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Débats

Retour sur le 1er mai

Agression de militants CGT le 1er mai : une attaque de l’extrême-droite ?

Après la violente et injustifiable attaque contre des militants syndicaux, la direction de la CGT dénonce « l’extrême-droite ». Une accusation erronée, qui conduit à dissimuler les questions politiques fondamentales que soulève cette attaque perpétrée par des manifestants.

mercredi 5 mai

Crédits photo : Capture d’écran Line Press

Une agression inacceptable contre des militants syndicaux

Ce samedi 1er mai, dans un contexte marqué par une stratégie de la tension de la part des forces de répression à l’offensive, chargeant, gazant et éclatant les cortèges dans les manifestations à Lyon et à Paris, des heurts ont éclaté place de la Nation. Des militants CGT ont ainsi été la cible de manifestants. Ceux-ci s’en sont notamment pris très violemment à des membres du service d’ordre mais également à des militants siglés CGT ou aux camionnettes du syndicat à coup de poings, bouteilles, pavés. D’autres syndicalistes ont reçu des liquides corrosifs.

On en sait aujourd’hui un peu plus sur cette agression inacceptable qui a abouti à blesser 21 militants de la CGT dont 4 de façon grave. D’après le journaliste Maxime Reynié, qui a recoupé plusieurs témoignages, l’attitude passive de la CGT a été perçue comme responsable de charges policières contre le cortège de tête. Il faut ici préciser que c’est en premier lieu la stratégie de maintien de l’ordre offensive du gouvernement qui est responsable de ces tensions, et que des membres du black bloc remettent en cause les accusations portées contre la CGT. Quoi qu’il en soit, en représailles, des manifestants ont nassé les camions de la CGT à l’arrivée à Nation et jeté des projectiles sur les militants, ce à quoi le service d’ordre a répliqué par des gaz avant de subir une charge de manifestants, frappant de façon aléatoire et très violente des membres du service d’ordre et de simples militants CGT. Une attaque qui a beaucoup choqué et qui doit être condamnée fermement par l’ensemble des militants.

Depuis, la question de savoir qui a attaqué la CGT enflamme les réseaux sociaux. Or, à cette question légitime, la CGT a choisi de répondre en pointant « l’extrême-droite ». Une accusation difficilement étayée, et qui pose de nombreux problèmes politiques pour comprendre ce qui s’est passé le 1er mai.

Accuser « l’extrême-droite » : une façon de contourner les discussions politiques

De nombreux dirigeants et militants de la CGT avancent depuis samedi une thèse : l’attaque de samedi serait le fait de militants d’extrême-droite. Lors de la conférence de presse organisée ce mercredi, Valérie Lesage de l’URIF CGT a ainsi expliqué : « Nous réaffirmons que les différentes attaques subies par les militantes et militants de la CGT ont été faites par des individus clairement, et pour leur grande majorité, issus de l’extrême-droite. Nous affirmons que cette attaque est bel et bien du type fasciste. En témoigne la haine, les insultes proférées, les armes utilisées, le déchaînement sur les réseaux sociaux. » De son côté, Philippe Martinez a noté lors de la même conférence de presse que : « Ca a été très bien organisé, c’est un acte prémédité. »

Ces accusations dessinant une attaque coordonnée de l’extrême-droite contre la CGT se heurtent pourtant à de nombreux éléments. De fait, les nombreuses vidéos et témoignages publiés depuis laissent assez peu de doutes sur le fait que l’agression a été menée par des manifestants de la tête de cortège, cherchant à se venger de l’attitude qu’aurait eu la CGT pendant la manifestation [1]. Dans une note interne, des militants du syndicat Solidaires, présents dans le service d’ordre de la manifestation, notent d’ailleurs que s’« il est très difficile d’identifier et de caractériser clairement ces individus », « on compte d’ancien-nes membres d’organisations anarchistes individualistes ou autonomes, certain-es en ont été exclu-es en raison de comportements violents, sexistes ou dominants, d’autres en sont parti-es. Une partie des personnes qui nous agressent sont par ailleurs souvent très alcoolisées. Plus inquiétant, une partie d’entre elles tiennent un discours anti-syndical, réactionnaire, homophobe et sexiste et arborent des symboles réactionnaires voire rouge-bruns (…). » De même, si le profil d’un des manifestants identifiés, proche de groupes de bikers ayant des affinités avec l’extrême-droite, a été utilisé comme preuve du caractère de l’attaque, l’homme en question apparaît davantage comme un Gilet jaune de la première heure, certes confus, que comme un militant d’extrême-droite.

