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Notre classe

Retour sur la lutte de Grandpuits

Adrien Cornet, CGT Grandpuits : « Notre combat a posé des bases pour l’ensemble de la classe ouvrière »

Avec plus de 45 jours de grève reconductible, un fonctionnement auto-organisé, une alliance avec de multiples secteurs de la société et un discours radical, la grève de Grandpuits a marqué les récentes luttes contre les licenciements. Retour avec Adrien Cornet sur le bilan de ce combat exemplaire et ses perspectives.

lundi 29 mars

Crédits photo : Karim Ait Adjedjou

Révolution Permanente : Salut Adrien, le 4 janvier dernier vous êtes partis en grève reconductible avec les raffineurs de Grandpuits. Est-ce que tu pourrais revenir sur le contexte au sein de Total dans lequel s’inscrit la décision de fermeture de la raffinerie de Grandpuits ?

Adrien Cornet : L’objectif de Total ces dernières années est de fermer les raffineries en France. Ils ont trouvé des moyens d’aller raffiner ailleurs à Dubaï, en Inde, en Chine et ils projettent d’en faire en Afrique. Leur objectif est double, raffiner au plus près des gisements de pétrole brut mais aussi dans des pays où les conditions de travail sont plus basses de même que les normes environnementales, avec des conséquences désastreuses à l’image des déplacements forcés de populations entières en Ouganda.

Même si le raffinage de pétrole répond à des besoins importants en Ile-de-France et que cela est très rentable, la raffinerie de Grandpuits était donc sur la liste des raffineries à fermer. En 2018, le pipeline pète en raison d’un manque d’entretien structurel, ce qui accélère les plans de Total qui refuse d’investir plusieurs centaines de millions pour réparer, d’où la décision d’arrêter la raffinerie qui tombe définitivement fin septembre 2020 même si on s’y attendait depuis plusieurs mois.

Révolution Permanente : La grève part le 4 janvier, et très vite, par rapport à d’autres luttes qu’on a pu voir émerger dans la dernière période, la question de l’emploi s’impose comme un enjeu déterminant. Peux-tu revenir sur cet aspect ?

Adrien Cornet : Très vite Total décide de mettre en avant sa stratégie « 0 pétrole » ce qui élève les suppressions d’emplois à 200 chez Total et 500 chez les sous-traitants. Un tel plan, dans la zone la plus rurale du département, où la perspective des travailleurs c’est au mieux le SMIC, sinon la raffinerie, ça pose évidemment des problèmes profonds. Tout de suite cette question vient en tête des salariés parce qu’on est beaucoup à avoir connu la précarité, les boulots au SMIC, avant d’entrer chez Total.

On savait que la grève allait partir, parce qu’on a une culture de la lutte, avec la CGT majoritaire sur le site, mais la question restait cependant de savoir si les salariés allaient se contenter de lutter pour partir dans de meilleures conditions, ou défendre l’emploi. Il y avait une forme de scepticisme sur ce dernier aspect, qui était aussi alimenté par la CFDT et FO. On peut comprendre que des mecs aient tellement peur du lendemain qu’ils aient envie de se rassurer, d’avoir un capital pour épargner leurs familles. Ce n’est pas une question d’« individualisme ». On a donc travaillé à les convaincre de la revendication en défense de l’emploi, en insistant sur le fait que lutter sur ce plan était non seulement un enjeu de sécurité et de conditions de travail, mais aussi une question de souci de l’autre, des nouvelles générations qui demain vont se trouver dans la précarité en Seine-et-Marne si la raffinerie ferme.

Ca a bien pris et très vite la colère s’est cristallisée autour de la question de l’emploi. Quand Total a lancé la première tentative de dégazage [opération visant à préparer le démantèlement du site] milieu décembre, on était 80 à envahir le bâtiment administratif et à dire : il ne va rien se passer tant qu’on n’a pas fait le tour du projet. Ça a fonctionné et on a fait 48h de débrayage. Cette détermination que les travailleurs ont montré face à Total a fait reculer la direction et ils ont repoussé le dégazage au 4 janvier. Le 4 janvier, la grève reconductible est partie avec une logique claire : on ne touchera pas à l’outil de travail tant qu’on n’aura pas arraché les emplois. Dès le départ on a des taux de grévistes hallucinants, avec des lignes de quart à 100% de grévistes. Plus généralement tout au long de la grève on a eu entre 80 et 100% de grévistes sur les travailleurs de la production, mais on a également réussi à faire débrayer des gens à la journée [personnels qui ne travaillent pas en 3/8] : la maintenance, la sécurité, la logistique grand arrêt. Des secteurs qui d’habitude ne font pas partie des mouvements, ce qui donne une idée de l’ampleur de la mobilisation.

