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Acte 23. Le témoignage édifiant d’un vidéaste indépendant tabassé par la police pendant qu’il filmait

L'acte 23 des Gilets Jaunes sur Paris a été celui d'une offensive contre les journalistes indépendants : violences policières, tirs de LBD... Nous avons recueilli le témoignage édifiant d'un reporter du média indépendant Source, roué de coups pendant qu'il filmait et dont une partie de la vidéo a pu être récupérée.

dimanche 21 avril

« Je suis depuis le début sur les manifestations, et la fois où Dettinger a défendu Gwenaëlle, j’ai eu un choc parce que j’ai failli prendre une balle de LBD dans l’œil. J’ai tourné la tête au dernier moment... du coup pour me protéger sur les manifs suivantes, je me suis dit que j’allais filmer, que ça serait une façon de militer aussi.

Et donc ce samedi je filmais la manifestation et il y a eu une charge de CRS, pas loin de République. Il y avait une personne juste derrière moi, je me suis pris les pieds et je suis tombé par terre. Mais je faisais toujours attention à continuer de filmer. Et puis les flics sont arrivés sur moi. Sur la vidéo que j’ai filmée, on voit qu’à un moment ça passe au ralenti, c’est parce que la vidéo a coupé à cause des coups que je recevais. Ils étaient à 5 sur moi, tout est allé très vite, j’ai reçu beaucoup de coups de pied. Ils se sont vraiment jetés sur moi et ils m’ont arraché les lunettes de piscine, mon masque papier et ma casquette orange fluo anti-choc... j’étais complètement à nu. Sur le moment je pensais surtout à protéger mon appareil photo. Et suite aux coups j’ai réussi à ré-appuyer sur REC et ça a filmé mais avec la fonction ralenti qui s’était activée sans faire exprès. »

« Puis ils ont commencé à me prendre par le bras, sûrement pour m’embarquer, mais je ne sais pas comment j’ai réussi à me défaire et à m’extirper. Et là un mec m’a mis la main sur l’épaule, j’ai eu peur mais c’était un street-médic, il m’a emporté ailleurs, j’avais du mal à respirer, il m’a mis du spray dans la bouche, sur les yeux et il m’a soigné le pouce et la tempe qui saignait. Et puis après j’ai continué la manifestation, plus déter que jamais même si j’étais pas rassuré de ne pas avoir mes lunettes ni la casquette anti-heurts. Les gaz étaient vraiment violents. »

« La répression a été vraiment forte pour cet acte 23 »

« La répression a été vraiment forte pour cet acte 23. On a vu des gens se faire arrêter à Hôtel de ville avant même la manifestation. A un moment on était bloqués dans une petite rue vers la place de la République, puis on a réussi à foncer dans le barrage de flics et passer. Et là on a vu une dame par terre dans une flaque de sang, elle avait pris un éclat de grenade dans la tempe. A un autre moment, il y a une charge et un flic mettait des coups de bouclier vraiment violents, on sentait bien qu’ils avaient envie de défoncer les gens. J’ai vu une balle de LBD40 passer à un mètre de moi, à hauteur de tête, ils visaient au niveau des visages. Il y a beaucoup de tirs de LBD40, de gazages, matraquages... ils ont embarqué un mec avec son chien aussi, qui ne faisait rien, qui était juste là et ils l’ont maltraité... Ils interpellaient dans le tas, en se mettant à 3 sur une personne. En fait ils font leurs choix à l’avance, ils sont en repérage et ils disent « lui, lui, lui », en montrant du doigt, histoire de les attraper à la charge suivante. D’ailleurs j’ai moi-même été visé. Je filmais tout ça, donc forcément ça ne leur plaît pas, ils m’ont à l’œil. Mais pour moi c’est important de témoigner. Puis on a réussi à partir par une petite entrée de métro, vers 19h. »

Sur cette vidéo, on aperçoit à partir de la minute 4:45 le photographe accroupi derrière la barrière, puis l’impressionnante charge policière dont il a été victime :

