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Agen. Une nouvelle tentative de suicide accable la politique managériale du laboratoire UPSA

Mercredi dernier, une salariée du groupe pharmaceutique agenais UPSA a tenté de mettre fin à ses jours en dénonçant la direction, un acte qui met en lumière une politique managériale criminelle dénoncée par les organisations syndicales et d’autant plus inacceptable en pleine crise sanitaire.

mardi 30 mars

Crédit Photo : AFP / GEORGES GOBET

Mercredi dernier, à UPSA (Agen) alors qu’elle devait embaucher à 13h, Letizia Storti se rend sur son lieu de travail dès 8h pour se jeter dans le vide depuis l’étage de la direction. Engageant une chute de 10 mètres de haut dans le hall du géant pharmaceutique agenais, elle est transférée en urgence au CHU de Bordeaux. D’après son fils, mercredi soir son pronostic vital n’est plus engagé. Un acte dramatique et éminemment politique puisqu’elle laisse derrière elle une lettre, envoyée précédemment à plusieurs de ses proches, afin d’expliquer les raisons qui l’ont menées à cet acte, elle ne sont pas personnelles tient-elle à exclure, mais liées aux conditions de travail. D’après un journaliste de France 3 ayant eu accès à la lettre manuscrite, elle y dénonce "Une pression subie continuellement.".

Ancienne responsable syndicale de FO et conductrice de ligne au sein de l’entreprise, elle avait également incarné à l’écran ce monde du travail dans le film En Guerre de Stéphane Brizé. Ce dernier a également souhaité, invité sur le plateau de C’est à Vous, rendre hommage à Letizia en rappelant la responsabilité de l’entreprise dans ce drame. 

Mais d’autant plus dramatique, cette tentative de suicide a des précédents. En effet elle fait suite à celle d’un cadre deux jours plus tôt, et d’un autre salarié délégué syndical CGT qui a mis fin à ses jours en octobre dernier. Il dénonçait déjà la direction et la pression qui l’a poussée à se suicider. Derrière ces tentatives de suicides à répétition, le syndicat FO où milite Letizia dénonce “un problème de management à Upsa”.

Rachat et crise interne : les travailleurs paient de leur santé et de leur vie

En 2018 les actionnaires américains du groupe BMS annoncent leur retrait de l’entreprise agenaise de fabrication de médicament courant, notamment contre les maux de têtes, et le rachat alors en discussion par un géant japonais Taisho est conclu le premier juillet 2019. Or l’inquiétude se fait déjà ressentir dans les propos tenus par des salariés préoccupés dès 2018 : “Les chiffres on les voit baisser, les volumes, nos chaînes ne tournent pas... pas comme elles devraient en tout cas. Nous sommes inquiets depuis le départ, nous n’arrêtons pas de le dire haut et fort”. En effet UPSA, premier employeur du Lot-et-Garonne représente 1400 emplois à ce moment et pas moins de 4000 emplois induits. L’avenir de l’entreprise est aussi celui de milliers de vies de travailleurs et leur famille. 

Depuis l’arrivée de Taisho, plus grande entreprise de médication japonaise, le flou plane quant à l’avenir de l’entreprise. Le groupe peine à proposer une orientation pour la suite. « On nous a présenté des projets, mais sans rien de concret. [...] On a l’impression qu’il n’y a pas de stratégie claire, de projection précise » rapporte un salarié. 

D’autant plus que, quelques mois après le rachat, en octobre 2019, UPSA se confrontait à une perte de marché avec l’arrivée d’un médicament générique à l’un des leurs, produit par un concurrent américain. Une secousse sur le marché pharmaceutique qui a renforcé l’instabilité de l’avenir de l’entreprise soumise à l’impératif de rentabilité par et pour ses actionnaires.
Une salariée et syndiquée de Sud Chimie, Patricia Lopez, expliquait à Sud Ouest “Cela fait un an et demi que l’on nous répète les mêmes choses. Nous perdons des volumes et rien n’est fait pour redresser la barre, on ne voit pas d’engouement pour relever la tête. Alors ce que l’on peut imaginer de l’avenir, c’est moins de boîtes, avec moins de salariés, et plus de bénéfices passant par les holdings pour remonter l’argent vers l’actionnaire." La direction compte donc faire payer cette perte de vitesse aux travailleurs pour sauver leurs profits, et ce, peu importe les conséquences psychologiques et sociales de leurs choix.