En ce sens, l’attaque est loin de ressembler à une offensive préméditée de l’extrême-droite et se situe plutôt dans la continuité des épisodes récurrents de tensions entre cortège syndical et cortège de tête. Une continuité par rapport à laquelle l’agression marque cependant un saut en termes de violence, dans le contexte d’une certaine décomposition du cortège de tête en lien avec l’absence de dynamique de mobilisation et la confusion présente chez certains secteurs des Gilets jaunes. Le refus de la direction de la CGT d’assumer cette lecture, qui s’impose pourtant chez de nombreux militants de terrains ou de témoins, n’est pas innocente. Elle permet en effet de pousser sa base à faire bloc contre le danger « fasciste », mais également de mettre sous le tapis les contradictions que l’agression révèle et qui se sont notamment exprimées dans la réception de celle-ci de la part de nombreux militants.

Des réactions à l’agression qui doivent alerter les militants syndicaux

Au-delà de l’agression violente inacceptable et injustifiable, les réactions qu’a suscité celle-ci chez de nombreux militants Gilets jaunes ou autonomes pose question et devrait alerter l’ensemble des militants syndicaux qui veulent comprendre ce qui s’est passé le 1er mai. Sans défendre l’agression, nombre de personnes ont en effet refusé de se solidariser avec la CGT après l’attaque, pointant sa responsabilité et le passif de son service d’ordre. Du côté des figures des Gilets jaunes, Priscilla Ludosky a par exemple réagi samedi en dénonçant le service d’ordre de la CGT, tandis que Jérôme Rodrigues a pointé la responsabilité de « Martinez » en commentant une vidéo d’affrontements entre CGT et manifestants. Partagée par de nombreuses autres figures, la position des deux Gilets jaunes est problématique, mais elle a plus à voir avec une colère contre les syndicats et leur stratégie qu’avec l’extrême-droite, et elle est partagée par des militants de tous horizon, y compris syndicaux.

Ces réactions à des violences injustifiables cristallisent une colère contre les directions syndicales et les formes traditionnelles de manifestation qu’elles plébiscitent. Ce rituel politique institutionnalisé et pacifique, que beaucoup associent aux fameuses « merguez » ou « mojitos » de la CGT, est critiqué par de nombreux manifestants pour son inefficacité. Une critique qui va souvent de pair avec un culte de l’action directe minoritaire contre des symboles du capitalisme en tête de manifestation, mais qui peut aussi être portée par des militants ouvriers et syndicaux, conscients des limites de stratégies syndicales refusant de construire un véritable rapport de forces par la grève. Cette colère ne débouche normalement, et heureusement, pas sur des violences comme celles du 1er mai, mais force est de constater qu’elle fait le lit d’un sentiment anti-syndical déjà présent en novembre – décembre 2018, et fruit d’une assimilation de la politique de la direction de la CGT à l’ensemble des militants syndicaux, et de l’ensemble des militants syndicaux à l’État et à ses forces de répression. Une confusion par ailleurs assumée par certains courants autonomes, qui contribuent à l’anti-syndicalisme / anti-ouvriérisme diffus d’une partie du cortège de tête.

