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Politique

Après le calme, la tempête ?

Abstention historique, désintérêt généralisé : les législatives dans la droite lignée des présidentielles

Entre abstention record et majorité absolue compromise, la Macronie est en difficulté pour les législatives. Alors que l'abstention s'enracine élection après élection, elle est le symptôme de la crise du régime et le corollaire d'une potentielle radicalité des luttes à venir.

vendredi 10 juin

Vers une abstention record ?

A quelques jours des élections, les législatives mobilisent peu. Le dernier sondage Ispsos Sopra-Steria pour le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès et Le Monde évalue l’abstention entre 52 et 56%, ce qui constituerait un nouveau record, bien au-delà du précédent pallier et des 51,3% enregistrés pour les législatives de 2017.

Alors que l’abstention était déjà massive à l’occasion des présidentielles, ce désintérêt pour les élections continue d’inquiéter les classes dominantes. Si l’extrême présidentialisation de la Ve République explique en partie un désintérêt pour les autres élections, force est de constater que les taux d’abstention ne cessent de s’élever, comme l’ont illustré les dernières élections présidentielles.

A ce titre, l’abstention est un symptôme d’un système à bout de souffle qui peine à faire jouer les rouages traditionnels du consentement. Arrivé au pouvoir après l’effondrement des partis traditionnels et avec eux de l’alternance en 2017, le macronisme ne parvient pas à constituer un élément de stabilisation. D’autant que pour Macron, plus mal élu des présidents de la Ve République, les législatives constituent un enjeu de taille pour pallier à un manque de légitimité après une victoire à la Pyrrhus et un début de second quinquennat compliqué.

C’est en ce sens que Macron, dans la continuité de la non-campagne des présidentielles a préféré temporiser pour les législatives, tablant sur une dynamique présidentielle qui n’est jamais venue. Un pari appuyé sur une considération tactique : une forte abstention desservirait en premier lieu ses oppositions, notamment la NUPES, caractérisées par un vote plus populaire et jeune, figurant parmi les secteurs les plus enclins à l’abstention. De plus, une abstention élevée diminue la probabilité de triangulaires, puisqu’il faut réunir 12,5% des inscrits pour accéder au second tour, ce qui, dans le cadre de la tripolarisation qui a marqué l’élection présidentielle, favorise les candidats du bloc gouvernemental.

Les difficultés s’accumulent pour la Macronie

Mais la tactique de Macron s’avère coûteuse. Le début de quinquennat est en effet émaillé par de nombreuses affaires – de la répression du Stade de France aux meurtres policiers, en passant par l’affaire Damien Abad, le traditionnel état de grâce post élection n’aura jamais eu lieu.

De ce point de vue, Macron est en effet sous la menace -pour l’heure encore hypothétique- de perdre la majorité absolue au Parlement et au coude à coude avec la NUPES à échelle nationale. Ce qui d’une part l’obligerait à composer avec LR, d’autre part participerait à un manque de légitimité qui pourrait lui coûter dans sa capacité à mener ses contre-réformes. C’est pourquoi depuis une semaine les ténors de la macronie multiplient les attaques à l’encontre de la NUPES et s’affichent dans une campagne de terrain improvisée.

Le pari de la NUPES

Dans ces coordonnées, Jean-Luc Mélenchon a cherché à donner de forts enjeux aux législatives, en posant dès le lendemain des élections présidentielles la perspective de « l’élire premier ministre ». Une stratégie incarnée dans une coalition avec le PS, EELV et le PC, à l’origine de la NUPES, qui entend apparaître comme le débouché politique de la contestation contre Macron mais vise aussi à canaliser cette colère dans un projet institutionnel. Un moyen de réhabiliter les institutions du régime, alors même que LFI s’était affirmé autour d’un projet de VIe République.

De ce point de vue, si la NUPES est aujourd’hui au coude à coude avec Ensemble ! (coalition entre le parti gouvernemental et ses alliés) du point de vue des suffrages exprimés estimés, l’abstention élevée montre bien la limite de cette canalisation institutionnelle. A ce titre, la médiation de la NUPES ne parvient pas à agréger des secteurs des classes populaires marqués précisément par un rejet des corps intermédiaires et d’autres formes de médiations, à l’image des Gilets Jaunes.

Une abstention qui illustre une crise du macronisme

Cette situation est révélatrice d’un essoufflement du macronisme. La faiblesse de sa base sociale combinée à une faible légitimité, dans un contexte économique difficile, constitue pour Macron un défi, alors même que c’est un projet de guerre sociale qu’il cherche à imposer.

Conscient de ses faiblesses, le macronisme cherche pour ce nouveau quinquennat à se renouveler autour de « nouvelles méthodes », c’est-à-dire le recours aux corps intermédiaires que le macronisme s’était fait une spécialité de piétiner. Un recours rendu nécessaire par l’importante contestation que le président affrontera pour mener son projet de contre-réformes à bien, à commencer par la réforme des retraites.

Dans le même sens, après avoir assumé son programme de guerre sociale pour les présidentielles, ces élections législatives sont marquées au contraire par une temporisation. Si celle-ci ne signifie en rien un renoncement à ses contre-réformes, bien au contraire, elle témoigne bien des difficultés actuelles que traverse Macron II.

… et du régime

Un mois à peine après les présidentielles, le scénario semble devoir se rejouer. Par-delà, les accords politiques ou les « victoires » des uns et des autres, l’abstention devrait s’imposer comme le marqueur phare d’une nouvelle séquence électorale. Elle fera sans doute moins de bruit que pour les présidentielles, scrutin local oblige, mais comme l’effondrement des partis du régime et de ses corps intermédiaires, l’abstention plus que jamais constitue l’expression paroxystistique d’une crise d’hégémonie.

Pandémie mondiale, guerre en Ukraine, croissance en berne, inflation importante, sentiment « de ne plus y arriver » grandissant pour des secteurs entiers des classes populaires, colère latente et sourde, dans la continuité d’une campagne saturée par la question du « pouvoir d’achat », c’est la crainte d’une nouvelle explosion sociale qui est en première ligne de ce début de quinquennat 2. De quoi nous rappeler que si les élections nous font parfois oublier que l’essentiel, la rue et la lutte finissent toujours par reprendre leurs droits. Cette fois cela pourrait arriver plus vite qu’il en est d’usage.



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