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Violences faites aux enfants

Affaire Bastien Vivès. Quand la mise en scène de l’inceste et la pédo-pornographie ne passe plus

Ce mercredi, la direction du Festival de BD d’Angoulême a annoncé l’annulation de l’exposition « Dans les yeux de Bastien Vivès », dont l’annonce faisait polémique en raison du caractère pédo-pornographique d’une partie de son œuvre. Une décision prise au nom de la protection de l’auteur et des festivaliers, qui interroge sur la stratégie à adopter face à la banalisation des violences faites aux enfants.

Gabriella Manouchki

15 décembre 2022

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Ce mercredi, la direction du Festival International de Bande Dessinée d’Angoulême a annoncé l’annulation de l’exposition « Dans les yeux de Bastien Vivès » qui devait se tenir en janvier. Cette décision fait suite à la vague d’indignation qui s’était exprimée ces derniers jours sur les réseaux sociaux, dénonçant le choix du prestigieux Festival de mettre à l’honneur cet auteur.

Pour cause, celui qu’on appelle « le petit génie de la BD » s’est notamment fait connaitre avec des ouvrages qui mettent en scène inceste et pédo-pornographie. Il a aussi tenu des propos polémiques dans des interviews, assumant un contenu « à caractère pédophile » et revendiquant, à défaut de ne pas pouvoir « faire d’inceste dans la vraie vie », de « faire ça dans [ses] livres ».

Sur ses réseaux sociaux, il a aussi pris à partie l’illustratrice Emma lors de la publication de sa célèbre bande dessinée féministe sur la « charge mentale », en dénigrant son travail et en proférant des insultes et des menaces de mort à son égard - le tout sous couvert d’humour. Il a ensuite publié une BD pornographique intitulée ironiquement la « La décharge mentale », mettant en scène des viols incestueux perpétrés par un père de famille dans le cadre d’un foyer.

Interpellée par des figures et des organisations féministes et de la culture, mais aussi par une pétition ayant recueilli plus de 100 000 signatures, la direction du Festival a fini par déprogrammer l’exposition. Une décision saluée par l’association BeBrave, qui a initié la pétition. Mais, si l’auteur a fait son mea culpa sur ses réseaux, expliquant « condamner la pédocriminalité, ainsi que son apologie et sa banalisation », ce n’est pas au nom de principes féministes que l’exposition a été déprogrammée.

Quelques jours plus tôt, l’un des directeurs artistiques de l’exposition expliquait encore qu’une telle annulation serait une « défaite philosophique ». Finalement, dans son communiqué, la direction du Festival explique avoir pris cette décision en raison de « menaces » adressées à l’auteur et « d’intimidations à l’encontre de membres de l’équipe du festival », avant d’afficher son soutien à Bastien Vivès : « Le Festival considère que l’œuvre de Bastien Vivès, dans son ensemble, relève de la liberté d’expression et qu’il revient à la loi de tracer les frontières dans ce domaine et à la justice de les faire respecter ». Une réponse qui illustre la façon dont l’institution phare de la bande dessinée se couvre pour étouffer le scandale qui commençait à remettre en cause son rôle. Car c’est bien la colère des militant·es féministes et des travailleuses et travailleurs de la culture qui est à l’origine de ce revirement.

Alors que, cinq ans après #MeToo, la question des violences faites aux femmes et aux enfants apparaît comme un fait politique, leur banalisation et leur esthétisation dans le monde de l’art ne passe plus. Après l’affaire Polanski, nominé aux Oscars malgré la condamnation pour abus sexuel sur mineure, et l’affaire Duhamel, accusé d’avoir abusé de son beau-fils, le #MeTooInceste a permis une libération de la parole sans précédent sur cette question.

Comme nous l’écrivions, il révélait alors aux yeux de tous la réalité structurelle de l’inceste qui, loin d’être le fait de quelques monstres indignes qu’il s’agirait de neutraliser, touche une personne sur dix. À l’occasion de la mobilisation de novembre contre les violences sexistes et sexuelles, de nombreuses organisations du mouvement féministe ont tenu à dénoncer cet état de fait, rappelant qu’au moins un adulte sur six vit avec la mémoire de violences sexuelles subies dans l’enfance. Dans ce contexte, la mise à l’honneur de l’œuvre de Bastien Vivès par le Festival d’Angoulême ne peut être perçu que comme une provocation.

Pour autant, cette affaire montre bien qu’il ne s’agit pas simplement d’une bataille à mener sur le « contenu » de ce type d’évènement. Si l’exposition a été annulée, c’est avant tout pour que le Festival puisse se laver les mains de tout scandale et poursuivre normalement son activité avec le soutien de l’État, en renvoyant à sa loi et en défendant sa vision dépolitisée de l’art et de « la liberté d’expression » – celle qui, sous couvert de « subversion », banalise et esthétise la violence en laissant intactes les fondements du système capitaliste patriarcal.

Si les directeurs artistiques de l’exposition ont prévu d’organiser un « débat sur les limites de la représentation en bande dessinée » en guise de réponse au scandale, prenant bien le soin de déplacer le débat politique sur le terrain de la « culture », on se doute bien qu’il n’y sera pas question du rôle de l’État dans la normalisation de l’art, encore moins de la famille ou de la société patriarcales en général. Car c’est là le cœur de la question.

Ce n’est pas à l’État, ni à l’institution du Festival d’Angoulême qui relaie sa politique, de décider ce que sont ou non les « bonnes mœurs » et, par conséquent, ce qu’il est ou non correct de produire et diffuser dans le domaine culturel. La fin de la banalisation des violences patriarcales ne s’obtiendra ni par le boycott, ni par l’annulation ou la sanction du contenu ou de son auteur, mais par une lutte politique résolue et indépendante de l’État et de ses institutions, à même de remettre en cause les structures du système capitaliste intrinsèquement patriarcal, telles que la famille et les relation violentes qui s’y déploient dans la plus grande omerta.


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