Sans faire aucune concession aux violences du 1er mai, ce sentiment doit être regardé en face plutôt que de profiter de l’attaque pour régler leurs comptes aux Gilets jaunes et les rejeter dans le camp réactionnaire. Car elles révèlent les rancœurs accumulées contre la politique de la direction de la CGT depuis 2018 et avant. Entre refus de la convergence avec les GJs, condamnation des violences des manifestants dans un communiqué de la honte signé le 6 décembre 2018 par l’ensemble des directions syndicales à l’exception de Solidaires, stratégie perdante du « dialogue » avec Macron sur le dos des mouvements sociaux et des journées saute-moutons… Ce sentiment s’attise dans une période où la crise génère une colère sourde, qui peine à trouver des voies d’expression. Entretenue par le gouvernement et les violences policières en manifestation, elle peut se retourner contre d’autres secteurs du mouvement social faute de perspective, et faire ainsi le lit d’agressions aussi décomposées et injustifiables que celles du 1er mai.

Comment répondre à l’attaque du 1er mai ?

Caractériser la nature de l’agression est d’autant plus fondamental, que la direction de la CGT a choisi de répondre à l’attaque en dialogue avec le gouvernement et les forces de répression. « Ce qui est arrivé samedi s’est déroulé sous les yeux des forces de l’ordre, qui ne sont pas intervenues. » a ainsi regrettée Céline Verzeletti, secrétaire confédérale CGT interrogée par Libération samedi. Benjamin Amar, a de son côté noté sur TF1 samedi : « Si vous étiez là depuis 13h, vous avez vu arriver un certain nombre de personnes facilement identifiables, tout de noir vêtu qui sont passés devant tout le monde, y compris devant les policiers » Enfin, Philippe Martinez a dit regretter que Macron ne l’ait pas appelé après l’agression, avant d’appeler lors de la conférence de presse à une « enquête parlementaire » sur le maintien de l’ordre.

Cette position ouvre la voie aux pires instrumentalisations de la part du gouvernement. Schiappa a d’ailleurs saisi la balle au bond en feignant d’apporter son soutien aux syndicalistes attaqués, avant de pointer du doigt les manifestations. « J’observe que les manifestations rassemblent de moins en moins de monde, mais qu’elles sont de plus en plus violentes donc elles se transforment » a-t-elle expliqué dans un discours idéal pour légitimer et préparer la répression de prochaines mobilisations sous couvert de soutien aux « syndicats ». Un risque réel en période d’escalade sécuritaire et de menaces sur le droit de manifester.

Or, à rebours de toute compromission avec le gouvernement au nom d’une lutte contre le « fascisme », c’est bien d’un plan de bataille pour mettre fin à ses attaques et à sa politique sécuritaire que nous avons besoin. Un plan qui doit se nourrir de la radicalité qu’ont incarné les Gilets jaunes tout en s’appuyant sur les méthodes de la lutte de classe et l’auto-organisation, et qui est le seul moyen de résoudre la tension entre militants syndicaux d’un côté, Gilets jaunes et autres manifestants radicaux de l’autre, qui fait le lit de l’extrême-droite. Celle-ci s’est d’ailleurs frottée les mains face aux scènes de samedi, en profitant pour distiller son venin anti-syndical et sa haine de classe [2]. En l’absence de stratégie gagnante pour organiser la colère et faire reculer Macron et le grand patronat, la polarisation ne pourra que s’accentuer entre d’un côté des cortèges traditionnels que les directions syndicales conçoivent comme des instruments de pression préalable au « dialogue social », et de l’autre des cortèges de tête conçus comme un échappatoire – relatif et le temps d’une manifestation seulement – à l’encadrement des manifestations par les bureaucraties syndicales.

Notes

[1] Les nombreuses vidéos permettent de comprendre la scène, et de capter y compris des échanges entre des personnes qui s’en sont pris à la CGT. C’est le cas dans ce reportage ou dans celui-ci.

[2] A l’image de Bernard Vivier, ce pseudo spécialiste du travail, vrai militant proche de l’extrême-droite interrogé par France 2 samedi soir et signalé sur Facebook par Rosa Moussaoui.




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