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Du Pain et des Roses

« La justice nous ignore, on ignore la justice »

Affaire Adèle Haenel. Pourquoi la justice n’est pas la solution aux violences patriarcales ?

La dénonciation des violences sexuelles commises sur Adèle Haenel par le réalisateur Christophe Ruggia s’inscrivent dans la continuité de la vague Me Too, ayant révélé l’ampleur des violences sexistes et sexuelles perpétrées dans le milieu du cinéma et au-delà. Ses déclarations ont pour nouveauté de pointer le caractère systémique des violences faites aux femmes. Une violence systémique, qui selon l’actrice, est également faites aux femmes dans le système judiciaire. Elle a ainsi (ré)ouvert un débat sur le caractère patriarcal de la justice pénale : peut-on faire confiance à la justice, et est-elle une solution ?

mercredi 6 novembre

Crédit photo : MIKE COPPOLA via GETTY IMAGES 

« Les monstres ça n’existe pas. C’est notre société. »

Comme on l’écrivait hier, le caractère inédit des déclarations courageuses d’Adèle Haenel dans Médiapart réside en grande partie dans la dénonciation du caractère systémique des violences faites aux femmes. A travers son cas individuel, elle dénonce les mécanismes de l’agression sexuelle qu’elle a subie sur plusieurs années, et montre que son cas est un cas parmi tant d’autres. Plus encore, en déclarant « les monstres ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, nos amis, nos pères », l’actrice est allée à contre-courant de l’idée dominante selon laquelle les violences seraient le résultat d’hommes porteurs d’une pathologie, de « monstres » détraqués. Elle a ainsi rappelé qu’il s’agit d’une oppression systémique entretenue, nourrie et reproduite du système éducatif jusqu’au système judiciaire imprégnant l’ensemble des rapports personnels.

Adèle Haenel pointe aussi dans son entretien à Médiapart l’inégalité des femmes face à ces violences. Elle met en avant sa position sociale et économique qui lui permet de pouvoir parler aujourd’hui et lui a donné le courage, de dénoncer son agresseur, tout en étant consciente qu’elle a les moyens pour se défendre, contrairement aux femmes qui ont des situations sociales et économiques précaires et sont isolées. A l’heure, où les discours réactionnaires et sexistes ont leur place sur les plateaux télé, comme ceux tenus par Julie Graziani qui a déclaré sur LCI « si l’on est au SMIC ce n’est peut-être pas le bon moment pour divorcer », les témoignages comme ceux d’Adèle Haenel sont importants. Pour, comme elle l’affirme à la fin de l’interview, que « la honte change de camp. Qu’il n’y ait plus la possibilité de double discours ».

Ainsi, les déclarations de l’actrice renouent avec l’idée selon laquelle elle n’a aucune responsabilité individuelle dans l’agression qu’elle a subie, ni toutes les autres victimes d’agression, contrairement à l’idée largement répandue que dans la société capitaliste dans laquelle nous vivons nous sommes responsables individuellement de nos corps, de nos choix et de ce qui nous arrive. Pour le dire autrement et reprendre un slogan féministe des années 1960, elle renoue avec l’idée centrale que dans cette agression il ne s’agit pas d’elle, ni de lui, mais bel et bien de la société ; d’une société qu’il est possible de changer.
 

« Une violence systémique faite aux femmes dans le système judiciaire »

Au cours de l’interview, Edwy Plenel demande à l’actrice pourquoi elle ne saisit pas la justice alors même que les faits ne sont pas prescrits. L’actrice répond alors qu’elle n’envisage pas la justice comme une solution « parce qu’il y a violence systémique qui ait faite aux femmes dans la justice », et ajoute « les femmes dans des situations de viol sont méprisées par la justice ».

Ce qu’elle décrit ensuite est le long parcours auquel sont confrontées les femmes de la plainte jusqu’au tribunal, les remarques sexistes, leurs témoignages disséqués et remis en question, pour finalement ne pas voir leur plainte aboutir. « Un viol sur dix aboutit à une condamnation de la justice. » s’indigne l’actrice. Mais le tableau est bien plus sombre que celui dépeint par Adèle Haenel. C’est celui d’une justice et d’une police qui exigent des victimes un nombre démesuré de preuves et souvent considérées comme insuffisantes, qui ne peuvent répondre aux violences sexistes et sexuelles que par des mesures répressives inefficaces comme les mesures d’éloignement ou encore par de -rares- incarcérations, tout en sachant que les prisons sont des lieux où se développent particulièrement les violences patriarcales.

Un peu plus loin dans l’entretien, Adèle Haenel nuance ses propos sur la justice en rappelant qu’« elle croit en la justice » et estime qu’elle « doit se remettre en question pour être représentative de la société ».
 

La justice est-elle une solution face aux violences faites aux femmes ?

