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Politique

Agriculteurs mobilisés : l’ouverture d’un nouveau front contre Macron ?

Après les « feux de la colère » en septembre et une première journée de blocage le 8 octobre dernier, les agriculteurs se sont mobilisés ce mardi autour du mot d’ordre « Macron, répond-nous ! » à l’appel de leurs principales organisations syndicales que sont la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs (JA).

mardi 22 octobre

Crédits photo : AFP/Pascal Guyot
Un convoi de tracteurs bloque la circulation ce mardi matin à Nîmes.

Les racines de la colère

Les agriculteurs constituent un secteur de la production française ô combien central et pourtant particulièrement précarisé et méprisé ces dernières années. Alors qu’ils et elles sont contraint·es à produire toujours plus pour exporter dans l’Union européenne (UE) - la France est le premier pays agricole de l’UE avec 18% du produit agricole et agro-alimentaire européen - et au-delà, leur nombre est en baisse constante : ils et elles sont passé-es de 514 000 en 2008 à 448 000 en 2018. Cette baisse du nombre de celles et ceux qui doivent nourrir une population toujours plus nombreuse s’explique principalement par le fait que, lors des départs à la retraite, non seulement la relève manque mais aussi l’État favorise les agrandissements d’exploitations agricoles. Cela impose un modèle de production intensif et particulièrement agressif pour les paysans et plus généralement pour le vivant, puisqu’il s’agit de produire plus avec moins de forces de travail et plus de monocultures, de machines coûteuses, de maltraitance animale, de pesticides et d’engrais chimiques.

Dans le même temps, prétendant répondre aux aspirations écologistes qui s’élèvent au sein de la population, l’État français et l’UE cherchent à développer le marché de l’agriculture biologique qui, en réalité, bénéficie plus aux capitalistes qu’à l’ensemble de la population puisque les plus précaires d’entre nous en restons exclus. Les agriculteurs sont donc encouragés à « passer au bio » au travers de procédures très contraignantes pour l’obtention de labels - dont les critères restent largement critiquables d’un point de vue écologiste - et à l’aide de subventions européennes qui sont souvent délivrées en retard et restent insuffisantes pour la reconversion systématique de toute une production, d’autant plus lorsqu’on a encore des emprunts à rembourser dus à l’achat de machines, de mise aux normes d’infrastructures etc.

Ainsi, au cœur du problème, c’est la mise en concurrence des différents marchés qui tue les paysans. En France, les producteurs agricoles, petits et moyens, sont mis en concurrence d’une part avec les gros producteurs de bio et d’autre part avec ceux des autres pays dont les prix sont plus compétitifs que les prix français - du fait que les travailleurs y sont moins protégés et encore plus précaires et donc « moins chers » qu’en France. À ce titre, les traités de libre échange et notamment le CETA adopté cet été constituent des attaques violentes à l’égard des producteurs agricoles qui continuent de s’y opposer.

Il s’agit d’un système à deux vitesses pour les agriculteurs : la minorité d’entre eux qui le peuvent en bénéficieront à court terme, mais la majorité des paysans en sortent perdants et sont condamnés à faire plus avec moins de moyens, c’est-à-dire à renoncer à toute forme d’éthique dans leur travail et plus largement à leur santé physique et mentale. À la fois précaires et bien souvent isolés, à la fois relégués aux marges de la société et ignorés de ses dirigeants, les paysans connaissent pour toutes ces raisons un taux de suicide supérieur de 12% à la moyenne, avec environ 1 suicide par jour en France.

Agriculteurs mobilisés : vers un approfondissement de la crise du gouvernement ?

Face à cette précarisation accrue du milieu paysan, la FNSEA et les JA - principales organisations d’exploitants agricoles - appellent à mobilisation. Le 23 septembre dernier, aux abords de nombreuses villes de France, des « feux de la colère » avaient été allumés : « On a appelé ça les feux de la colère, mais aussi les feux du désespoir, pour faire ressentir le malaise ambiant qu’il y a dans la campagne, et cet acharnement qu’on peut subir au quotidien » avait déclaré Amandine Muret-Beguin, céréalière et secrétaire générale des JA d’IDF-Ouest, à l’AFP. En l’absence de réaction du gouvernement, une action de blocage avait été appelée le 8 octobre dernier, réunissant 10 000 agriculteurs avec 6000 tracteurs sur 100 points de blocage des grands axes routiers de France, d’après la FNSEA.

