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Du Pain et des Roses

Un verdict anti #MeToo

Affaire Depp-Heard : une campagne réactionnaire contre la vague féministe sur les violences patriarcales

Le verdict du procès pour diffamation intenté par Johnny Depp contre Amber Heard, ainsi que les débats suscités par celui-ci, est symptomatique de la réaction qui s’organise face à la vague féministe qui s’est développée depuis 2017 à travers le monde. La lutte contre les violences de genre est loin d’être finie dans un monde frappé par une crise sociale, politique et économique.

jeudi 9 juin

Crédits : AFP

Le procès pour diffamation intenté par Johnny Depp, acteur hollywoodien qui a notamment tenu le rôle principal dans Pirates des Caraïbes, contre Amber Heard, son ex femme, actrice et productrice américaine, s’est terminé le 1er juin dernier, par une victoire pour le célèbre acteur américain.

Le jury de la Cour de Fairfax County dans l’Etat de Virginie a en effet décidé que l’actrice lui devait 15 millions de dollars pour des propos tenus en 2018 où elle affirme avoir été victime de « violences domestiques » sans mentionner explicitement le nom de l’acteur. Ce dernier a quant à lui été condamné par le tribunal américain à lui verser 2 millions de dollars pour l’avoir accusée d’élaborer un « coup monté » contre lui.. Ce verdict vient clore sept semaines d’un procès d’une ampleur inédite, marqué par la libération d’une parole réactionnaire sur le terrain des violences patriarcales, et dont la dimension politique 5 ans après le début de #MeToo est indéniable.

Procès Depp-Heard : la conclusion d’une longue offensive juridique

Le procès Depp-Heard survient après six années de conflits entre les deux célébrités américaines. En 2016, les deux acteurs divorcent après un an de mariage. A l’époque, Amber Heard dénonce les violences conjugales dont elle a été victime par Johnny Depp entre 2013 et 2016, et obtient une mesure d’éloignement. A l’issue de la procédure de divorce, ils publient une déclaration commune dans laquelle ils déclarent qu’« aucune des parties n’a porté de fausses accusations dans un but lucratif. »

En 2018, l’avocat de Johnny Depp, Adam Waldman, qui depuis a été écarté de l’affaire, décide de mener une offensive en choisissant de développer un contre-récit : Johnny Depp aurait été victime lui aussi de violences conjugales de la part de Heard qui est une menteuse vénale cherchant avant tout à salir l’acteur et à détruire sa carrière. Ils décident d’attaquer avec deux procès pour propos diffamatoires : un premier au Royaume-Uni contre le journal The Sun et un article dans lequel il est décrit comme un « wife beater » (homme qui bat sa femme), et un second aux Etats-Unis contre des propos tenus par Amber Heard dans une tribune où elle affirme avoir été victime de violences conjugales (sans citer expressément le nom de l’acteur).

Johnny Depp perd le premier procès en 2020. Le juge reconnaît alors que 12 des 14 faits dont il est accusé dans l’article de The Sun sont « substantiellement vrais », et qu’Amber Heard a bien été victime de violences. En parallèle se développe un mouvement d’opinion pro-Johnny Depp, alimenté par l’acteur, ses avocats, et appuyé par des influenceurs et médias réactionnaires comme le Daily Wire par exemple - qui a dépensé des dizaines de milliers de dollars pour promouvoir leurs articles anti-Heard. Ce mouvement, piloté par des comptes Twitter qui ont fait leur beurre sur l’affaire, entend prouver qu’Heard est une menteuse instable ayant monté de toute pièce un coup monté contre la star mondiale.

Un procès médiatique et une campagne de masse niant le caractère systémique des violences patriarcales

Alors qu’il a été débouté de son appel du jugement britannique au printemps 2021, l’ouverture d’un procès en diffamation aux Etats-Unis un an plus tard – cette fois contre la tribune publiée par Amber Heard dans le Washington Post – vise à faire de Johnny Depp la principale victime dans l’affaire en s’appuyant sur une offensive tant médiatique que juridique.

Un moyen selon l’acteur d’obtenir une réparation matérielle et symbolique pour tous les contrats juteux qu’il a perdu depuis qu’il est accusé publiquement de violences conjugales. Pendant 7 semaines, ce procès, diffusé en direct sur les chaînes de télé et relayé sur les réseaux, a conduit à l’exposition de tous les faits de violences, les éléments de preuves, ainsi que les témoignages à la barre, de chacune des deux parties.

Sur le terrain de la médiatisation, les détracteurs de Heard ont été les plus à l’offensive. Sur TikTok, le hashtag #JusticeForJohnnyDepp a été visionné plus de 19 milliards de fois et les vidéos s’en prenant à Amber Heard se comptent par centaines de milliers. L’objectif de cette campagne de masse – qui vise principalement un public jeune – est de décrédibiliser l’actrice en la faisant passer pour une femme vénale et mythomane. En particulier, sa prétendue « mauvaise interprétation » de son « rôle » de victime à la barre est au cœur de la stratégie. : « Regardez comme elle joue mal ! » pouvait-on régulièrement lire dans de nombreux commentaires.

