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Politique

48h en cellule

Acte 28. « Il ne fallait pas manifester, vous saviez à quoi vous attendre » : 4 interpellés témoignent

Rémi, Aurélie, Rémy et Aurélien sont militants au NPA en Haute-Savoie. Manifestants Gilets jaunes de la première heure, ils ont été arrêtés à Paris samedi 25 mai, lors de l’acte 28 des Gilets Jaunes, et placés en garde-à-vue. Ils racontent leur arrestation et leur détention.

mardi 28 mai

Propos recueillis par Dom Thomas

Vous avez tous les quatre été arrêtés ce samedi alors que vous participiez à la manifestation Gilets jaunes de l’acte 28, à Paris. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé ?

Nous sommes allés manifester à Paris, car nous le faisons régulièrement lors d’un appel national une fois par mois. Plusieurs départs de manifestation avaient été annoncés, : nous avons entendu parler d’un appel à nous rendre rue de la Grande Armée, mais nous avons vite rebroussé chemin car on jouait au chat et à la souris avec les flics. Interpellations et fouilles en masse : des GJ nous ont dit avoir reçu 135 euros d’amende pour ne pas avoir leur carte d’identité sur eux, ou pour avoir eu des masques de protection dans leur sac. Un policier, d’après un jeune, lui a même dit : « si tu reviens avec ton masque, je te remets une amende, et je peux le faire à chaque fois que je te verrai » !
Nous avons donc décidé de rejoindre une masse qui s’était formée place de la République. C’est là que tout a chauffé de 15h à 18h30 environ : au départ bon enfant, des GJ ont voulu quitter la place pour manifester en cortège, mais impossible de quitter la place, des CRS à toutes les sorties. Finalement, à 18h30, nous avons toutes et tous été nassés et repoussés jusqu’à la bouche de métro. C’est là que des GJ ont crié : « on continue à Bastille ! Faites passer le message ! » Ambiance chantante dans le métro : nous avons décidé par curiosité d’aller jeter un coup d’œil à Bastille qui était sur le chemin du retour vers notre voiture. A peine arrivés, des manifestants ont mis des panneaux de travaux en travers de la route et bloqué la circulation. Tout s’est passé très vite, la police s’est rapidement déplacée à Bastille et a gazé, nassé. Nous avons été obligés de nous réfugier dans des petites rues plus loin et avons été séparés des autres GJ. Aurélie a été touchée (sans gravité) au mollet par un projectile, suite à quoi nous avons décidé de rentrer. Nous avions rangé nos masques de plongée achetés pour protéger nos yeux des lacrimo et LBD, et avons calmement pris la direction du métro le plus proche. C’était sans compter sur les voltigeurs et le suivi par caméra depuis Bastille : avec une quinzaine d’autres manifestants, nous avons été arrêtés par des CRS qui voulaient fouiller nos sacs. Les CRS semblaient chercher uniquement des individus avec des armes des ou projectiles sur eux, mais leur chef est ensuite arrivé et leur a donné l’ordre de tous nous embarquer. Il est alors 19h.

Comment s’est passé votre arrestation ? Et votre garde-à-vue ?

Nous avons été arrêtés comme des criminels. Pour commencer, dans la rue où on nous a fouillés, on nous a attaché les mains dans le dos avec des cerflex : des passants nous filmaient, interloqués. Nous sommes restés longtemps dans la rue à attendre qu’ils remplissent leur papier et contrôlent nos identités. Ensuite ils nous ont fait monter dans des camions et nous ont enfermés dans des mini-cellules individuelles, des placards à balai où nous avions tout juste la place de nous tenir assis, pas plus de 165 cm de hauteur, avec les mains toujours attachées pour certains. Les cellules étaient moisies à l’intérieur, cela ressemblait à des placards de vestiaire, avec des grillages en fer. Dans ces cages, nous avons passé le trajet ballotés de droite à gauche : les mains attachés, nous ne pouvions pas nous tenir. Dans nos oreilles résonnaient les sirènes d’urgence et les sifflets des flics qui ordonnaient aux automobilistes de se pousser : une situation particulièrement anxiogène.

A notre arrivée, nous avons découvert que nous étions au commissariat du 18e arrondissement. On nous a alors indiqué que nous serions auditionnés et que, si nous n’avions pas de casier, nous ne ferions pas de garde à vue : premier mensonge de la police. Nous sommes sortis du camion et une OPJ nous a indiqué à toutes et tous que nous étions en garde à vue pour "groupement, même formé de façon temporaire en vue de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou de dégradations de biens". Bien évidemment, comme nous l’avons expliqué ci-dessus, nous n’avions rien fait, rien cassé, agressé personne, et tous les manifestants arrêtés étaient dans la même situation que nous. L’OPJ a même indiqué à Aurélie qu’il s’agissait d’un motif général qui serait appliqué à tout le monde, et qu’il ne fallait pas nous inquiéter : deuxième mensonge de la police.