Révolution Permanente : Dès le départ vous vous êtes organisés en Assemblée Générale souveraine et en comité de grève. De tels éléments d’auto-organisation sont rares dans le mouvement ouvrier en France, pourquoi ce choix de donner un tel poids à cet enjeu ?

Adrien Cornet : Dès le départ on avait l’idée qu’on n’allait pas pouvoir gérer le mouvement tout seul. De mon côté, la sensibilité à l’auto-organisation vient du fait que je milite aussi dans un courant trotskyste, le Courant Communiste Révolutionnaire du NPA [qui anime Révolution Permanente], qui a une culture de l’auto-organisation. J’ai été beaucoup confronté à l’échec de la bureaucratie syndicale et de leurs stratégies perdantes et l’auto-organisation est le meilleur antidote à ça, un moyen que les grévistes prennent en main leur lutte. Dans le même temps, l’auto-organisation a été déterminante pour tenir l’intersyndicale dont une partie des organisations avait envie de signer le plan social dès le début. On a réussi à imposer que Force Ouvrière, comme la CGT, se soumette aux décisions de l’assemblée générale des grévistes.

Ce pouvoir entre les mains des grévistes leur a donné beaucoup de force pour tenir. Chaque fois que ça n’allait pas on faisait une AG et on décidait ensemble. En complément, et pour être au plus près des grévistes on a mis en place un comité de grève, composé de délégués élus dans chaque ligne de quart et des syndicats qui avaient accepté de se soumettre à l’AG. Le but était de se doter d’un organe plus exécutif pour penser le mouvement au quotidien. On ne peut pas faire d’AG tous les jours, c’est lourd, ça demande du temps, les gens sont à distance, donc c’est compliqué de se déplacer. Un comité de grève, implanté dans toutes les couches de la raffinerie, ça permet d’avoir un espace exécutif qui aide à penser la stratégie médiatique, juridique, le rapport de forces à l’intérieur de l’usine avec moins de personnes, mais toujours des personnes qui sont déléguées, qui ont mandat. Ils discutent dans leur ligne et après on en discute ensemble. Evidemment, ils sont élus de manière révocable. Si bien que quand une ligne disait qu’il y avait un problème on leur disait : refaites une élection, si votre délégué ne vous consulte pas assez révoquez le ! Cet état d’esprit de « la grève aux grévistes » a permis que des travailleurs qui n’avaient pas de mandat syndical ou même d’expérience avant la grève puissent s’emparer de leur lutte, prendre les décisions et jouer un rôle moteur. Cela les a fait émerger comme des vrais militants actifs de la grève.

On avait un comité de grève quasiment tous les jours pour discuter des actions, comment ça avait été ressenti par les camarades, pareil pour la situation dans l’usine, les travaux de sécurité qu’on décidait d’effectuer. Dans une raffinerie en grève, du fait de la spécificité du secteur, on est obligés de continuer à être présents sur le site, en grande partie pour assurer la sécurité du site, des travailleurs et des populations des alentours. Du coup, on décide de tout ce qui rentre et de tout ce qui en sort, de quels travaux vont être effectués pour la sécurité, et c’est des choses qu’on était amenés à discuter. Il y avait également plein de débats politiques : comment on pense la grève, comment on fait face à un niveau de radicalité qui n’est pas homogène, à la question sanitaire, qui on invitait aux AGs, comment et quand on décidait de se tourner vers l’extérieur, vers d’autres secteurs des travailleurs, etc.

Reconduction de la grève lors d'une AG - © O Phil des Contrastes
Reconduction de la grève lors d’une AG - © O Phil des Contrastes

Révolution Permanente : Un des marqueurs de la grève ça a été aussi cette alliance avec le mouvement écolo, et plus largement ces larges soutiens que vous avez agrégé autour de votre lutte. Comment avez-vous mis en place cette stratégie qui ne va pas de soi ?

