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Racisme d’État

Action des Gilets noirs au Panthéon : « On lutte contre un système qui créé les sans-papiers »

Ce vendredi après-midi plus de 700 sans papiers ont occupé le Panthéon en chantant « Gilets jaunes, gilets noirs ! » pour exiger leur régularisation et des logements pour tous. Ils ont rapidement été encadrés par la police qui, après les avoir sommé d’évacuer, les a nassé, chargé, puis a procédé à 36 interpellations dont 15 ont été placés en Centre de Rétention administrative. Aujourd’hui libérés grâce à la pression des soutiens, ils ne comptent pas en rester là.

mercredi 17 juillet

Crédit photos : la Chapelle Debout

Ce vendredi 12 juillet plus de 700 sans papiers et soutiens ont occupé le Panthéon pendant quelques heures à l’initiative du collectif des Gilets noirs, créé en novembre 2018. Il regroupe plus de 50 foyers et habitant.e.s de la rue qui luttent pour leur régularisation, l’obtention d’un logement salubre ainsi que pour l’arrêt des procédures de rétention et d’expulsion. Les sans papiers avaient déjà mené deux actions similaires, d’abord au terminal 2F de l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle en mai, puis au siège d’Elior à la Défense en juin, afin d’ obtenir au plus tôt un rendez-vous avec le ministre de l’intérieur.

Cette nouvelle initiative a réuni un nombre inédit de personnes qui sont entrées en scandant avec détermination « gilets jaunes, gilets noirs ! », dans la continuité du mouvement social de ces derniers mois qui a mis en branle l’autorité du gouvernement Macron sur les classes populaires.
Les sans papiers et collectifs présents ont successivement témoigné au mégaphone pour dénoncer les politiques migratoires racistes en France et en Europe, responsables de leur situation par le pillage des richesses en Afrique ou au Moyen-Orient ainsi que par la législation de plus en plus autoritaire qu’elles imposent pour contrôler les flux migratoires.

« C’est l’action d’un groupe qui ne veut pas être séparé et qui décide de ce qui se fait »

Alors qu’ils occupaient depuis quelques heures le Panthéon, les « sans voix, sans visages » ont été sommé d’évacuer par la préfecture de police en échange d’une sortie sans violence et sans contrôle d’identité, selon les promesses du commissaire Marsan. Mais une fois sortis les sans papiers et leurs soutiens ont été rassemblés dans une nasse avant d’être chargés à quatre reprises avec des salves de matraques et de gaz.

Plus de quarante personnes ont été blessées, dont certaines jusqu’à être dans un état grave ou inconscient. Trente-sept Gilets noirs ont été interpellés, dont quinze ont été placés en center de rétention administrative (CRA). Des rassemblements de soutien se sont organisés le jour même et les jours suivants devant les commissariats, les hôpitaux et les centres de rétention pour exiger la libération des camarades.

Crédit photos : la Chapelle Debout

Les 15 interpellés, qui risquaient leur expulsion, ont été relâchés grâce à la réactivité des soutiens et à leur appui financier, parmi lesquels des Gilets jaunes et des collectifs comme le comité Adama ou femmes en lutte 93. Des avocats ont pu ainsi constater de nombreuses irrégularités dans les interpellations : contrôle au faciès, pas de traducteurs ou de médecins, refus d’accès à l’eau et à la nourriture, refus de joindre un avocat, humiliations perverses comme rester nu… Les hospitaliers ont fournis quant à eux une vingtaine de certificats médicaux pour que les sans papiers puissent porter plainte au pénal.

« On lutte contre un système qui crée les sans papiers »

Un tournant radical a été opéré dans la politique raciste de contrôle des frontières depuis la mise en place des accords de Dublin qui expulsent les réfugiés vers les pays du sud par lequel ils sont entrés en UE. Dans la continuité, la loi « Asile-Immigration » en France, adoptée l’année dernière, a entres autres allongé les délais en centres de rétention, réduit les délais de présentation de demande d’asile et de recours devant la Cour National du Droit d’Asile et a renforcé le tri entre les « bons » et les « mauvais » migrants selon leur degré de qualification professionnelle.

Quand il ne sont pas retenus dans les CRA où ils sont sélectionnés et dépouillés des droits de défense, les sans papiers qui échappent à ces procédures survivent dans des zones insalubres comme la « Jungle de Calais », à la rue comme sur le parvis du métro parisien Stalingrad, ou au mieux dans des foyers surpeuplés. Les associations d’aide sont souvent interdites d’accès par les autorités tandis que des rafles policières y sont régulièrement organisées.

Les contrôles d’identité récurrents selon une « présomption de culpabilité » évaluée au faciès, sous couvert de lutter contres les réseaux clandestins, et l’encadrement policier dans les zones pauvres sont autant de techniques de terreur étudiées pour y entretenir la passivité.

D’autant plus invisibilisés par l’information publique, les revendications des sans papiers ne sont souvent entendues qu’à travers des actions coup-de-poing où ils s’exposent frontalement au risque de leur expulsion, tandis que l’arsenal policier et juridique non seulement se renforce mais subordonne avec de plus en plus d’impunité.