Au début de notre garde-à-vue nous avons toutes et tous rencontré un OPJ qui nous a plus ou moins lu une feuille et demandé si nous souhaitions avocat ou médecin. Lorsque nous disions vouloir un avocat, il nous répondait que c’était possible, mais que ça allait rallonger la procédure, qu’aucun avocat ne se déplacerait de nuit, et que nous sortirions donc sûrement demain matin si nous ne demandions pas d’avocat : troisième mensonge de la police. Beaucoup d’entre nous ont donc refusé de voir un avocat pour accélérer les procédures, en se disant que de toutes façons nous étions innocents. Nous avons appris qu’un jeune GJ interpellé avec violence par un voltigeur avait demandé un médecin à l’entrée de sa garde à vue pour une blessure au genou suite à son interpellation, mais n’en a vu aucun durant ses 24h de garde-à-vue.
De même, certains GJ ont demandé un avocat dès le début de garde-à-vue et n’ont pas pu en rencontrer durant ces 24h. Nous avons également été dans l’incapacité de contacter directement nos familles : la police nous a dit les avoir contactées, mais nous n’avions aucun moyen de vérifier.

Après avoir signé ou non le papier indiquant le début de la garde-à-vue, nous avons été fouillés. Nous avons dû enlever nos lacets, bijoux, montres, vestes et pour certains nos sous-vêtements. La fouille de Rémi a été vraiment difficile psychologiquement : les flics lui ont demandé de se mettre entièrement nu devant eux, puis de s’accroupir et de tousser pendant qu’ils lui inspectaient l’anus. Il n’y a eu aucun contact physique, mais deux flics l’ont observé sous toutes les coutures. Quand Rémi s’est indigné de cette fouille humiliante, les flics lui ont rétorqué : « mais monsieur, vous ne faites pas ça avec votre médecin ? » Rémi leur a rétorqué que ce n’était certainement pas le cas.

Nous avons alors été placés en cellule, les hommes séparément des femmes et les mineurs séparément des majeurs. Rémi, Rémy et Aurélien se sont retrouvés à 10 dans une cellule avec aucune commodité à l’intérieur, rien que du béton. Rémi a entendu des flics affirmer que normalement la cellule était faite pour 5 personnes. Aurélie, de son côté, était avec deux autres femmes dans une cellule sale, moisi et dont les murs s’effritaient. La nuit a été froide et difficile : béton froid et dur sur lequel nous avons dû dormir sans couverture, et pas de place pour que tout le monde s’allonge du côté des hommes. A partir de la mise en cellule, plus de lumière du jour, juste une lumière de néon à l’extérieur qui filtrait par une fenêtre le long du haut de la cellule ; des rideaux en lamelles nous empêchaient de voir ce qu’il se passait hors de la cellule. Plus aucune perception du temps à partir de ce moment.

Nous avons eu droit à un repas le samedi soir, un « petit déjeuner » le dimanche matin (deux biscuits périmés depuis fin mars et une briquette jus d’orange) et un repas le dimanche midi. Pour aller aux toilettes (à la turque), il fallait appeler les flics en tapant violemment aux portes en espérant qu’ils nous entendent. Nous avons été forcés d’ouvrir nos téléphones, car la loi « anti-casseurs » le leur permet désormais. Nous avons également dû être pris en photo, donner notre ADN (sous peine d’amende), ainsi que nos empreintes digitales. En cas de refus, un flic a dit à Aurélie qu’elle prendrait un mois de prison ferme. Rémi, de son côté, a même été obligé d’être photographié avec casquette, masque et gilet jaune pour une mise en scène.

Jusqu’à la fin, les flics nous ont fait croire que nous allions sortir au plus tard dimanche matin. Nous avons pu faire nos dépositions dans la nuit, les uns après les autres, donc à moitié endormi. Il faut se rendre compte que nous étions 28 manifestants arrêtés au total, dont un street medic de 17 ans. On voit à quel point ces arrestations ont été totalement abusives.

Dimanche vers 18h, nous avons commencé à savoir si nous allions sortir ou si nous serions déférés au tribunal. Nous avons appris que des personnes seraient déférées au tribunal de Clichy, pour port de masque de protection majoritairement, afin de rencontrer le procureur pour des entretiens individuels. Rémi a été le premier à comprendre qu’il resterait une nuit supplémentaire enfermé, et est tombé des nues suite à cette information. Aurélie été la seule à être libérée car son masque était dans les affaires de Rémi au moment de l’interpellation : le flic lui a bien fait comprendre qu’elle avait de la chance et que c’était la seule raison de sa libération.

Aurélie a dû se débrouiller seule sur Paris pour trouver un endroit où dormir : elle a pu contacter des camarades pour récupérer les garçons le lendemain au tribunal, et contacter un avocat au cas où.