Adrien Cornet : Dès le départ on a pensé une stratégie de front unique large autour de la lutte pour l’emploi et pour l’environnement, contre le greenwashing de Total. La stratégie de Total se basait sur deux jambes. D’abord le fait de dire qu’il n’y aurait pas de licenciement, ce qui est faux évidemment. Ensuite un discours écolo. La meilleure façon de le démonter, c’était de demander à des gens spécialisés là-dedans. On a discuté avec les camarades de la Mède [raffinerie qui a subi un plan social il y a quelques années] qui nous ont mis en lien avec Les Amis de la Terre et Greenpeace dès le mois d’octobre, et ils ont été super emballés par le discours et super emballés par l’idée de lutter contre Total avec nous. Une alliance improbable mais qui a donné une force incroyable à notre grève.

De notre côté on a développé toute cette réflexion sur comment on conçoit la transition écologique. Est-ce qu’on la pense aux mains des multinationales, est ce qu’on la pense aux mains des ouvriers ? On avait cet argument de dire : si nous, les travailleurs, on avait le contrôle de l’usine on serait capable de moins polluer, parce qu’on n’est pas préoccupés que par les profits, parce que nos familles vivent à côté, qu’on se baigne dans les rivières du coin, que nos enfants jouent dans les parcs, etc. En même temps ça s’articule à la question de l’emploi, la question de savoir comment les jeunes de demain vont remplir le frigo. A partir du moment où on a réglé la question de la fin du mois, on peut régler la fin du monde. Et dans les deux cas la solution c’est nous, les travailleurs. Pas parce qu’on est plus intelligents que les autres mais parce qu’on a un savoir-faire, on a un outil de travail entre les mains, et si on le contrôle on ne va pas le faire sur des exigences de profitabilité mais avec l’objectif de répondre à des besoins de la société et de prendre soin de l’environnement, puisque nous, nos familles et nos enfants, sommes les principaux intéressés. C’est tout le contraire de Pouyanné, le PDG de Total, qui est préoccupé du fait que sa machine à profits ne s’arrête jamais. Quand on l’explique ça coule de source.

Plus généralement ça pose évidemment la question du capitalisme. Dans le dernier bouquin de Lordon il répète souvent ça : c’est le capitalisme ou nous. Aujourd’hui la révolution est une nécessité, pour protéger les gens et les travailleurs en mettant en place un système où le travail est organisé pour répondre aux besoins et prendre soin des travailleurs et de la planète. Une révolution qui devra être internationale parce que le système capitaliste l’est. Cette perspective a un potentiel hégémonique parce qu’elle touche toutes les couches de la société, notamment la jeunesse, mobilisée aussi sur les questions climatiques, touchée de plus en plus par la précarité dans le contexte d’une crise capitaliste qui fait des ravages, en France et ailleurs dans le monde. Cela touche aussi cette classe moyenne qui se pense protégée des questions sociales, de la précarité, mais qui s’inquiète de la fin du monde. Quand on pose cette question, on touche donc l’ensemble des couches de la société à part bien sûr la grande bourgeoisie qui, de fait, a des intérêts contradictoires aux nôtres et veut voir perdurer ce système.

Révolution Permanente : Comment ça a été un apport à la grève ?

Adrien Cornet : Cette logique a permis de tisser des alliances avec LFI, EELV, avec des travailleurs d’autres entreprises, comme les cheminots, les traminots, les camarades de la centrale nucléaire de Nogent, les profs, les étudiants, ou encore les artistes qui ont mis en janvier un chapiteau sur le parking d’une entreprise tête de pont du CAC 40, avec la comédienne Audrey Vernon qui est venue jouer son dernier spectacle en solidarité, et ont organisé la première représentation culturelle avec public depuis le début du confinement. C’était du jamais vu ! Tout ça c’était permis par la conviction que Grandpuits posait une question fondamentale, de sauver les emplois pour sauver les travailleurs d’aujourd’hui et de demain, mais aussi la planète. Le soutien était aussi matériel : on a eu une caisse de grève à plus de 100.000 euros, avec énormément de dons de différentes organisations politiques, syndicales, et aussi de beaucoup de travailleurs qui donnaient individuellement sur notre caisse en ligne ou qui venaient sur le piquet de grève pour nous donner de la force financière mais aussi morale.

