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Politique

Edito

Acte 2 : La macronie continue sa stratégie du « en même temps » et prépare son retour à l’offensive

Ce mardi 12 juin, le Premier Ministre Edouard Philippe a tenu le discours de politique générale pour la phase 2 du quinquennat Macron. Comme un symbole, il a parlé d’acte 2, en référence à ce terme qui rythme les mobilisations depuis le 17 novembre 2018 des gilets jaunes, dont le nom n’aura été évoqué à aucun moment. Un discours de plus d’une heure dans lequel il a empilé les « mesurettes » et les réformes, sans jamais détailler ou préciser le contenu, sinon vaguement, repoussant les détails parfois en plein milieu de l’été comme pour la reforme tant attendue du système de retraite.

jeudi 13 juin

La gauche parle de « réunion interne pour les militants d’En Marche » et la droite « de réformes n’allant pas assez loin ». Cependant, Edouard Philippe déroule une nouvelle fois les plans de la macronie, devant des députés de gauche et droite K.O debout entre défaite et division des rangs.

E. Philippe : du Lobbyisme pour le nucléaire chez Areva à la suppression des « touillettes en plastiques » à Matignon

C’est donc dans la perspective des municipales et dans un deuxième temps des futures présidentielles de 2022, sans doute où Macron espère un ralliement à sa cause du parti EELV de Yannick Jadot, que le 1er Ministre a fait le choix d’introduire le discours sur l’urgence climatique. L’ancien lobbyiste pour le nucléaire chez Areva, s’est « converti » comme le rappelle l’éditorialiste Françoise Fressoz, expliquant qu’Edouard Philippe « était un des opposants à Nicolas Hulot dans le gouvernement ». Le 1er Ministre s’est donc converti à l’écologie certainement 5 minutes après l’annonce des résultats d’EELV aux européennes. L’éditorialiste des plus libéraux Christophe Barbier se moque même en disant dans C dans l’air : « on ne règle pas la question écologique en supprimant les bouteilles et les touillettes en plastique de l’administration ».

Pascal Canfin ancien patron de l’ONG WWF, qui a rallié la macronie, n’aura pas suffi à ravir le vote d’une partie de la jeunesse sensible au climat, qui aura préféré le bulletin EELV qui représente, depuis des années dans le paysage politique, le parti de l’écologie. Mais Edouard Philippe a montré par ses mots - « plus personne aujourd’hui n’a le monopole du vert » - qu’il compte bien surfer sur le discours compatible à l’économie de marché, de Yannick Jadot, pour élargir la base sociale de LREM dans les mois à venir.

Les seules mesures annoncées ? Montrer l’exemple en terme de plastique, en le supprimant dès l’année prochaine dans l’administration, se gardant bien de toute mesure à l’encontre des entreprises. Il ajoute à cela la poursuite du plan contre le gaspillage, toujours sans contrainte pour les grands groupes de la distribution.
Aucune référence aux thèmes, pourtant à la mode, de la « mobilité » , la « transition énergétique », ni évidemment à la taxation des grands groupes pétroliers ou encore des compagnies aériennes pour le kérosène. Le one man show écolo d’Edouard Philippe, qui est un des artisans du passage l’an passé de la reforme ferroviaire et son lot de fermetures de lignes, fait doucement rire. Le gouvernement Macron joue comme Yannick Jadot, au charlatanisme écologique. Pourtant l’urgence climatique est bien là, mais faudrait-il encore, bien que cela resterait insuffisant, dénoncer la pêche intensive, la destruction des mines aurifères comme en Guyane, vouloir faire payer les plus grands pollueurs que sont les multinationales du CAC 40. Et que bien d’autres sujets soient sérieusement mis sur la table pour, ne serait-ce que, freiner un tant soit peu la catastrophe climatique qui nous attend. Macron se peint de vert, mais d’un vert maussade, laissant place à un « capitalisme fou » qu’il fait semblant de dénoncer à l’OIT, alors qu’il est un de ses plus grands protecteurs.

Le macronisme continue sa méthode du « en même temps » malgré les gilets jaunes

Dans la ligne du changement de discours d’Emmanuel Macron à Genève pour le centenaire de l’OIT, le 1er Ministre a adopté la même posture, mixant mea culpa et détermination à poursuivre les réformes. Le président de la République en parlant des Gilets jaunes a considéré qu’il y avait des « sachants et des subissants ». Et Edouard Philippe a lui parlé « d’erreur » dont il prend sa « juste part », caressant tout au long de son discours d’orientation, les futurs déserteurs de gauche et de droite, à rejoindre le camp de la majorité.

Pour l’heure, si 72 maires de droite ont apporté un soutien à Macron, c’est en réalité un coup de communication piloté par l’Elysée étant donné que la majorité d’entre eux étaient déjà d’obédience En Marche. Ainsi, le gouvernement macron peine encore à en finir avec LR comme en témoigne le vote de confiance perdu au Sénat, malgré l’ouverture au dialogue sur la réforme constitutionnelle. Plus encore, sa base sociale est de plus en plus restreinte et l’adhésion par le vote aux européennes de 12% seulement des électeurs inscrits.