En parallèle de la campagne médiatique, c’est sur les institutions judiciaires étatsuniennes que se sont appuyés les avocats de l’acteur. En effet, tandis que la décision britannique avait été rendue par un juge professionnel, le délibéré de la Cour de Fairfax County a été celui d’un jury – composé de deux femmes et cinq hommes – issu de la société civile. « Je pense que dans 99% des cas, quand il y a une grande célébrité impliquée, c’est elle qui gagne, que ce soit au pénal ou au civil. Les jurés adorent les célébrités » souligne ainsi David Ring, avocat civiliste à Los Angeles et spécialiste en matière de droit du harcèlement sexuel. Dans le même sens, Mark Stephens, avocat en droit de la famille cité par Le Washington Post, explique que la stratégie que l’acteur a adopté – « celle du déni, de l’attaque et de l’inversion victime-agresseur » – marche davantage avec des jurés, plus poreux aux pressions médiatiques.

Dans ce cadre propice aux offensives réactionnaires, Johnny Depp est parvenu à semer le doute sur la véracité des faits et à imposer le récit selon lequel la violence venait soit principalement d’Amber Heard dans la majorité des cas, soit de la « toxicité » de leur relation créant une violence mutuelle.

Cette sur-médiatisation doublée d’une campagne de masse permettant la divulgation de n’importe quel détail de l’affaire et l’utilisation – le plus souvent tronquée ou trafiquée – des faits et preuves est ce qui a permis de porter un coup à ce que défend la vague féministe de ces dernières années contre les violences de genre. En effet, cela a conduit à l’extrême individualisation de la question des violences conjugales en les dépeignant comme des « faits divers », des « violences banales » (qu’on peut tourner en ridicule) ou comme étant le produit d’une « relation toxique », alors même qu’elles sont systémiques et un problème de société où six femmes sont tuées chaque heure dans le monde par un homme qu’elle connaisse.

Amber Heard, une « mauvaise victime » ?

Pour nier les violences subies, la campagne réactionnaire s’est également appuyée sur le fait qu’Amber Heard se soit défendue, mais aussi de multiples éléments comme le fait qu’elle soit instable psychologiquement, bisexuelle et donc soupçonnée d’infidélité par son ex-mari. Cette campagne de masse s’est ainsi appuyée sur des mécanismes habituels utilisés contre les femmes victimes de violences sexuelles.

« Si vous étiez en train de vous faire étrangler, n’essayerez-vous pas de sauver votre vie de n’importe quelle manière ? Demandez-vous si vous encourageriez vos filles ou vos sœurs à ne pas essayer de sauver leur peau quand quelqu’un les attaque pour la énième fois » expliquait ainsi Amber Heard en 2021 pour interpeller l’opinion.

Dans une société où les femmes sont éduquées à tout accepter, à ne pas élever la voix, à souffrir et à pardonner « par amour », ces comportements sont attendus d’elles lorsqu’elles sont victimes de violences conjugales physiques, psychologiques, sexuelles. A ce titre, en dépit des très nombreuses preuves des violences subies, Amber Heard a été présentée et perçue à échelle de masse comme une « menteuse » qui « dessert les vraies victimes » car elle n’aurait pas eu une attitude irréprochable au sens où elle aurait tenté de se défendre.

Une idée que le verdict du procès n’a pu que renforcer, et qui incarne une offensive importante contre toutes les femmes victimes de violences conjugales qui parce qu’elles ont parfois essayé de riposter auraient peur d’être considérées coupables au même titre que leur (ex)-conjoint.

La condamnation d’Heard : une contre-attaque des classes dominantes et des réactionnaires face à la vague féministe ?

De ce point de vue, l’issue de ce procès met à nouveau en lumière le caractère patriarcal de la justice et témoigne de l’impasse de la judiciarisation de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Donnant raison à Johnny Depp, la justice montre qu’elle est cette institution qui majoritairement classe sans suite les plaintes pour violences sexistes et sexuelles ou prononce des non lieux, requalifie des « viols en réunion » en abus sexuels, ou encore enquête systématiquement sur la vie privée des victimes transformant régulièrement celles-ci en accusées. C’est ce qu’il s’est notamment passé dernièrement dans le cas de l’affaire du Quai des orfèvres où l’enquête sur la vie privée d’Emilie Spanton, ayant accusée plusieurs officiers de police de l’avoir violée, a permis d’aboutir en appel à l’acquittement des deux fonctionnaires.