Le piquet de grève est devenu un lieu de rencontre entre des raffineurs et des travailleurs d’autres secteurs, où on échangeait, mais aussi avec des jeunes militants révolutionnaires, notamment du NPA Jeunes, qui venaient sur le piquet pour nous aider, nous donner de la force, confectionner des pancartes avec nous, des étudiants en art qui ont décoré nos casques et nos parkas, c’était vraiment très fort. Les travailleurs savaient qu’ils venaient de loin juste pour nous soutenir, et cela nous faisait très chaud au cœur de voir une jeunesse qui comprend que son sort, d’autant plus au milieu de cette crise capitaliste, est lié à celui des travailleurs qui relèvent la tête. A tout ça il faut encore ajouter le soutien international qu’on a reçu de la part d’ouvriers au Brésil ou en Argentine.

L’écho de la grève a aussi été révélateur. Des suppressions d’emplois il y en a partout. Bridgestone c’est plus de 800 emplois et un site fermé. Pourtant il y a eu moins de mouvement autour de ces conflits-là, parce qu’ils n’ont pas choisi la grève et le rapport de forces et pas déployé une stratégie d’hégémonie. Avec cette force, nous avons réussi à retourner le discours de Total et à démontrer que nous avions raison de nous battre !

Les grévistes sous le chapiteau, aux côtés de Audrey Vernon

Révolution Permanente : Vous avez également construit ce mouvement avec les autres raffineries de France, au sein de la Coordination CGT Total. Vous avez même organisé des tournées dans d’autres raffineries avec le comité de grève. Peux-tu nous en dire plus sur cette expérience ?

Adrien Cornet : D’emblée il a été fondamental pour nous que notre combat soit soutenu et accompagné par l’ensemble des raffineurs de Total. Au sein de la Coordination CGT Total nous avons pu échanger avec des camarades qui avaient déjà vécu des situations similaires à celle que l’on était en train de vivre, cela a permis d’énormément renforcer nos liens. Avant même le départ de la grève, en octobre, nous avions invités les autres raffineries à venir nous rendre visite, nous raconter leurs expériences de plans sociaux. Cela a été important pour convaincre les travailleurs de la nécessité de construire un rapport de forces. Nous nous sommes déplacés sur différents sites pour évoquer notre lutte et les encourager à nous soutenir et les raffineurs sont venus à de nombreuses reprises sur le piquet nous soutenir, que ce soit les camarades de La Mède, de Feyzin et d’ailleurs. C’est dans ce sens aussi que nous avons construit la grève de 48h dans l’ensemble des raffineries du groupe qui a été une réussite les 3 et 4 février.

Il était également central d’être en lien avec l’ensemble de ceux qui luttaient contre des suppressions d’emplois. Nous sommes dans une situation de crise capitaliste profonde avec des milliers et des milliers de licenciements, très rapidement les raffineurs ont compris que ce qui se passait à Grandpuits n’était pas l’exception. Nous avons fait la discussion avec le comité de grève, et on était d’accord pour dire que pour nous il était fondamental d’explorer toutes les possibilités d’élargir, de se coordonner et d’aller discuter avec d’autres secteurs touchés par des licenciements pour les convaincre de lutter ensemble, par la grève et contre les suppressions d’emplois. C’est pour cette raison qu’on s’est rapidement mis en lien avec les TUI, aux côtés desquels on a manifesté le 23 janvier, mais également des travailleurs de SKF à Avallon, de Verallia, de la Centrale de Gardanne, de Toray, de L’Equipe ou encore de Sanofi et de l’Infrapôle SNCF Paris Nord, avec qui on a pu faire un cortège de secteurs en grève en tête de la manifestation interprofessionnelle du 4 février. Cette solidarité interprofessionnelle et tenter de lier les secteurs en lutte pour l’emploi était fondamental.

Révolution Permanente : On a également vu émerger dans la grève une Commission des femmes. Une expérience rare dans les grèves, là encore. Qu’est-ce que ça dit du conflit de Grandpuits ?