« Au final, j’ai un bleu sur l’épaule, une blessure à la tempe, un ongle cassé, et des maux de tête... j’espère que le choc au crâne ne va pas me laisser des séquelles. Et puis un dernier détail, c’est que suite à la charge, je me suis rendu compte que j’avais plein de petites traces bleues sur moi, sur les mains, les vêtements, le sac-à-dos... je me suis lavé les mains dix fois et ça ne part pas, mais je ne sais pas ce que c’est. »

« Les slogans ont changé »

« Une chose qui m’a marqué au fur-et-à-mesure des actes, c’est que les slogans ont changé. Avant c’était ’ne nous suicidez pas, rejoignez-nous’, et là c’était ’ne nous rejoignez-pas, suicidez-vous’. Ce sont des slogans certes choquants, personnellement je préférerais que des flics qui sont en désaccord avec les ordres qu’ils reçoivent arrêtent ce métier-là. Mais je peux comprendre aussi ces slogans parce que ces flics qui sont sur les manifs ce sont les plus extrêmes, les plus violents. Je vois plein de personnes qui étaient complètement pacifiques et qui finissent pas se dire ’on ne va plus être gentils’. Les gens en ont de plus en plus marre, et quand tu vois que tu manifestes et qu’il ne se passe rien, ils commencent à réfléchir à changer de méthode. Mais j’ai aussi vu un manifestant qui disait aux policiers ’ne vous suicidez-pas, rejoignez-nous’, donc il y a de tout. »

« Les photographes indépendants c’est quelque chose qui dérange »

« Maintenant avec leur nouvelle loi, si tu as des lunettes ou un masque, ils arrachent tout. Juste avant j’étais avec une amie photographe qui a failli partir en garde-à-vue parce qu’elle avait un masque à gaz. Ils nous ont dit que c’était considéré comme une arme et lui ont pris son masque sans aucun moyen de le récupérer plus tard. Et ni vu ni connu, ils ont menacé de l’embarquer. Clairement, les photographes indépendants c’est quelque chose qui dérange. Déjà à l’acte où Jérôme Rodrigues a perdu son œil, un flic est arrivé vers un mec qui filmait et lui a demandé d’arrêter de filmer... c’est pour ça que c’est important de filmer et de ne pas partir. Il est arrivé aussi qu’ils cassent les cartes mémoires. On m’a aussi parlé d’un photographe qui a été pris en garde-à-vue et n’a jamais revu son appareil photo de 2000 euros...

Les photographes indépendants ça les dérange aussi parce qu’on peut les démasquer. Par exemple à l’acte où on est allés à la Défense, pour la première fois de ma vie j’ai vu des policiers casseurs. On était en train de manifester sur le boulevard du Moulin Rouge, on entend un gros bris de glace, c’était la vitre d’une petite boutique, et je vois une mère qui passait par là protéger sa fille, elle était en panique la pauvre, avec un gros éclat de verre juste à côté de sa tête. Et là les Gilets Jaunes se mettent à dire « c’est des flics ! » et du coup 5 gilets jaunes comment à les courser, je cours avec eux, on se retrouve à les poursuivre vers le Sacré Chœur mais ça monte et les autres s’arrêtent de les suivre. Vu que je me retrouve seul je me mets à marcher et à les filmer, en caméra cachée. Ils sont habillés avec leurs casquettes, pantalons de chantier, sac-à-dos, lunettes... ils prennent des petites rues. Et puis au bout d’un moment je les vois sortir les talkies-walkies, oreillettes et grenades lacrymogènes à la main. Puis ils tournent à gauche, descendent au devant de la manif, et là je vois les policiers encadrant la manif qui les laissent passer et partir vers une petite rue. C’était impressionnant de voir ça. »

Page Facebook de Source, nouveau média indépendant

Propos recueillis par Flora Carpentier

Si vous avez été témoin de la scène ou d’autres actes de répression, vous pouvez nous adresser témoignages, photos et vidéos à siterevolutionpermanente@gmail.com.




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