs en lutte des Gilets Jaunes.

Le mouvement des Gilets Jaunes, tout en naissant en extériorité avec le mouvement social traditionnel, ne lui en a pas moins emprunté son répertoire d’actions- blocages, piquets et manifs sauvage - ainsi que certains de ses slogans – « tous ensemble ! » -. Avec l’AG des AG, c’est aussi toute une tradition qui a été convoquée, consistant à trouver la voie d’une coordination nationale des structures auto-organisées ayant vu le jour – comme en 2006, pendant le CPE, en 2010, lors de la lutte contre la réforme Sarkozy des retraites ou plus proche de nous, lors de la grève des cheminots du printemps dernier, avec l’Intergares -.

La différence avec ces mouvements réside probablement dans le caractère offensif du mouvement des Gilets jaunes, qui confère à tout projet de coordination un caractère qualitativement différent. Une véritable coordination des Gilets Jaunes, creuset de la jonction avec le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant, dessinerait en effet les contours de la construction d’un véritable pouvoir par en bas. Les contradictions de Commercy montrent que le chemin vers un tel projet est sinueux, mais la réémergence à échelle de masse d’une telle perspective révolutionnaire constitue probablement un des éléments les plus marquants de ce mouvement historique.

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