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Aéronautique. À Derichebourg, la lutte pour les salaires se durcit

Grève, débrayages, assemblée générale, les salariés du géant de la sous-traitance aéronautique et numéro 1 des prestataires de service continuent le bras de fer pour la dignité et les salaires.

jeudi 7 octobre

Une grève pour l’augmentation des salaires.

Les salariés de Derichebourg sont en grève depuis maintenant deux semaines. Leur colère gronde depuis le coup de massue de l’Accord de Performance Collective (APC) de 2020 qui causa des centaines de départs et des pertes de salaires de plusieurs centaines d’euros.

Or, les Négociations Annuelles Obligatoires (NAO) de cette année ont été le déclencheur d’une nouvelle mobilisation pour revendiquer une augmentation de 200€ de salaire. La grève a été lancée par les travailleurs eux-mêmes en imposant à leur direction un rapport de force en bloquant la production à des endroits et des moments stratégiques, c’est-à-dire en effectuant des débrayages de quelques heures tous les jours sur tous les sites où interviennent les salariés de l’entreprise.

Ainsi, à Saint-Eloi, ce sont 90% de grévistes qui ont bloqué la production durant 3 jours provoquant une rapide réaction de la direction d’Airbus appelant Pascal Lanette, directeur de Derichebourg Aéronautique, à faire en sorte de contenir le mouvement au plus vite. De ce fait, selon un récent communiqué de l’UNSA, la direction a déjà annoncé qu ’elle s’apprêtait à accepter, avec FO et CFE-CGC, (les deux syndicats absents de la lutte) une augmentation de 50€ brut (soit 38€ net) et une prime de 500€… Une manœuvre évidente visant à diviser les salariés et loin de la revendication initiale des grévistes.

Une colère d’autant plus légitime pour les salariés de de la filiale aéronautique qu’une étude, publiée dans Médiapart, de la comptabilité du groupe a révélé une confortable marge de manœuvre financière. Entre 2014 et 2019, c’est 34 millions de bénéfices qui ont été dégagés et 31,5 millions de dividendes versés, ce qui en fait une entreprise particulièrement rentable. En 2020, au début de la crise COVID, Derichebourg a été la première entreprise à lancer sa campagne de restructuration en imposant le chantage à l’emploi en imposant des baisses de salaire (sous pretexte que cela permettrait de prserver l’emploi) à ces salariés. Résultat : l’APC est passé, causant d’énormes pertes de salaire et des départs massifs contraints par les nouvelles conditions de travail dégradées. De ce fait, 500 salariés ont démissionné après le délai de rétractation de un mois prévu dans le cadre de l’APC, se rendant compte qu’ils ne pouvaient assumer une telle perte ...

Or aujourd’hui, la reprise économique est annoncée partout, l’épidémie COVID ne préoccupe plus trop les politiques, on se rend compte que les résultats de ces grandes entreprises n’ont pas tellement été affectés, que les pertes ont essentiellement été assumées par les travailleurs (suppressions de postes, intérimaires et CDD dégagés, baisses de salaires, accroissement de la charge de travail) pendant que les patrons maintenaient leur profitabilité. On a même vu le cours des actions grimper en plein cœur de la crise. D’ailleurs, la famille Derichebourg, détentrice de 40% du capital de l’entreprise ne se gène pas pour pratiquer des opérations boursières de rachat d’actions pour les détruire, manœuvre qui consiste à faire ainsi monter la valeur des actions au détriment de l’entreprise. Ainsi, en 2019, c’est une perte sèche de plus d’un million d’euros qui a pu être observée. Enfin, cette étude de la comptabilité du groupe montre que sur les six années entre 2014 et 2019, le capital investi a carrément doublé pour les actionnaires ! Et le groupe a, lui, conservé près de 170 millions d’euros de bénéfices, ce qui constitue très largement les ressources nécessaires pour encaisser ses pertes…

Sachant tout cela, on comprend la colère des salariés quand leur direction leur rétorque pendant les NAO avec tout le mépris dont elle est capable et dont elle a déjà fait preuve que « un tient vaut mieux que deux tu l’auras » soit, « prenez ce qu’on vous donne et arrêtez de vous plaindre ».

C’est sur ces bases et suite au mouvement spontané des travailleurs, que l’UNSA a appelé à un rassemblement au rond-point de la Crabe à l’entrée d’Airbus le mardi 05 octobre. Dès 7h le matin, une vingtaine de grévistes affichaient leur lutte aux travailleurs d’Airbus. Des débrayages de quelques heures s’organisaient tout au long de la journée sur les différents sites et selon les équipes, de sorte que les grévistes tenant le piquet tournaient au fur et à mesure de la journée. Au plus fort de la matinée, une soixantaine de personnes étaient rassemblées pour une assemblée générale où fut votée la reconduction de la grève sur le même mode de débrayages sur proposition de l’UNSA.

