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Politique

Face à l’offensive autoritaire

Acte 19. Défendre le droit de manifester !

Le mouvement des gilets jaunes a vu se développer une politique répressive grandissante de la part du gouvernement au fur et à mesure que ce dernier perdait en popularité.

samedi 23 mars

Crédits photos : ici

L’annonce de la mobilisation des soldats de l’opération Sentinelle illustre un saut inouï dans l’autoritarisme gouvernemental. Après sa grosse frayeur lors de l’acte 3, la bourgeoisie pensait avoir repris la situation en main et pouvoir attendre que le mouvement s’essouffle de lui-même en le divisant entre « vrais gilets jaunes responsables » et « casseurs extrémistes » par un savant mélange entre forte répression et mascarade de dialogue démocratique.

Pourtant, le rebond de l’acte 18 a bousculé les prophéties autoréalisatrices des dominants à la fois par la convergence avec les mobilisations pour le climat, le caractère massif des manifestations et la radicalité d’un mouvement qui n’est pas résigné à en finir, attisé par le mépris de classe qui lui est adressé par les tenants de l’ordre. Une menace que le pouvoir a pris très au sérieux et pour laquelle il engage un virage répressif sans précédent qui menace de nombreux acquis démocratiques.

Une bête blessée prête à mordre

La crise politique que constitue le mouvement des gilets jaunes est venue s’ajouter à une crise « par en haut » qui durait depuis déjà plusieurs mois et fragilisait l’édifice macronien. Loin de se colmater face à la mobilisation qui dure depuis cinq mois, les brèches de cette crise institutionnelle se sont élargies.

L’affaire Benalla connaît de nouveaux rebondissements qui éclaboussent toujours plus près du noyau présidentiel. Le renvoi vers la justice de Benalla, Crase, Kohler et Strzoda crée des dissensions majeures entre l’exécutif et le Sénat. De son côté Édouard Philippe, entre deux annonces d’une militarisation inédite du maintien de l’ordre, doit aussi gérer la démission à la mairie du Havre de son ami Luc Lemonnier trop occupé à harceler ses colistières en leur envoyant des selfies pornos. Au sein du gouvernement, Castaner est sur la sellette, ridiculisé par sa sortie en boîte de nuit, et apparemment incapable de mater comme Macron le souhaiterait la mobilisation des gilets jaunes.

Pour l’instant, c’est le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, qui a servi de fusible et fait les frais de cet échec et qui a été remplacé par la figure autoritaire de Didier Lallement. Ce dernier, qui en tant que préfet de la Nouvelle-Aquitaine compte plusieurs mains arrachées et personnes éborgnées à son palmarès, fait figure de « dur » et permet d’envoyer un message aux autres préfets : pour garder son poste, il faudra faire preuve de « l’impunité zéro » réclamée par Castaner. C’est sur fond de ce mélange entre escalade autoritaire et ridicule d’un gouvernement dont les vacances au ski de son chef viennent couronner l’édifice que se prépare cet acte 19. 
 
Un gouvernement qui perd pied et qui cherche à s’appuyer sur une répression d’envergure. Jupiter qui s’est affiché depuis le début de son mandat comme l’antithèse d’un Hollande qui semblait subir les événements, se retrouve avant même la moitié de sa présidence, dans l’impossibilité de reprendre durablement la main. Arrestations préventives par centaines comme lors de l’acte 4, interdictions de manifester sur certaines artères ou places, mais aussi nouvelles techniques pour cibler les manifestants avec des produits chimiques détectables plusieurs semaines après y avoir été exposés, utilisation de drones, chèque en blanc à la police pour briser physiquement les manifestations et surtout mobilisation des militaires : tout est bon pour rétablir l’ordre troublé par les classes populaires.

Ce qui laisse poindre la possibilité, comme l’envisage le gouverneur militaire de Paris, de faire feu sur les manifestants ! 
Les diverses déclarations des personnels militaires, policiers ou du gouvernement cherchent aussi à instaurer comme une évidence que, pour en finir avec les gilets jaunes, il faudra les détruire physiquement, les rendre « tétraplégiques » ou peut-être les tuer. Un climat de terreur que le gouvernement cherche à instaurer par une banalisation et une accentuation de la répression.

Durcissement autoritaire de la démocratie bourgeoise 

Les mesures annoncées menacent clairement le droit de manifester. Cette menace était latente depuis le début de la mobilisation mais sa mise en application partielle dénote le franchissement d’un cap. Ce virage répressif appuyé ne date pourtant pas de la mobilisation des gilets jaunes, il s’inscrit dans une dynamique plus longue, en commençant déjà des violences policières dans les quartiers populaires, même s’il franchit clairement un cap désormais.
Déjà, au mois de mai dernier, Gérard Collomb sous-entendait que si les « bons » manifestants ne dénonçaient pas les « casseurs », la République serait obligée, pour assurer la liberté, d’entraver la liberté de manifester... Si on remonte plus loin, du renforcement de la police sous Sarkozy, à la reconnaissance d’une légitime défense qui fait office de permis de tuer pour la police, aux interdictions de manifestation contre Loi Travail, en passant par les répressions violentes des ZAD jusqu’à l’instauration d’un état d’urgence permanent, on ne peut que constater une augmentation progressive mais toujours brutale de la violence d’Etat. Un pas est franchi avec l’emploi de l’armée, dont les contours de mobilisation sont flous.