Récemment, des travailleurs sans papiers de Chronopost, filiale de la Poste, se sont fait réprimer par la police alors qu’ils manifestaient pour leur régularisation et le paiement de leur salaire. Un militant de la France Insoumise, Taha Bouhaf, ainsi qu’un fondateur d’une association de sans papiers y ont été interpellés et soumis à des pressions pour avoir voulu dénoncer les provocations policières. Alors que la législation accorde un titre de séjour à partir de deux ans travaillés, la direction de la Poste, elle, se lave les mains derrière la justice et les lois qui autorisent le recours aux sous-traitants sans papiers mais n’obligent pas les patrons à appliquer les procédures de régularisation pourtant en vigueur.

D’une part les agents de la puissance publique et de l’administration sont systématiquement mobilisés contre les sans papiers, qui risquent leur interpellation et leur déportation lorsqu’ils se déplacent. En Ile-de-France une cinquantaine d’exilés sont ainsi arrêtés chaque jour et confinés pendant des semaines voire des mois dans des centre de rétentions insalubres en attendant leur expulsion. D’autre part, la situation des sans papiers arrange beaucoup d’exploitants qui en profitent pour négocier des salaires minables, les travailleurs dans l’irrégularité étant facilement exploitables et congédiables à moindre coût.

L’impérialisme pourrissant

Comme le rappelle la rafle récente dans les foyers de sans papiers à Bordeaux, le démantèlement systématique des organisations, associations ou lieux de vie de sans papiers est donc un enjeu à la fois politique et économique.

Au nom de « l’ordre républicain », Édouard Philippe a réaffirmé suite à l’action du Panthéon vouloir poursuivre par des « sanctions et des expulsions » des migrants sans lâcher le cap sur le renforcement des politiques restrictives racistes. Dans le contexte de crise sociale profonde, il s’agit de faire bonne figure à l’électorat d’extrême-droite, séduit par les discours protectionnistes du RN, mais aussi de flatter les grands exploitants du Medef qui ont récemment convié Marion Maréchal-Le Pen à leur université d’été (depuis annulé), tout en exacerbant les sentiments d’unité nationale comme avec l’instauration du service militaire de la jeunesse.

Aussi, si ces mesures autoritaires se doublent aujourd’hui d’un discours sur les canaux publics qui interroge les différences culturelles et religieuses sous fond d’analyse ethnique, sous prétexte qu’elles retarderaient « l’intégration » des populations immigrées dans la vie sociale active, misent en pratique contre les sans papiers et les populations immigrées.

Mais l’idée reçue selon laquelle la France serait un pays d’abondance où les exilés viendraient piller les ressources et qui justifieraient un traitement inégal n’est que l’adaptation des vieux discours coloniaux qui servent à justifier l’exploitation de la main d’œuvre bon-marché et les interventions impérialistes en Afrique ou au Moyen-Orient qui rapportent aux grandes entreprises comme Total.

Si les états-membres de l’UE comme la France, l’Italie ou la Hongrie ont drastiquement renforcé leur contrôle sur les flux migratoires ces dernières années tout en redoublant de démagogie xénophobe, ils ont par contre affermi leur main-mise sur le pillage des richesses qui conditionne à terme l’exploitation locale et donc l’immigration de milliers de personnes qui fuient la misère.

En Libye par exemple, qui est l’un des principaux points de passages pour les exilés, les régimes autoritaires qui s’affrontent sont soutenus financièrement et militairement par les gouvernements impérialistes qui profitent de la guerre civile pour prendre le contrôle sur les territoires riches en pétrole, sous couvert de « lutte contre le djihadisme » qui offre une couverture « humaniste et civilisatrice ».

L’enjeu est tel que, passant outre les dispositions du droit international en matière de sauvetage, deux capitaines de navires humanitaires ont récemment été mises sous menace de prison et de peines d’amendes considérables pour avoir secouru des exilés en mer Méditerranée, après avoir été placées sur écoute par les gouvernements européens.

Mais le seul danger que représente la prise en charge de ces personnes en détresse et leur régularisation est non pas la concurrence qu’elles exerceraient sur les travailleurs européens, comme le promeut l’idéologie droitière, mais bien la perte d’une main d’œuvre que l’on peut asservir jusqu’à l’esclavage, comme c’est le cas dans beaucoup de pays coloniaux et semi-coloniaux où les populations sont écrasées par le poids des milices officielles et officieuses.

Les bénéfices, quant à eux, reviennent exclusivement aux capitalistes et dirigeants qui organisent l’exploitation alors que les grandes entreprises voient leur bénéfices atteindre des taux records, alors que les moyens technologiques actuels et une juste redistribution des richesses pourraient pourtant facilement assurer des conditions d’existence décentes à chacun d’entre nous.

La répression lors de l’action du Panthéon démontre une fois de plus que le gouvernement, bras droit du patronat, ne souhaite pas voir ces organisations qui luttent contre la précarité gagner en envergure et réunir un nombre plus large de personnes, car dénoncer le caractère systémique de la répression que l’État organise, c’est risquer de mettre ouvertement à jour les intérêts qu’il sert.

Mais ce que cette action démontre aussi et surtout, c’est la force que peuvent avoir ces mobilisations où ceux qui sont les plus précarisés relèvent la tête pour lutter contre ces politiques racistes et autoritaires. Une lutte aujourd’hui plus que nécessaire pour tous les exploités et opprimés, qu’ils soient avec ou sans papiers.




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