Avec la reconnaissance de la plainte en diffamation, la justice montre également à quel point elle offre des outils aux agresseurs pour contre-attaquer face à leurs victimes. Pour tous ceux qui attaquent le « tribunal médiatique » qu’aurait ouvert « l’ère MeToo » depuis 2017, le verdict du procès constitue une victoire. Pour les personnalités comme Johnny Depp mais également pour tous les hommes puissants, il y a un intérêt à ce que les violences de genre soient tues, et à ce qu’elles relèvent d’une justice qui relaxe majoritairement les hommes puissants et riches inquiétés dans ce genre d’affaires.

Ces derniers aimeraient garantir la situation (réactionnaire) où la question des violences de genre est une affaire privée silencée et relevant de la justice (supposée compétente sur le sujet) où les femmes doivent prouver qu’elles sont des « vraies » victimes. La plainte pour diffamation pourrait être fort pratique en ce sens et l’enjeu du procès de Johnny Depp était ainsi de créer un précédent pour contrecarrer la libération de la parole des femmes. Les représentants Républicains du comité juridique de la chambre des représentants aux Etats-Unis se sont d’ailleurs félicités de la victoire de l’acteur. Une illustration du caractère réactionnaire de cette offensive. D’autres personnalités accusées de violences ont d’ores et déjà commencé à se saisir de cette brèche, à l’instar de Denis Baupin (qui a perdu son procès), Marylin Manson, proche de Johnny Depp, de Brad Pitt ou encore de Patrick Poivre d’Arvor en France.

A l’inverse, pour les militantes féministes, ce procès surmédiatisé, la condamnation et les discours misogynes qui vont avec, risque de contribuer à refermer la « boîte de pandore » ouverte depuis 2017, et de nuire, encore plus violemment, aux femmes les plus opprimées. Le message envoyé par ce verdict va en effet dans le sens de dire aux victimes de se taire sous peine de représailles, et ainsi de maintenir un statu quo pour celles qui n’ont pas les moyens matériels d’affronter un patron, un politicien ou un mari, qui peut les licencier, détruire leur carrière, les humilier publiquement ou encore se payer un meilleur avocat. Le tapage médiatique autour de l’affaire et ce verdict vont dans le sens également de décourager les victimes de prendre la parole, de témoigner publiquement : car si l’on n’est pas une victime « irréprochable », si l’on s’est défendue, si l’on n’a pas parlé au bon moment, tous ces éléments pourront être retenus contre nous pour discréditer notre parole.

Les dernières victoires démocratiques féministes ont été conquises par des mobilisations de rue et un rapport de force collectif

Face à l’indignation, et parfois le désespoir, que suscite ce procès et son verdict, il s’agit de voir que cette contre-offensive réactionnaire est avant tout un signe de fébrilité face à une vague féministe internationale qui est née de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Ces dernières années ce qui a fait reculer en partie la classe dominante et les réactionnaires, ce sont les mobilisations de masse contre les violences de genre, et ce loin des tapis rouges d’Hollywood. Cela vaut par exemple pour la victoire la plus emblématique des années passées : la légalisation de l’avortement en Argentine.

Pour autant, ces acquis démocratiques nécessitent un combat permanent, comme nous le montre la situation aux Etats-Unis où le droit à l’avortement est menacé. Si le combat pour des droits comme celui de pouvoir avorter gratuitement et librement, de pouvoir vivre sans risquer d’être agressée ou tuée en raison de son genre ou de son orientation sexuelle, est permanent, c’est parce qu’il est articulé à la lutte contre le système d’exploitation capitaliste qui maintient des milliards de personnes dans l’aliénation et l’exploitation. Ainsi, les mêmes gouvernements qui légalisent l’avortement maintiennent dans le même temps des politiques d’austérité qui nuisent à des millions de femmes. Cela empêche ainsi l’accès réel à l’ensemble des femmes à un avortement libre et gratuit, tout comme cela maintient la perpétuation des violences sexistes et sociales.

Dans le même pays où le verdict du procès Heard-Depp a été prononcé, l’avortement est aujourd’hui remis en cause, et la seule perspective qui est proposée par la gauche institutionnelle est de voter Démocrate aux prochaines élections de mi mandats pour battre les Républicains, alors même qu’ils n’ont jamais profité de leurs positions quand ils étaient au pouvoir pour garantir la légalisation de l’avortement mais aussi sa gratuité et son accès à toutes. Pourtant, ce qu’il faudrait aujourd’hui pour renverser la situation, c’est développé, partout, dans les universités mais aussi sur les lieux de travail et dans les syndicats, des assemblées pour réclamer un avortement légal, libre et gratuit. C’est seulement en allant dans cette direction, en articulant la lutte pour nos droits à celle contre le système capitaliste en indépendance des institutions, que nous pourrons faire face à la droite, à l’extrême droite et aux réactionnaires, qui sont loin encore d’avoir gagné aux Etats-Unis et ailleurs.



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