Des plans qui aggravent des risques déjà présents

Upsa promet non seulement des cadences de plus en plus insoutenables mais laisse y compris planer sur les travailleurs une menace constante de se retrouver sur le carreau du jour au lendemain. Des méthodes managériales qui créent une atmosphère de stress permanent, et impliquent des cadences plus lourdes en facturant les déboires compétitifs de l’entreprise sur le marché, aux travailleurs. Damien Planès, autre représentant du personnel rappelle à Le Petit Bleu la « hausse des situations de stress au travail, des troubles du sommeil ou émotionnels » 

Également significatif de la situation, la Carsat (Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail) aurait récemment adressé au site une « injonction visant à des mesures dont l’accompagnement psychologique des élus ». Ainsi la direction ajoute à cette pression, une répression politique contre les travailleurs organisés pour défendre leur avenir.

Certes pour la CGT la situation remonte même au-delà du rachat puisque déjà des rapports sur les risques psycho sociaux commandés par le syndicat tiraient la sonnette d’alarme 7 ans auparavant. Mais aujourd’hui ceux-ci s’aggravent. Dans l’attente d’un projet de relance industriel dont ils ne voient pas la couleur, les travailleurs inquiets pour leur avenir, se rendent au travail la boule au ventre.

Nos vies valent plus que leurs profits

La direction veut rentabiliser en se débarrassant de travailleurs, c’est par la casse de l’emploi que les actionnaires comptent passer afin de maintenir leurs profits. Cela est clair pour les travailleurs qui ont été mis au courant, il y a quelques mois, de licenciements à venir, sans savoir quand ni combien. Officiellement cependant rien ne se concrétise, et ainsi, pression, répression et menaces participent tout autant à générer une inquiétude flottante et dévastatrice chez les travailleurs. Pour Stéphane Brizé, le scénario qui se profile rappelle celui de France Télécom notamment, "l’idée de l’entreprise c’est de faire partir le maximum de salariés, dans cette entreprise, dans beaucoup d’entreprises avec des plans volontaires de départ. Et quoi de mieux pour demander aux gens de partir que de rendre la situation insupportable comme chez France Telecom, et ça coûtera toujours moins cher que n’importe quel PSE.”

Suicides et sanction arbitraires prises à l’encontre des représentants syndicaux (avertissements, mises à pied, etc) témoignent d’une volonté de se débarrasser des travailleurs en les poussant à bout, en appuyant notamment sur les représentants syndicaux pour faire des exemples : une volonté de museler, qui s’inscrit dans une politique de répression syndicale.

Ainsi ce que promettent le patronat et les actionnaires, qu’ils soient américains, français ou japonais, ne sont, ni la santé des travailleurs ni l’emploi, mais bien leurs intérêts privés en augmentant la charge de travail et réduisant la masse salariale. Les conséquences sont lourdes pour les travailleurs poussés vicieusement à la porte ou à travailler davantage et plus vite, cette politique est responsable des tentatives de suicides qui se sont répétées depuis plusieurs mois. Nicolas Prat, délégué CGT, a raison de s’inquiéter de leur intention “avant tout à défendre leurs propres intérêts personnels et individuels plutôt que les salariés”. Une logique à l’œuvre dans tous les secteurs comme en témoigne les PSE hebdomadaires, et autres plans de licenciements au travers desquels le grand nombre de groupes profitent de la crise pour faire passer leur plan sociaux prévus de longues dates.

Cependant cette politique est d’autant plus scandaleuse de la part d’un géant pharmaceutique en pleine crise sanitaire. La même incohérence s’est récemment exprimée chez Sanofi, montrant l’irrationalité capitaliste, de la possession privée de laboratoires dans les intérêts économiques d’une minorité. UPSA spécialisé dans la production d’Efferalgan et de Dafalgan possède des chaînes de productions et savoir-faire évidemment indispensables dans la période que nous connaissons. Entre les mains de capitalistes ceux-ci sont envisagés comme source de profits comme une autre, avec des travailleurs dont la vie n’est vue que comme une charge, une marge de manœuvre et d’ajustement. Pourtant ils sont ceux qui sont en première ligne, font tourner le pays et dont le travail est indispensable, ces industries devraient être sous contrôle des travailleurs et nationalisées. 

La direction essaie de temporiser l’idée d’une casse sociale prochaine dont elle a pourtant averti les travailleurs, mais les effets sont dores et déjà à l’œuvre comme le révèle les tentatives de suicides dans l’entreprise par des salariés poussés à bout. Il est impératif de dénoncer la situation et d’exiger la mise en place d’une commission indépendante afin d’éclaircir les plans morbides prévus par la direction contre les salariés, en ouvrant par exemple les livres de comptes, première étape pour y voir plus clair. L’interdiction des licenciement, des suppression d’emploi et l’arrêt des cadences infernales pourront de même n’être imposés que par l’exclusion de tout pouvoir décisionnaire de ceux qui ont poussé Letizia et son collègue à se donner la mort ou à tenter de le faire. Ce sont aux travailleurs de décider comment et quoi produire, pour leur santé et pour s’assurer que leur savoir-faire et leur force de travail soit mise à profit de la santé de la population et non des intérêts financiers d’une poignée de parasites. 




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