Adrien Cornet : Ce groupe de femmes il est venu spontanément. Deux femmes de raffineurs qui voyaient leurs mecs pleins de soucis mais aussi se battre ont eu envie de participer à ce combat qu’elles trouvaient noble. Elles disaient beaucoup qu’elles faisaient ça pour leurs enfants, et même pour l’environnement. A la base l’idée c’était vraiment de dire : qu’est-ce que je peux faire pour me mettre au service de la lutte ? Faire de la bouffe, rendre le piquet plus confortable, organiser des moments conviviaux le dimanche, avec enfants et familles sur le piquet de grève.

Mais rapidement, il y a eu tout un phénomène où on a eu des débats politiques au sein du groupe des femmes sur la question de la radicalisation de la grève. Certaines d’entre elles sont devenues des militantes à part entière de la grève, à penser la stratégie, à aider à tenir le mouvement. Ca a été un apport décisif. Quand tu luttes, c’est toute ta famille qui lutte, t’es dans la lutte permanente. Du coup, si ta femme n’est pas impliquée parce que pour des raisons machistes tu voudrais la mettre à l’écart ou soi-disant la protéger, ça crée des tensions. C’est contreproductif. A l’inverse on a vu à quel point elles étaient fières de lutter à nos côtés, ça les a galvanisées.

D’où ça vient ? D’abord, c’est né de façon spontanée. C’est évidemment lié à la culture de la lutte dont je te parlais. Quand t’es dans le raffinage, tu as vécu tellement de luttes que tu ramènes ça chez toi. Mais cette commission de femmes c’est aussi une expression de la profondeur du conflit. Et ça n’aurait évidemment pas émergé si la grève n’avait pas eu ce contenu radical et hégémonique. Plus largement, ça nous rappelle à quel point l’ensemble des travailleurs sont conscients que la société est malade, que la minorité qui nous gouverne au service des grands patrons nous envoie dans le mur. La crise sanitaire a beaucoup révélé ça, c’est des discussions qui ne sont pas anodines dans la tête des gens, dans les familles. Tout ça révèle les divergences d’intérêts entre les classes dans la société, dont les gens font l’expérience concrète au quotidien. Et une grève reconductible agit comme un catalyseur de cette contradiction et de son ressenti, comme un accélérateur de conscience.

Révolution Permanente : Tu as parlé de spontanéité. Comment tu articules cette question de la spontanéité et celle du rôle de l’organisation, à la fois syndicale et politique puisque tu évoquais le trotskysme tout à l’heure ?

Adrien Cornet : De mes expériences de la lutte des classes on voit à quel point l’intelligence collective des travailleurs dans la lutte, quand ils relèvent la tête, est impressionnante. La spontanéité c’est un formidable terreau pour l’intelligence collective, ça permet aux travailleurs de prendre conscience par eux-mêmes. Derrière, l’importance de l’organisation politique dans un conflit c’est de proposer une direction, de coordonner les différentes antennes dans chaque couche de la société, de penser une stratégie en commun avec les grévistes en se servant aussi des expériences du passé pour ne pas refaire les mêmes erreurs.

Elle se nourrit de la spontanéité parce qu’il y a parfois des impensés, du conservatisme, ou une méconnaissance de la conscience des travailleurs qui t’entourent. Lorsque les deux s’alimentent, ça fait une alchimie sans précédent pour la lutte, une explosion d’intelligence collective qui arrive à ce moment-là.
En même temps, si les travailleurs ont une connaissance de leur outil de travail, la connaissance de leur région, encore faut-il qu’ils aient la possibilité de s’exprimer. Or sans une organisation et des militants qui portent une culture de l’auto-organisation on se priverait de cette spontanéité, on la corsèterait, la bloquerait. Alors que nous on appelait à déborder en permanence les directions syndicales, à déborder, à prendre le pouvoir de notre propre lutte.

