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Abandon de la Superligue. Non, le football n’est pas sauvé de l’appétit des capitalistes

L’aventure des magnats du football n’aura vécu que 48h avant de retirer leur projet néfaste face au rejet unanime. Mais peut-on dire pour autant que le football est sauvé ?

mercredi 21 avril

La Superligue n’aura pas lieu. En tout cas, pas tout de suite. En à peine 48h, la quasi totalité des équipes impliquées ont fait marche arrière devant le rejet unanime de ce projet nauséabond. Pourtant non, le football n’est pas sauvé. Mais la mobilisation des supporters, joueurs et entraîneurs nous rappelle que ces derniers ont un rôle fondamental à jouer au sein de ces clubs gérés comme des multinationales orientées exclusivement vers le profit au détriment de la beauté de notre football.

Il est un peu plus de 22h ce mardi 20 avril quand la nouvelle tombe. Cela ne fait même pas deux jours que douze clubs ont annoncé leur volonté de créer leur Superligue, mais déjà une première défaillance. Manchester City annonce officiellement qu’il se retire, bientôt suivi des cinq autres clubs anglais (Manchester United, Chelsea, Arsenal, Liverpool et Tottenham). Mercredi, c’est au tour de l’Atlético et des clubs italiens d’abandonner. Le projet de création d’une Superligue est mort. Du moins pour l’instant.

Non, le foot n’est pas sauvé

Pour autant qu’on se le dise : non, le football n’est pas sauvé, loin de là. Principalement parce que l’UEFA, grande gagnante à l’issue de ces trois derniers jours, n’est clairement pas le chantre du football populaire. C’est même elle, accompagnée de sa grande sœur la FIFA, qui a amené le sport le plus pratiqué et suivi de la planète dans de telles dérives mercantiles. Avant de s’offusquer quand les plus gros poissons de son aquarium ont tenté de se faire la malle pour aller nager dans leur fric un peu plus loin sans partager.

Il ne faudra pas oublier que dans le même temps, l’instance européenne a validé définitivement une nouvelle réforme de la Ligue des champions qui passerait presque pour une compétition rêvée. Pourtant, le constat est là : encore une fois, les plus gros clubs des plus puissants championnats se tailleront la part du lion à partir de 2024 au sein d’un tournoi de moins en moins lisible sur le plan sportif. Exit la phase de poules, 36 équipes sur la ligne de départ, des matchs à gogo (jusqu’à 19 pour les finalistes) quitte à faire exploser des calendriers déjà débordants... Le panorama est loin d’être réjouissant. Sans compter que si elle ne verra pas le jour tout de suite, la menace de la Superligue ne cessera de planer au-dessus des têtes, d’autant plus maintenant que la confiance est brisée entre les grands décideurs du football européen.

« Le football n’est rien sans les supporters »

Ces mots ont été écrits, prononcés, clamés même par nombre de joueurs et acteurs du ballon rond au sens large ces derniers jours. Des fans qui, si la Superligue avait abouti, auraient été ni plus ni moins que spoliés de leur voix dans les décisions politiques, économiques et sportives de clubs qu’ils font vivre au quotidien. Des fans réduits à leur simple fonction de consommateurs désintéressés, en somme. Alors ils ont dit non. Dès lundi, les supporters de Liverpool ont déployé des banderoles aux abords du mythique stade d’Anfield pour hurler leur colère. Mardi, les images de Petr Cech, gardien légendaire de Chelsea, tentant de convaincre les fans de laisser entrer le bus dans le stade pour y affronter Brighton ont fait le tour du monde. L’Angleterre est le pays qui a inventé le football, et ses amoureux ont été à la hauteur des traditions de ce sport devant la trahison de leurs dirigeants. Une mobilisation des supporters qui a également frappé les autres pays européens, France, Italie et Espagne en premier lieu.

Dans le même temps, plusieurs joueurs et entraîneurs, y compris au sein même des douze clubs concernés, ont décidé de prendre la parole contre ce projet aberrant. Coach de Manchester City, Pep Guardiola a pris la défense du mérite sportif, valeur a priori inconnue des douze salopards. « Le sport, n’est pas un sport quand la relation entre l’effort et la récompense n’existe pas. Ce n’est plus un sport si la défaite n’a plus d’importance », a lancé le mythique entraîneur. A Liverpool, ce sont les joueurs qui ont décidé de ne parler que d’une seule voix, affirmant : « Nous n’apprécions pas cela (la Superligue, ndlr) et nous ne voulons pas que cela se produise. C’est notre position collective. Notre engagement pour ce club de football et ses supporters est absolu et inconditionnel. Vous ne marcherez jamais seuls. » L’espace de quelques jours, supporters, joueurs, entraîneurs – pas du tout consultés par les créateurs de la Superligue depuis leurs tours d’ivoire – ont décidé de se lever contre le projet, jouant un rôle crucial dans son abandon. Un rôle décisionnaire qui devrait largement leur revenir au sein de chaque club.

Clubs de football ou multinationales à visée capitaliste ?

C’est là le plus grand problème. Sur les douze clubs auto-proclamés « fondateurs » de la Superligue, dix sont détenus par de richissimes propriétaires ou conglomérats qui s’octroient la prétention de pouvoir décider de tout, y compris des compétitions que joueront leurs équipes. Sans même estimer nécessaire d’en informer joueurs et staffs techniques. De simples employés, après tout. Et les supporters, n’en parlons même pas. Qu’ils consomment, leurs billets, leurs maillots, qu’ils paient leurs abonnements à des prix affolants pour assurer des droits TV toujours plus élevés, et surtout qu’ils la ferment. Pourtant, le football se portera mieux le jour où chacun de ces acteurs (joueurs, employés du club, supporters) pourront prendre pleinement part aux choix politiques et sportifs de leurs clubs. Depuis leurs créations, respectivement en 1899 et 1902, le FC Barcelone et le Real Madrid appartiennent légalement aux « socios », des supporters qui élisent à intervalle régulier le président du club et sont censés avoir leur mot à dire dans la direction. Ironie de l’histoire ou pas, les deux géants espagnols auront été les deux derniers à s’entêter dans la volonté de voir sortir du sol une compétition aussi ignoble.

Récemment réélu, le président madrilène Florentino Perez était même le président de ce délire, lui qui ne s’en cachait pas lundi soir auprès de la presse espagnole : « Nous sommes tous ruinés. En deux saisons, Madrid a perdu 400 millions d’euros. Nous sommes arrivés à la conclusion qu’au lieu de changer la Ligue des champions, la création de la Super Ligue nous permettra de compenser ce que nous avons perdu. » Au cas où certains doutaient encore des motivations de la Superligue. Et son compère Andrea Agnelli, boss de la Juventus et dernier rejeton d’une famille à la tête d’une fortune estimé à plus de 13 milliards d’enfoncer le clou. « Le football n’est plus un jeu mais un secteur industriel et il a besoin de stabilité. (…) Nous sommes tous nés comme un jeu et avons des statuts et des règles du jeu, mais nous ne pouvons plus lancer les dés et voir quel chiffre sort, aujourd’hui nous sommes une industrie de 25 milliards. » Tant que ce genre de personnes, uniquement intéressées par l’argent qui rentrent dans leurs caisses, présideront à la destinée des plus grands clubs, le football sera en danger de mort. Et ne comptez pas sur l’UEFA, la FIFA ou une Fédération quelconque pour tout chambouler.




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