Il est clair que le discours de l’acte 2 du quinquennat ne serait pas de la même nature, s’il avait eu lieu quelques jours après les scènes quasi-insurrectionnelles de décembre. Oubliez l’hélicoptère dans la cour de l’Elysée le 8 décembre, la visite du Bunker de l’Elysée la veille par Brigitte Macron, pour y trouver refuge, en cas d’invasion par les égouts lors de l’acte 3 à Paris. Oui, vous avez bien lu, « invasion par les égouts », c’est ce que redoutaient les renseignements généraux qui étaient tombés sur des plans du réseau, quelques jours après la « prise de l’Arc de Triomphe » comme certains l’ont appelée le 1er décembre. C’est donc 7 mois après les débuts d’un mouvement aussi historique que celui de Mai 68, 4 mois d’un interminable « Grand Débat » et une élection européenne sans trop de dégâts, que le gouvernement Macron a pu à nouveau afficher un visage quasi similaire à l’avant 17 novembre.

La porte-parole du gouvernement nous l’assurait : « après le grand débat, rien ne sera comme avant ». Cependant, suite à ce discours de politique générale, dont personne n’attendait grand-chose, car la plupart des mesures avaient déjà été annoncées par Macron lors de sa conférence en mai face aux journalistes, le macronisme est bel et bien toujours là. Certes plus faible et moins fier qu’avant, devant arrondir de plus en plus les angles avec son aile gauche qu’il a caressé en avançant la PMA pour toutes les femmes à septembre. Mais toutefois en retard par rapport au discours de Marlène Schiappa en octobre 2017 qui prévoyait déjà la PMA pour toutes les femmes pour mars 2019.

La politique du « en même temps » si chère à Macron, penche de plus en plus à droite, même si, sur le terrain de la méthode, il tente de casser l’image de Jupiter, car le gouvernement le sait, sa base sociale est de plus en plus concentrée entre les classes moyennes supérieures et la grande bourgeoisie. Même si certains comme Raffarin ou Juppé ont rejoint le camp de Macron, le vote d’une partie des électeurs de Fillon lui a échappé, lui préférant le Rassemblement National de Marine Le Pen. Edouard Philippe n’a d’ailleurs pas manqué de caresser ces électeurs, en parlant de la fin du trafic de drogue mais surtout du combat contre l’islamisme radical dans les banlieues si cher à l’extrême-droite. C’est donc du macronisme grand écart auquel nous risquons d’assister pour la deuxième mi-temps du quinquennat : semer des graines aux quatre vents pour se renforcer aux municipales.

Des directions syndicales et une gauche politique, qui payent leurs stratégies !

Pourtant, le réformisme macronien ne peut se poursuivre aujourd’hui que grâce à l’agonie de l’opposition de la gauche politique et des directions syndicales. Il est dingue de penser qu’il y a encore quelques mois, plus de 2000 ronds-points étaient bloqués, 500 000 gilets jaunes mobilisés, des péages et des préfectures incendiés et un président de la République que ses conseillers décrivaient comme « au bord du burn out », « maquillé en permanence » pour ne pas voir à quel point il était « affaibli ».

La déroute du populisme de gauche incarné par la France Insoumise et la volonté à tout prix des grandes confédérations syndicales de retrouver leur place dans les concertations politiques, - quitte à dénoncer les violences des gilets jaunes dans un communiqué unitaire le 6 décembre pour négocier sur le dos d’un mouvement dont elles n’ont pas été à l’origine -, ont permis à Macron de lancer son grand débat comme un « sas de décompression ».

Aujourd’hui, c’est l’ensemble de la classe ouvrière qui en paye le prix, entre annonce de fermeture chez General Electric, Whirlpool ou Ford Blanquefort, mais également avec les nouveaux reculs sociaux annoncés par Edouard Philippe, avec un âge de départ à taux plein à 64 ans, masqué par un soi-disant « âge équilibre », alors que cela ne cache qu’une nouvelle décote de pension entre 62 et 64 ans. Ou encore la future réforme de l’assurance chômage, afin de criminaliser encore plus les travailleurs licenciés ou dont l’entreprise ferme.

Une gauche réformiste qui n’apprend rien de la défaite, sinon faire un énième appel à une « unité électorale » avec comme ambassadrice Clémentine Autain et son « Big Bang » qui ne retrouve aucun écho. À l’extrême gauche, chez Lutte Ouvrière, on considère que les gilets jaunes étaient un « mouvement sympa » . Olivier Besancenot réitère quant à lui son appel à toute la gauche « de Lutte ouvrière à Benoit Hamon », et pourquoi pas à Raphaël Gluksman tant que nous y sommes.

À quoi joue la gauche ? On se le demande, sinon à courir tel un canard qui a perdu sa tête et ne sait plus vers où aller. Le discours est si ambigu qu’il est difficile de déceler la stratégie, tant les belles phrases se suivent, « mobilisation », « émancipation », « transformation sociale ». Pourtant tout cela ne cache qu’une énième unité de la gauche pour les élections, allant jusqu’à se retrouver en meeting dans la Nièvre avec Najat Vallaud Belkacem, Yannick Jadot, Raphaël Glucksmann et Clémentine Autain. Il faudra repasser pour la Révolution !