Après, la nécessité d’avoir un courant politique révolutionnaire c’est d’avoir une stratégie et de résister aux pressions. Par exemple quand le patronat va donner des miettes, quand on est frappés par la fatigue, le pessimisme, le scepticisme qui pousse à prendre ce qu’on nous donne dans l’immédiat. L’organisation politique est hyper efficace dans le sens de donner une perspective pour faire prendre conscience du fait que dans l’histoire du mouvement ouvrier, les travailleurs sont capables d’aller jusqu’à arracher les moyens de production, que dans l’histoire nous avons été capables de grandes choses. C’est quelque chose qu’on touche presque du doigt dans ce genre de conflit là, dur, long, mais où on peut voir la force des travailleurs par la grève et l’auto-organisation…

Grandpuits, Sanofi, Infrapôle le 4 février 2021
Grandpuits, Sanofi, Infrapôle le 4 février 2021

Révolution Permanente : On a parlé des énormes apports du conflit. Dans le même temps, celui-ci s’est fini avec un arrêt de la reconductible sans avoir obtenu satisfaction sur l’ensemble de vos revendications. Est-ce que tu peux revenir sur cette fin de conflit, ses limites mais aussi les acquis de votre combat ?

Adrien Cornet : La dernière AG a eu lieu trois jours après le 9 février qui était le dernier Comité Social et Economique (CSE) central dans le cadre de la discussion du plan social. Un temps fort médiatique et politique pour lequel on avait organisé un grand rassemblement à la Défense qui a marqué l’alliance avec les écolos, où on a vu des personnalités politiques nombreuses, de nombreux soutiens, etc. Le problème, c’est que cette date a été perçue comme scellant l’ensemble du plan social. Il y avait beaucoup de doutes chez les grévistes, d’interrogations du type : à quoi ça sert de lutter après 45 jours si on n’a pas réussi à faire plier Total jusque-là ? En réalité c’était le moment où on avait une exposition médiatique la plus forte, on aurait pu continuer les actions et durcir le mouvement. Cela aurait par ailleurs pris par surprise la direction, qui s’attendait effectivement à ce que la grève s’arrête avec la fin de la procédure d’information-consultation du plan social dans le cadre des instances représentatives du personnel. C’est par exemple quelque chose d’important à prendre en compte et qui pourrait servir à d’autres conflits contre des licenciements : ne jamais rester exclusivement dans le cadre imposé par la direction, il faut que les travailleurs pensent leur propre agenda pour imposer le rapport de forces.

Du coup, le 12 février l’AG est extrêmement tendue. Il y a une grosse offensive de Force Ouvrière en faveur de la signature des mesures d’accompagnement, ce qui équivaut à liquider le conflit et à accepter les suppressions d’emplois et l’ensemble du plan social. Dans le même temps, l’ensemble des non-grévistes se pointent à l’AG pour mettre la pression sur la signature des mesures d’accompagnement. Le comité de grève comme la CGT ont défendu le refus de signer et la continuation du mouvement, mais tous ces éléments ont joué dans le fait que l’AG décide de signer les mesures d’accompagnement et de mettre fin à la grève reconductible. Cela s’est joué à deux voix près. Après 45 jours le doute et le scepticisme ont pris le pas. Une des leçons principales de cette bataille, c’est à quel point il est essentiel de faire comprendre jusqu’au bout que rien n’est impossible. Finalement on a quand même obtenu 13 postes, on a obtenu aussi des mesures d’accompagnement relativement importantes, notamment le fait que les travailleurs puissent partir en retraite à l’âge de 55 ans.

Mais les acquis les plus importants sont pour moi les acquis pour la classe. Dans une période de crise, où les suppressions d’emplois se multiplient, le choix d’une stratégie de la grève a permis de démontrer qu’on peut imposer un rapport de forces à la tête du pont du CAC 40, leur faire mal. De démontrer à l’opinion publique que les travailleurs ont raison sur toute la ligne. Le fait d’imposer ce contre-récit n’était pas gagné d’avance, surtout lorsqu’on sait que les grands médias sont à la botte de Total. On a aussi démontré qu’écologiquement c’était un mauvais projet, qu’au niveau social et écologique on risquait de devenir un Lubrizol demain et à quel point quand les travailleurs s’unissent, relèvent la tête, ils arrivent à penser l’ensemble des problèmes de la société. Les problèmes de sécurité, les problèmes environnementaux… C’est une expérience incroyable, et une démonstration face à tous ceux qui croient que l’enjeu c’est d’obtenir des chèques sans brûler un pneu. Les gens qui ont cette stratégie auront un chèque pendant un an ou deux, mais après ? Les Grandpuits quand ils se lèvent, ils arrivent à s’organiser et à imposer un rapport de forces, arracher des emplois mais aussi poser des questions profondes de société qui sont un socle pour les combats à venir.