De leur côté, Rémi, Aurélien et Rémy ont signé leurs papiers de fin de garde à vue pour être transférés au tribunal à 20h. Ils ont attendu une heure qu’un camion soit préparé, menottés avec de vraies menottes cette fois. Au tribunal, ils ont été placés dans des cellules individuelles vitrées, avec matelas, couverture et toilettes turques à l’intérieur cette fois-ci – mais sans PQ, faut pas pousser le luxe non plus... Pour Rémi, Rémy et Aurélien, l’isolement a été total, et plutôt violent : de nouveau aucune notion du temps ni lumière du jour, aucune information sur l’heure à laquelle ils verraient le procureur. Au petit déjeuner, ils ont reçu des biscuits, du jus d’orange et un repas chaud, sans savoir l’heure qu’il était, ce qui les a déstabilisés. Rémi a demandé une avocate commise d’office au tribunal, qui a été d’un grand soutien et très compréhensive face à la situation. Elle a reconnu qu’il n’avait rien à se reprocher et que la procédure était abusive. Durant sa détention au tribunal, Rémi a entendu, comme d’autres, à de multiples reprises et par différentes personnes travaillant au tribunal ou dans la police, que toute la procédure était abusive et qu’il s’agissait d’arrestations politiques spécifiques au mouvement des GJ.

De son côté, Rémy a attendu un moment dans une cellule avec des hommes arrêtés pour différents délits, pas forcément des Gilets jaunes. Si la détresse et l’angoisse poussaient certains de ces hommes, habitués des tribunaux, à taper dans les murs, c’est aussi parmi eux que Rémy a pu trouver du soutien.

Quelle a été votre condamnation ? Quels sont les risques pour vous pour la suite ?

Les auditions ont finalement eu lieu avec un substitut du procureur, non pas à 10h mais plutôt à 14h30. A aucun moment il n’a été rappelé que Rémi, Aurélien et Rémy étaient là du fait de la possession de masques de plongée : les raisons de nos garde-à-vue restent floues encore, car on nous a arrêtés en « prévention » : le motif de notre placement en garde-à-vue est la "participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes, ou de destructions ou de dégradations de bien", ce qui signifie qu’aucune violence n’a été commise, mais qu’on nous reproche de potentiels futurs actes de violences, comme dans le film Minority Report.

Rémi, Aurélien et Rémy ont pris 3 mois d’interdiction de se rendre à Paris, quelle que soit la raison de leur venue. En outre, si dans les six prochaines années, ils commettent un délit, leur dossier pourra être réouvert, et ils encourront alors jusqu’à 1 an d’emprisonnement et 15 000 € d’amende.
Pour Aurélie, libérée plus tôt, ce délai est réduit à un an.

Une avocate de la LDH présente au tribunal nous a dit que c’était illégal car aucune poursuite, aucun tort n’a été retenu : aucune interdiction n’a donc lieu d’être : il ne s’agit pas de condamnation mais d’un rappel à la loi. Il faut qu’on vérifie.

A la sortie de Rémi, Aurélien et Rémy, vers 15h30, un comité de soutien les attendait. Les policiers n’ont évidemment pas apprécié la présence de cette une vingtaine de personnes - des parents de GJ, des camarades du NPA, etc. - et les ont obligés à se déplacer de l’autre côté du trottoir pour les attendre, en n’hésitant pas à se faire aider par des renforts armés.

Après tout cela, qu’est-ce que vous ressentez ? Est-ce que ça a entamé votre détermination ? Qu’est-ce que vous comptez faire maintenant ?

Désormais libérés, nous prenons progressivement la mesure de ce que nous avons vécu, qui n’est pas facile à raconter à celles et ceux qui ne sont jamais passés par là.

Nous sommes énervés et en colère contre un système de « justice » injuste, et contre la police nationale qui abuse de son autorité et ment effrontément. Nous avons aussi entendu beaucoup de propos raciste et fascistes qui nous dégoûtent. Nous avons subi une procédure injuste contre des gens qui n’avaient rien fait. Notre expérience horrible doit être un outil de communication pour informer les gens et leur éviter nos erreurs : la police ment, c’est la première règle à retenir absolument. Demandez un avocat même si les policiers vont vous dire que cela sera plus long et que cela ne sert à rien dans votre situation car vous pourriez ne rester que quelques heures pour vice de procédure. Demandez un médecin même si vous n’êtes pas blessé pour qu’il constate au moins que tout va bien au départ en cas d’agression en garde-à-vue. L’avocat est la priorité absolue, les policiers ne sont pas là pour vous protéger mais protéger l’Etat : pourtant, ils feront tout pour vous faire croire qu’ils sont de votre côté.

Nous allons continuer le combat contre ce système moisi de l’intérieur, à l’image des cellules dans lesquelles nous nous sommes retrouvés. Nous sommes encore plus énervés contre le système injuste de notre société dans lequel on nous interdit de manifester, de nous protéger et dans lequel nous sommes fichés politiquement : il est apparemment punissable par la loi de ne pas être d’accord avec le président. La démocratie est morte, les aspects totalitaires du système dans lequel nous vivons se renforcent de jour en jour.




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