Un rapport de forces en construction

Au cours de cette assemblée, un ancien salarié de Derichebourg, licencié à la suite de la première grève contre l’APC, venu en soutien de ses anciens collègues y a pris la parole pour souligner la combativité retrouvée :

« ‘vous êtes celles et ceux qui ont été les premiers impactés pendant la crise, vous avez été les plus durement touchés également, c’est pour ça que vous êtes exemplaires les camarades. Je trouve ça assez révélateur d’ailleurs, Marx disait que toute forme d’oppression entraîne une résistance, vous avez été les plus oppressés par les attaques patronales à ce jour, votre résistance elle est inhérente et proportionnelle à ces attaques c’est pour cela que vous êtes autant combatifs et c’est pour ça qu’à ce jour en relevant la tête, vous êtes l’avant garde des salariés de l’entreprise mais aussi du secteur  »,

Rappelant ainsi l’historique des dégradations des conditions de travail des salariés de l’entreprise, il insiste sur le fait que la grève est la seule possibilité d’imposer un rapport de force conséquent pour faire plier le patronat sur leurs revendications et dénonce la manœuvre classique de la direction, consistant à lâcher des miettes pour briser la grève, misant sur le fait que, compte-tenu de la période difficile, certains se disent que « c’est toujours mieux que rien ». Alors qu’au contraire, le fait que la direction de Derichebourg lâche si vite après s’être faite remettre à l’ordre par Airbus, montre que le rapport de force n’est pas toujours nécessairement du coté du patronat. Comme le rappelait cet ancien salarié : « ’ nos acquis sociaux se sont fait défoncer lors de l’APC  », aujourd’hui, une nouvelle bataille pour les récupérer pourrait s’enclencher. Il évoquait ensuite sa situation actuelle, et par extension, celle de tous les collègues victimes des vagues de licenciements, travaillant maintenant au taux horaire le plus bas de sa carrière, après une longue période de chômage et une formation en soudure qui est loin d’être à la hauteur des promesses institutionnelles en matière de formation. En effet, celle-ci a été mensongèrement vendue aux stagiaires comme une formation diplômante, alors que ce n’est qu’une qualification non-reconnue par les employeurs. Les stagiaires de cette formation (dont deux ex-Derichebourg) se sont lancés dans la bataille pour faire reconnaître leurs droits et l’abus dont ils ont été victimes et sont venus alerter les travailleurs sur le piquet de grève sur la réalité des conditions de reclassement après leur licenciements.

On notera également que l’assemblée a permis de faire voter aux salariés la reconduction de la grève, de faire remonter des difficultés rencontrées et d’y trouver des solutions de façon collective. Si les salariés décident de systématiser ces assemblées, d’y faire participer l’ensemble des grévistes et d’aller chercher les collègues qui manquent dans la lutte, il va sans dire qu’ils pourront plus facilement déjouer les manœuvres de la direction en les conscientisant collectivement et que leur organisation et leur force pourrait franchir un nouveau seuil qui pourrait être un point décisif alors que la fin des NAO approche.

Aussi, c’est la situation de tout le secteur de l’aéronautique qui est actuellement terriblement dégradée, des sacrifices énormes ont été demandés aux salariés pendant que les patrons s’arrangeaient pour maintenir leur profits par des APC brutaux, donnant suite à des milliers de suppressions d’emploi, de précaires mis à la porte, des salaires gelés depuis deux ans pendant que le coût de la vie, lui, est en train de flamber. Pourtant, la reprise économique est annoncée partout, l’épidémie de COVID n’est plus au centre des préoccupations politiques, mais la bourgeoisie veut toujours que se soient les salariés qui se sacrifient pour que les patrons et les actionnaires (en particulier la famille Derichebourg) puissent s’asseoir sur des tas d’or...

En ce sens, face à une attaque contre l’ensemble de la filière aéronautique, où la cascade de sous-traitance fait que les conditions de travail sont de plus en plus dures au fur et à mesure que l’on descend dans la chaîne, il est nécessaire de ne pas rester isolé, de visibiliser nos luttes au maximum et à terme, d’arriver à constituer un rapport de force généralisé à toute la filière. Ainsi, la grève de Derichebourg, comme celle des Daher, AHG ou Airbus DAS quelques mois avant, ne constitue plus un fait isolé et marque un changement de l’état d’esprit dans l’aéronautique, phénomène surveillé de près par le patronat autant que par le monde ouvrier !




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