Côté syndicats, le congrès tant attendu de la confédération CGT, malgré quelques remous, a réélu à sa tête Philippe Martinez, qui continue depuis 2016 à chercher le bouton de la grève générale dans son bureau. Laurent Berger patron de la CFDT, qui souhaite se rabibocher avec le Macronisme, a quant à lui été élu avec le vote de la CGT président de la Confédération européenne des syndicats avec 95,6% des voix. La bureaucratie syndicale poursuit donc sa route comme si de rien n’était.

« Gilet-jaunons » le mouvement ouvrier, contre les retraites et l’assurance chômage !

« Il est impossible de fournir un seul fait sérieux qui témoignerait que les chefs voudraient lutter et que les masses refuseraient de les suivre. On a observé toujours et partout un rapport rigoureusement inverse. Il garde aujourd’hui toute sa force. La base veut lutter, les sommets freinent »

Les mots de Trotsky critiquant les chefs politiques et syndicaux durant les grèves de 1936, n’ont pas pris une ride, tant nous vivons la même situation.
Il m’arrive parfois d’imaginer quelques instants ce qu’aurait pu être le mois de décembre 2018, si les dirigeants politiques et syndicaux avaient tenté d’appeler à une grève générale du mouvement ouvrier. Imaginez un seul instant ce qu’aurait été ce mois de décembre entre les masses populaires incarnées par les gilets jaunes, avec l’ensemble du mouvement ouvrier, accompagné par la jeunesse, paralysant l’économie pour faire plier la macronie. Les ronds-points bloqués, accompagnés par les gares, les raffineries, les aéroports, les usines, l’énergie, les transports, les écoles, les universités, etc…

Nous serions sans nul doute dans une toute autre situation aujourd’hui, que celle d’un acte 2 dans la droite ligne du macronisme. Mais les prophètes de la défaite sont passés par là, entre populisme de gauche et bureaucratie syndicale, accusant de poujadiste les gilets jaunes au début, et continuant à les snober par la suite. Dans les rares moments de journée commune, sans perspective et sans volonté des bureaucraties de mobiliser réellement, comme le 5 février ou encore lors du 1er mai, la jonction entre les gilets jaunes et le mouvement ouvrier a toujours dépassé les espérances des organisations. Le 4 juin encore, les cheminots qui vivent entre réorganisations, suicides et souffrances au travail, se sont mobilisés encore massivement malgré une journée isolée sans perspective, après 3 mois de grève en 2018, dont Laurent Brun, patron de la CGT cheminots, aura mis un an pour reconnaître la défaite de la stratégie perlée, dans une interview pour l’Humanité.

La crise sociale n’est pas terminée et le discours d’Edouard Philippe montre encore une fois que le gouvernement ne comprend pas la colère profonde qui existe, même s’il fait semblant de changer la tonalité. La fuite en avant, avec le refus de toute prise en compte des revendications de justice sociale, de justice fiscale et de démocratie participative, le tout accompagné par la poursuite des contre-réformes, vont laisser le gouvernement dans l’instabilité.

Si les chefs des partis et des syndicats continuent dans leur stratégie de la défaite, alors que partout, à l’image de la santé, la gronde continue, c’est bien par refus de se confronter frontalement aux classes dominantes dans une situation toujours aussi trouble malgré la recomposition encore relative et toujours bien instable du macronisme. C’est ce que pointent la plupart des éditorialistes, comme Cécile Cornudet des Echos, Yves Thréard du Figaro, Christophe Barbier de l’Express ou d’autres comme Alain Bauer criminologue, ou l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy, Raymond Soubie, conscients que les classes dominantes ont besoin d’avoir une analyse objective de la situation, à savoir que s’aiguise toujours plus fortement un clivage entre deux classes et le retour de tendance révolutionnaire.

Un sondage Ifop pour Atlantico nous indiquait en mars, que 39% des Français considèrent la Révolution comme la seule solution pour changer les choses. David Nguyen dans l’analyse de ce sondage expliquait : « il est inquiétant de voir que la déception est forte chez eux, et cela est certainement le stade qui précède la colère qui concerne déjà les catégories les plus populaires, les ouvriers notamment. Quand on en est à ce stade, on est effectivement moins dans une logique d’alternance démocratique et plus vers quelque chose de radical et de renversement du pouvoir ». Il ajoutera : « il y a donc une logique dans ce sondage, une cohérence des résultats. On voit une France au bord de l’implosion. 81% des Français pensent qu’il y a une opposition entre peuple et élites qui est forte et même 41% qui la considèrent très forte, ce qui est très élevé. »

La solution ne sera donc ni électorale, ni dans l’unité de la gauche réformiste, mais bien dans la lutte de classe, derrière une stratégie et un programme révolutionnaire, depuis la base à l’image des gilets jaunes, pour construire un mouvement de masse contre la politique néolibérale du gouvernement, qui compte, une fois de plus, sur l’accélération du calendrier et la division, pour mettre un nouveau coup sur la tête des masses laborieuses.




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