Suite aux déclarations d’Adèle Haenel, qui ont rencontré un grand écho de par la notoriété de l’actrice, la ministre de la justice Nicole Belloubet s’est exprimée sur le sujet. Il est significatif de voir que le gouvernement a choisi de mettre en avant la ministre de la justice sur cette affaire, et non la secrétaire d’État à l’égalité femmes hommes, Marlène Schiappa. En effet, Nicole Belloubet a répondu sur le terrain judiciaire en invitant l’actrice à saisir la justice en revendiquant le travail du gouvernement sur ce terrain ; avec la mise en place d’un système de plainte en ligne.

Le gouvernement sait très bien que dans la société aujourd’hui les femmes victimes de violences n’ont pas d’autres solutions que de recourir à la justice. C’est ce qui leur est proposé comme voie de sortie. Aujourd’hui la justice, sur le papier, celui des lois, condamne le viol, reconnaît le viol conjugal, le harcèlement de rue voire même dans certains pays reconnaît et condamne le féminicide, le fait d’être tuée parce qu’on est une femme. Ce sont des avancées importantes, acquises par la lutte des femmes, qui permettent la visibilisation et la reconnaissance de l’oppression des femmes et des violences spécifiques faites aux femmes.

Pour autant, cela cantonne l’oppression à une liste, incomplète, de violences auxquelles correspondent des condamnations individuelles, tout en laissant chaque femme seule, au cas par cas, face à la justice. « Judiciariser l’oppression patriarcale a restreint sa définition, limitant les portées de la punition à une série de conduites incriminées aux quelques individus rendus responsables, isolément » écrit Andrea d’Atri  du collectif féministe Pan Y Rosas, Du Pain et des Roses en France.
En réalité comment « dédommager » la victime d’une agression sexuelle ? Peut-on rendre sa dignité, à une femme par une condamnation, une sanction judiciaire ? Et en quoi cela garantit-il qu’il n’y ait pas de prochaines victimes ?

On voit bien aujourd’hui que malgré l’augmentation des peines comme moyen de « dissuader » et « d’indemniser » les victimes, les violences patriarcales continuent de se perpétrer, qu’il n’y a n’a pas moins de viols, ni de féminicides, en France et ailleurs dans le monde. Et ceci parce que la violence patriarcale est structurelle à une société dans laquelle la culture du viol est enseignée dès le plus jeune âge, mais aussi repose sur l’exploitation de millions de personnes, dont la moitié sont des femmes.
 
Et, qui est à l’origine du maintien de cette exploitation et de l’oppression de ces millions de personnes ? Quand Adèle Haenel dit à propos des violences patriarcales « c’est notre société, c’est nous, nos amis, nos pères », tout en pointant le caractère sexiste et patriarcal de la justice, ce qu’elle ne précise pas c’est que nous ne sommes pas tous responsables sur le même plan et que l’État et ses institutions -dont les institutions judiciaires - ont une responsabilité bien particulière.

La responsabilité et la complicité de l’État et de l’institution judiciaire

En effet, le système judiciaire actuel qui reconnaît légalement ce qui relève de violences sexistes et sexuelles, a pour conséquence de créer deux camps, d’un côté celui des victimes, les « agressées », qui sont potentiellement toutes les femmes, et celui des « agresseurs », potentiellement tous les hommes. En réalité, les violences patriarcales les plus invisibilisées ne sont pas que celles qui sont le produit de la culture patriarcale dominante qui conduit des individus à violenter, agresser, tuer une femme, mais aussi et principalement celles perpétuées, reproduites, par l’État, ses institutions, celles et ceux qui nous gouvernent et qui détiennent les richesses.

C’est ainsi que l’État et ses institutions protègent quotidiennement la classe dominante, sa corruption par exemple mais aussi ses violences sexistes comme dans le cas de Dominique Strauss-Kahn, de Denis Baupin et de tant d’autres, mais aussi et surtout sont à l’origine de tout un ensemble de lois, de réformes, de déclarations publiques qui sont sources de violences contre les femmes. A l’image de la dernière loi sur l’interdiction du port du voile aux accompagnatrices scolaires, ou encore de la réforme sur l’assurance chômage qui condamne des milliers de femmes à la précarité. On peut également regarder du côté de l’État chilien qui réprime, torture et viole le peuple chilien qui se révolte en ce moment même.

S’il est certain qu’il s’agit pour les femmes de dénoncer et lutter pour qu’aucun crime sexiste ou sexuelle ne soit tu, impuni, pour qu’il n’y ait pas de nouvelles victimes - « pas une de plus », ("Ni Una Menos") en référence au nom du mouvement contre les féminicides en Amérique latine - cette lutte pour les droits des femmes doit se combiner à la dénonciation de la responsabilité et de la complicité des États capitalistes et patriarcaux, et de leurs institutions, qui reproduisent et permettent l’existence d’une longue chaîne de violences patriarcales encore aujourd’hui.




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