Ce mardi 22 octobre, les paysans et leurs tracteurs se sont retrouvés devant toutes les préfectures et sur plusieurs ronds-points stratégiques, comme à Blagnac près de Toulouse, autour du mot d’ordre « Macron, répond-nous ! » dans le but de « faire entendre leur détresse et demander au président de la République de les défendre contre les maux qui affectent un secteur en crise. », d’après le Monde.

Au Mans, une quarantaine de tracteurs ont déposé de la paille devant la préfecture et bâché son entrée. À Nîmes, les manifestants sont entrés avec des engins agricoles dans la cour d’un bâtiment des services fiscaux, ont vidé une cuve et déversé du purin avant d’être réprimés par des tirs de gaz lacrymogènes par la police.

Bien que ces actions témoignent d’une détermination certaine de la part d’un secteur particulièrement mis en difficulté, prêt à passer à l’action malgré toutes ses spécificités et notamment son isolement vis-à-vis des villes et des principaux lieux du pouvoir, on voit d’ores et déjà se dessiner les limites d’une stratégie visant seulement à « interpeller » le gouvernement. En effet, s’il est nécessaire de visibiliser le combat, Macron peut continuer d’ignorer ou de faire réprimer ce dernier. Au mieux, il peut inviter la FNSEA à négocier et lâcher quelques concessions qui ne changeront rien au problème de fond - à savoir la question d’une agriculture capitaliste fondée sur la mise en concurrence des marchés internationaux et l’exploitation des sols et des travailleurs agricoles - qui voue à la ruine les plus petits producteurs, dont les exploitations et les activités tendent à être absorbés par les gros.

Les mouvements réguliers des agriculteurs posent aussi la question de leur direction. La FNSEA est historiquement un appareil de cogestion qui administre la misère imposée par une agriculture capitaliste intensive, pensée en adéquation avec les boursicotages sur les cours de céréales et autres denrées agricoles, et pas pour la satisfaction des besoins des populations. Si la nouvelle présidente, Christiane Lambert, qui a succédé à l’industriel et homme d’affaires Xavier Beulin dont les intérêts personnels dans l’agro-business étaient flagrants, incarne une ligne plus « écolo », il n’empêche que le maintien de ce système que la FNSEA veut aménager (par une rupture très progressive avec le glyphosate par exemple), place les exploitants agricoles « le cul entre deux chaises ». D’un côté, l’obligation de recourir à des traitements phytosanitaires massifs pour combler l’appauvrissement des terres et à des équipements toujours plus chers pour obtenir des rendements conséquents, de l’autre l’endettement pour acheter ces produits qui contribue à l’appauvrissement des sols et de la biodiversité en plus de menacer la vie des agriculteurs, des populations alentours et des consommateurs : un cercle vicieux.

Cependant, la mobilisation des paysans si elle perdure et dépasse le mot d’ordre « d’interpellation du gouvernement » est susceptible de mettre l’exécutif en profonde difficulté dans un moment où il se prépare déjà à affronter une contestation sociale. En effet, l’ouverture d’un front paysan contre Macron et son monde - c’est-à-dire contre la bourgeoisie - pourrait considérablement augmenter le rapport de force posé par les Gilets jaunes et par les travailleurs qui s’organisent autour du 5 décembre pour une grève générale illimitée. Pour que ces secteurs se rejoignent, se pose la question d’une alliance revendicative avec les secteurs salariés en lutte, pour l’instauration de comités de contrôle des prix, constitués de producteurs, de salariés de la grande distribution, de l’agro-alimentaire et de consommateurs pour un prix de vente et d’achat qui permette à tout le monde de trouver son compte, y compris de manière sanitaire et écologique. Une alliance qui pose le problème du dépassement des directions agricoles qui se battent en dernière instance pour les firmes, pas pour les fermes.




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