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Agressions de réfugiés en Grèce : la politique inhumaine de l’UE mise à nu par la crise turque

Dans le contexte de la crise ouverte par la guerre turco-syrienne, l’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Union européenne met en exergue la politique brutale de l’Europe forteresse et l’instrumentalisation de la question des réfugiés.

mercredi 4 mars

Crédits photo : REUTERS/Dimitris Michalakis

Les images sont plus que révoltantes. A la frontière grecque ont eu lieu des scènes de violence de la part des garde-côtes et gardes-frontières grecs envers les réfugiés affluant de Turquie. Des embarcations ont été malmenées et visées par des tirs et des lacrymogènes ont notamment été utilisées sur la frontière terrestre. Le bilan fait déjà état d’un noyé et de plusieurs blessés suite à ces actes.

De part et d’autre de la frontière, ces images terribles ont donné lieu à une passe d’armes entre gouvernements se renvoyant la responsabilité des violences. Le jeu géopolitique qui se joue dans la guerre turco-syrienne et les tensions avec la Grèce mettent brutalement en lumière la politique mortifère de l’Union européenne en matière d’immigration. L’instrumentalisation de la question des migrants dans ce conflit rompt en effet avec sa mise sous le tapis par l’UE qui avait fait le choix de déléguer la fermeture de ses frontières à la Turquie.

La crise géopolitique révèle le visage brutal de la politique de l’UE en matière d’immigration

Suite aux revers turcs en Syrie, Erdogan annonçait vendredi dernier ouvrir les frontières avec l’UE et encourager les migrants et réfugiés retenus en Turquie à s’y rendre. Cette menace intervient alors qu’Ankara souhaite faire pression sur l’UE pour obtenir son soutien financier dans le conflit contre la Syrie. En effet, depuis 2016, un accord avec Bruxelles délègue à la Turquie le contrôle des frontières et la gestion de l’afflux des réfugiés poussés au départ par les guerres au Moyen-Orient, moyennant 6 millions d’euros.

La rupture de l’accord par Ankara entraîne une crise en la matière au sein de l’UE. A Kastaniès, à la frontière gréco-turque, le premier ministre grec Kyriakos Mitostakis a ainsi déclaré, aux côtés de la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen : « l’Europe ne sera pas la victime de chantage de la part de la Turquie sur la question des réfugiés ». De fait, l’UE a depuis annoncé une aide de 700 millions d’euros à la Grèce et le renfort de Frontex, agence européenne de défense, et entend bien poursuivre dans la politique répressive de fermeture des frontières.

Pour autant, les désaccords entre les pays-membres persistent et, malgré la réponse collective affichée par la présence de la présidente de la Commission sur le terrain, les pays d’entrée, ici en premier lieu la Grèce, restent les premiers pays confrontés à cette arrivée. La mise en place de « Hotspots » dans les îles grecques (à Lesbos, Samos et Chios notamment) et en Italie confie en effet à ces pays le rôle de sas d’entrée vers le reste du continent, faisant porter le poids de cette gestion sur les seuls pays frontaliers.

Au-delà des considérations budgétaires et géopolitiques, ce sont pourtant des vies humaines qui sont en jeu. L’Europe forteresse dessine ainsi dans la Méditerranée ses frontières, mesurables par le nombre de vies perdues dans la traversée douloureuse de réfugiés à la recherche d’un avenir meilleur.

Le durcissement de la politique répressive de fermeture des frontières, surenchère à la pression de la Turquie, est ainsi un pas de plus dans la politique anti-migrants de l’Union européenne.

Surenchère réactionnaire en Grèce

La politique anti-immigration a trouvé en Grèce, en la personne de Kyriakos Mitsotakis, un défenseur zélé. Depuis son élection, le premier ministre a multiplié les expulsions et surfe sur le terrain nationaliste. Cette politique décomplexée a ouvert la porte à une surenchère nationaliste et à une haine anti-migrants, avivées par la situation tendue que traverse la Grèce actuellement. Selon le HCR, agence de l’ONU pour les réfugiés, 20 000 migrants affluent à la frontière grecque.

« Il s’agit d’une invasion », déclarait lundi Adonis Georgiadis, ministre du développement, alors que l’armée et les gardes-frontières étaient déployés.

Les camps sur les îles au large de l’Asie mineure voient les réfugiés s’entasser dans des conditions indignes, bien au-delà des capacités d’accueil prévues initialement, créant une situation extrêmement tendue. Ces derniers-jours, la situation devient incontrôlable : des bandes fascistes sèment la terreur sur Lesbos et Chios, s’en prenant aux réfugiés ainsi qu’aux travailleurs des organisations humanitaires et aux personnes solidaires. Comme l’explique le journal grec Efsyn, « à Mytilène en particulier, les attaques ont pris la forme d’un blocage du réseau routier et les bandes d’extrême-droite contrôlent la circulation avec la tolérance des autorités locales et de la police, la situation tend à devenir incontrôlable ».

La solution vers laquelle tend le gouvernement, en droite ligne de sa politique d’expulsion, est la constitution d’un camp fermé sur la Grèce continentale dont l’objectif est l’expulsion de tous les réfugiés entrés sur le territoire illégalement depuis le 1er mars. Un décret a été publié au Journal officiel selon lequel la possibilité de faire une demande d’asile est suspendue pendant un mois pour les réfugiés entrés de manière illégale dans le pays depuis le 1er mars et qui prévoit de les renvoyer dans le pays d’entrée ou d’origine sans être enregistrés.

Crispation des relations gréco-turques

Autour des flux de réfugiés entre la Turquie et la Grèce, les tensions se cristallisent entre les deux pays et les réfugiés sont pris en otage dans ces relations diplomatiques. Alors que la Turquie menaçait, il y a peu, la Grèce et Chypre dans le cadre de sa politique expansionniste, la gestion des flux migratoires devient extrêmement tendue. En effet, les face à face se multiplient aux frontières et chacun des gouvernements instrumentalise la question pour gagner le soutien de l’UE. Une bataille des images et de la communication s’est donc engagée. Les tirs de gaz lacrymogène dans la région frontalière ainsi que des tirs à balles réelles, faisant au moins un blessé, par exemple font l’objet d’accusations de part et d’autre.

Dans une rencontre de l’équipe parlementaire bicamérale de son parti, Erdogan a déclaré « appel[er] en particulier la Grèce mais aussi les autres pays européens à faire face avec respect aux réfugiés qui sont venus dans leurs territoire » et a ajouté : « Si les pays européens veulent régler le problème, alors il leur faudra appuyer les politiques et solutions humanitaires de la Turquie en Syrie ». Du côté grec, Matarakis, ministre de l’immigration et de l’asile a déclaré : « la suspension de la procédure d’asile envoie un message très important, notre pays ne considère pas comme réfugiés tous ceux qui entrent de manière illégale » et a poursuivi « Au contraire, il s’agit d’individus exploités par le pays voisin dans l’objectif de remettre en cause la souveraineté nationale de la Grèce. En cela, nous sommes déterminés à réagir ».

C’est donc pris au piège dans ces tensions géopolitiques que les réfugiés se trouvent massés à la frontière gréco-turque, au péril de leur vie et au mépris de leur dignité.




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