Au sein de Total, on a fait prendre conscience de l’utilité profonde de prendre la transition écologique à bras le corps, de penser un vrai programme entre les mains des travailleurs, et de pas laisser le patron ferrailler les raffineries les unes après les autres pour aller s’installer en Afrique ou au Moyen Orient et polluer encore plus et à plus bas coût. Notre stratégie a marqué beaucoup de travailleurs de différents sites et on a la certitude d’avoir mené une stratégie qui était juste. Des camarades d’un des plus gros syndicats du raffinage nous ont dit à quel point au départ ils n’avaient pas cru notre stratégie d’alliance et aujourd’hui ils sont convaincus que c’est ce qu’il faut faire. Le comité de grève a aussi beaucoup impacté les travailleurs, et les a convaincus de cette nécessité de s’organiser avec la base, de laisser aux travailleurs la main sur la grève. Au sein de la FNIC ça a fait beaucoup bouger les lignes et ça fait beaucoup discuter encore aujourd’hui car tout le monde n’est pas d’accord, mais pour nous il s’agit d’une question fondamentale. Enfin, le troisième acquis profond de ce conflit ça a été la nécessité de penser une stratégie juridique et médiatique dans les mains de révolutionnaires. Les travailleurs ont été très impactés par la couverture médiatique de Révolution Permanente, le Facebook Raffinerie en lutte mais aussi la stratégie juridique offensive.

Un camarade me disait il y a pas longtemps : le conflit, est ce que c’est réellement une défaite ? Je ne pense pas. Ca pose des bases marquantes pour l’ensemble de la classe. C’est incomparable mais pour reprendre une image je pense à la Commune de Paris. Une des plus grandes défaites de la classe ouvrière, 30.000 morts, et pourtant les conquis et les apprentissages pour la classe sont sans précédents dans l’histoire au sens large. La grève ce n’est pas seulement retirer sa force de travail c’est se libérer du temps pour penser, et accumuler des forces et de l’expérience dans la perspective des prochains combats.

Les Grandpuits et leurs soutiens écolos - © Défense-92.fr

Révolution Permanente : Et en termes de perspectives de moyen-terme ?

Adrien Cornet : A l’intérieur de Total on continue de mener le combat. Concernant Grandpuits, la DIRECCTE n’a pas encore rendu son avis mais le directeur nous a clairement dit qu’ils allaient signer le plan social. C’était très intéressant parce que son discours démontrait clairement deux choses. D’abord, comme il l’a dit : « le Droit n’est pas juste, depuis les années 2000 la loi autorise, via la jurisprudence, à licencier alors que l’entreprise fait des bénéfices, mais nous on applique la loi. » Il faisait la démonstration que la loi est pensée au service du patronat et que les institutions de l’Etat sont à leur service. On pourrait dire que c’est vieux comme L’État et la révolution de Lénine, mais quand vous le vivez ça s’inscrit au plus profond de votre chair. Et ça pose question par rapport aux conflits qui misent tout sur une stratégie juridique pour annuler le plan social. On sait à quel point une entreprise comme Total, dont Alain Deneault écrit bien l’ampleur, a les moyens de se payer des décisions de justice, voire de se payer des lois. La bourgeoisie a des moyens sans égal pour asseoir son autorité et son pouvoir. Une seule chose compte, le rapport de forces.

Malgré tout on entend mener aussi le combat juridique. Montrer à quel point les risques environnementaux de sécurité sur le site sont importants, et que le juge du tribunal soit obligé de prendre sa responsabilité. On continue également de travailler avec les militants écolos et la Coordination Total. On a envie de participer à créer un projet qui crée de l’emploi et ça posera aussi les bases de comment on arrive à penser l’ensemble du raffinage pour la suite. Et puis plus largement, ce combat il se mène à l’échelle international. Récemment c’était par exemple important pour nous de dénoncer la situation au Myanmar où Total a une longue histoire de collaboration avec les militaires qui sont en ce moment entrain de réprimer la population qui résiste à leur coup d’État.




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