Dans le régime français, la classe dominante, la bourgeoisie, qui possède les rouages de l’économie, les moyens d’expression médiatique et qui contrôle les forces de répression maintient certaines libertés démocratiques. En ce sens, il serait erroné de parler de dictature mais tout acquis démocratique, économique est le fruit d’une lutte et d’un rapport de forces. Il s’agit bien d’une lutte de classe entre ceux qui sont obligés de travailler pour vivre et ceux qui exploitent ce travail. Pourtant, au quotidien, cette opposition est masquée par l’illusion du jeu parlementaire, par la reconnaissance « sur le papier » de libertés politiques, par le contrat de travail...

Pourtant, lors d’épisodes plus chauds de la lutte des classes comme l’est le mouvement des gilets jaunes, cette opposition apparaît plus clairement, se dévoile. Par la loi, par le contrôle des manifestations, la limitation du droit de grève, par la force armée policière ou militaire, par la répression judiciaire et l’emprisonnement, les moyens de lutte sont restreints. De même, face aux mobilisations qui imposent un rapport de force dans la rue, la bourgeoisie cherche à les rediriger dans les urnes : « Nous sommes en démocratie, il y a des processus de légitimité ». Pourtant, parfois ces instances apparaissent tant corrompues et ineptes que le gouvernement se voit obligé d’en créer de nouvelles comme le grand débat par exemple qui n’a pourtant pas convaincu largement.

Dès le début du mouvement, les gilets jaunes, en allant manifester où et quand ils le voulaient ont enfoncé les barrières de la légalité républicaine. Les classes dominantes sentent la menace que représentent pour leurs intérêts la mobilisation des gilets jaunes et radicalisent leurs positions,les intellectuels serviles aux classes dominantes par exemple appelant de plus en plus manifestement à une répression brutale (interdire les manifestations, tirer à balle réelle, parquer les gilets jaunes dans des stades) dont un des symptômes est aussi la complaisance envers Marine Lepen. Elle qui ces dernières semaines a donné des gages de bonne volonté (contre l’augmentation des salaires, contre l’amnistie des gilets jaunes, pour plus de répression) veut se placer comme potentiellement présidentiable pour représenter la roue de secours autoritaire des dominants au cas où Macron échouerait. 
 
Pour la défense des acquis démocratiques, une mobilisation générale !

L’ensemble des organisations politiques, syndicales, associatives doivent rejoindre la mobilisation des gilets jaunes et défendre activement le droit à manifester. Alors que les confédérations syndicales sont restées passives face à l’affaire Benalla, le gouvernement engage une offensive qui ne pourra pas être réglée par des communiqués mais par la mise en action des organisations du mouvement ouvrier, par la grève et par des blocages. L’option du dialogue social est largement périmée à l’heure où les manifestations sont systématiquement encadrées par des blindés, des canons à eau, que tout manifestant est considéré comme un émeutier, ou que l’usage des LBD est explicitement encouragé par le pouvoir. Il ne s’agit plus de quémander ou de négocier des droits mais de se battre pour les conserver et les étendre. Les appels au calme sont des appels à la résignation, à la défaite, à la capitulation face à un pouvoir autoritaire. 

Alors que nous célébrions, il y a quelques jours, l’anniversaire de la Commune de Paris, révolution écrasée par l’armée française et la Troisième République dans un bain de sang, la Cinquième République, fière de cet héritage, s’apprête à empêcher les manifestations. Qu’on ne s’y trompe pas, toutes les mesures prises dans la séquence du mouvement des gilets jaunes, de la loi anti-casseurs au relâchement arbitraire des réglementations qui encadrent les arrestations et les gardes à vue, ne sont pas un régime d’exception. Le gouvernement compte bien les banaliser aujourd’hui pour les pérenniser demain. 

Si Benjamin Griveaux a joué l’étonné face à la déclaration de l’ONU qui pointait les violences dans le maintien de l’ordre en France, il semble que le gouvernement se soit empressé de prouver qu’il en avait encore sous le pied. Mais la répression a un coût. D’autant plus élevé qu’elle est utilisée de manière déconnectée d’un rapport de force appuyé sur la légitimité du gouvernement, particulièrement faible en l’occurrence. Ainsi, le pari de Macron est aujourd’hui le suivant : écraser le mouvement des gilets jaunes, le démassifier par la peur et pour les éléments les plus déterminés par les poursuites judiciaires. Pourtant, il s’agit pour lui de prendre le risque d’un retour de flamme. Que face à un pouvoir illégitime radicalisé, d’autres secteurs entrent dans la bataille, refusent les injonctions à la passivité et à voir s’installer doucement un régime de plus en plus autoritaire. Par ailleurs, les tensions entre les différents corps d’Etat sont déjà prégnantes.

Cet acte 19 sera forcément placé sous le signe de la résistance à ce pouvoir autoritaire, décisive pour la suite du mouvement des gilets jaunes et, de manière générale, un tournant important dans la situation politique française. De ce point de vue, il y a un enjeu historique à ce que le mouvement des gilets jaunes soit un catalyseur pour les luttes écologiques, grévistes, démocratiques, politiques, économiques et sociales. Cette perspective doit appeler à une mobilisation générale pour la défense de nos acquis démocratiques, à commencer par le droit de manifester.




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