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Notre classe

L’ancien Conti sur Canal +

Air France. Quand Xavier Mathieu rétablit la vérité au sujet de la violence

Six ans après la lutte des « Contis » contre la fermeture de l’usine de Clairoix, Xavier Mathieu n’a rien perdu ni de ses réflexes de solidarité ouvrière, ni de sa détermination de classe face à la machine à broyer capitaliste. C’est ce que l’ancien délégué syndical CGT de Continental a démontré ce 12 octobre au soir, invité sur le plateau télévisé du Grand Journal de Canal + à s’exprimer sur la situation à Air France. Le débat intitulé « Violences physiques contre violence sociale ? » faisait étrangement écho à la désormais célèbre interview de Pujadas à Xavier Mathieu le soir du 21 avril 2009, après que les Contis aient manifesté leur colère dans les locaux de la sous-préfecture de Compiègne. Alors que les ouvriers venaient d’apprendre le rejet de leur demande d’annulation de la fermeture de l’usine de Claroix, Pujadas s’était permis la cynique question : « On entend votre colère, mais est-ce que vous lancez un appel au calme, ce soir ? ». La réponse avait été brillante en 2009. Ce soir, en soutien avec ses « camarades » d’Air France, Xavier Mathieu l’était tout autant, et a permis de rétablir quelques vérités sur ce qu’est la vraie violence, non pas celle de deux chemises arrachées mais bien la violence des licenciements et de leurs conséquences dramatiques. Nous reproduisons ici son intervention.

lundi 12 octobre 2015

« Ça fait 4-5 jours que je refuse toutes les télés, toutes les chaînes de radio parce que je n’en peux plus… Je suis écœuré du lynchage que tous les médias ont fait envers mes camarades qui se battent. Parce que moi j’ai vécu ce qu’ils ont vécu, et je suis dégoûté de ce lynchage. Parce que le carnage que ça engendre, les licenciements, c’est quoi à côté d’une chemise arrachée ? A côté d’un mec qui s’est simplement fait un peu molester, et encore… »

« Il y a cinq Conti qui se sont suicidés…C’est quoi ça, c’est rien ? »

Quand la journaliste l’interpelle par rapport au coma dans lequel était soi-disant tombé le vigile d’Air France (les faits ont par la suite été démentis, celui-ci s’étant simplement évanoui au cours de la bousculade), Xavier Mathieu apporte une réponse cinglante :

« Et alors ? Il y a cinq Conti qui se sont suicidés et il y en a un qui s’est jeté devant les rails de chez Continental. C’est quoi ça, c’est rien ? La Une vous l’avez tous faite quand on a pété la sous-préfecture, quand le directeur de Continental a pris des œufs sur la gueule. Continental a fermé en 2009 en invoquant des raisons économiques. Soi-disant l’entreprise allait très mal, avait des raisons économiques de fermer la boîte… 1500 personnes dehors, des familles entières, une région dévastée. Aujourd’hui Continental a été condamné cinq fois sur six, on attend la sixième fois bientôt, parce qu’il n’y avait aucune raison économique à la fermeture de cette entreprise. A l’époque, vous avez fait la une des œufs dans la gueule du directeur, vous avez crié au scandale, vous nous avez traités de voyous. Je dis « vous », je dis les médias en général… Les dirigeants de Continental, eux, n’ont jamais été en garde-à-vue. Et pourtant il y a eu des morts. Il y a 500 mecs qui sont encore au chômage aujourd’hui. Il y a 200 mecs qui sont au RSA, il y a eu à peu près 400 divorces, 5 suicides… alors je suis venu parce que j’avais envie que les gens comprennent que cette chemise arrachée, c’est honteux la façon dont ça a été traité dans les médias ».

« Je rends hommage à la classe ouvrière »

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Pendant que le résultat d’un sondage IFOP s’affiche à l’écran du plateau télé, révélant que « 54% des français comprennent mais n’approuvent pas les violences à Air France », la question est posée à Xavier Mathieu de savoir si lui aussi « condamne » les violences.

« Non, et je rends même hommage à la classe ouvrière (…). J’ai été un pacifiste toute ma vie, un non-violent, et malheureusement je ne crois plus au pacifisme, je crois en la violence parce que vous voyez par exemple, on a pété la sous-préfecture de Compiègne, ça faisait six semaines qu’on réclamait des négociations… aucune négociation n’était acceptée, on a pété la sous-préfecture et trois heures après on nous autorisait la tripartite. Tout ce qu’on voulait, on l’avait. On est dans une société où il n’y a que ça. En face, les puissants n’ont peur que de la violence. Quand j’ai été convoqué au commissariat de police en garde-à-vue, les Conti sont descendus à 800, ils ont attendu pendant deux heures devant le commissariat, on est rentrés, on a signé un papier et on est ressortis aussitôt. C’est bien ça qui leur fait peur (…).{{}}

Vous traitez ces gens-là de voyous… mais de quels voyous vous parlez ? Valls n’a même pas été capable de traiter Cahuzac de voyou et il traite les ouvriers parce qu’ils ont déchiré une chemise. »

« On est dans un système pourri, il va falloir en sortir et malheureusement la violence sera inéluctable »

A nouveau interrogé par rapport aux résultats du sondage, l’ancien Conti rétorque :

« Combien des 46% n’ont pas vécu ce que les gens ont vécu ? Vous savez, avant la fermeture, quand je discutais avec mes collègues à l’usine, c’était pareil… 3 semaines avant la fermeture de l’usine il y a eu une manifestation à Compiègne contre les licenciements. Chez Continental, à la CGT, on avait appelé à manifester. On était 17 de Continental ! Vous les auriez interviewé à l’époque, ils vous auraient dit la même chose… sauf qu’un mois ou deux après vous auriez posé la question à ces gens qui se faisaient foutre dehors, les gens de Continental qui ont accepté de baisser leurs salaires, de perdre un tiers de leurs primes de vacances de fin d’année… comme tous ces gens [d’Air France] ont fait. Ils ont accepté les pertes de salaires… et ce même mec avec qui ils se sont retrouvés autour d’une table et qui leur a dit ‘si vous faites des efforts, l’entreprise sera sauvée’… C’est ce même mec qui est venu leur annoncer qu’ils allaient en foutre 2900 dehors ! Et après vous vous étonnez que les mecs se mettent en colère, essayent de l’attraper ?

Dans la sidérurgie dans les années 80, quand on attrapait les patrons, les séquestrations, on leur distribuait pas la pizza, on leur laissait pas le téléphone pour appeler papa et maman et pour répondre aux médias… c’était autre chose que ce que c’est qu’aujourd’hui ! Quand des gens ont donné de leur sueur, de leur santé et même souvent de leur vie pour faire faire des bénéfices à une entreprise, et quand vous avez des actionnaires qui prennent cet argent, qui se le mettent dans les fouilles, et avec ce même argent vont construire des usines à l’étranger, avec l’argent de la sueur de ces gens-là... On est dans un système où plus vous travaillez, plus vous faites faire de bénéfices, et plus vous avez de chance d’être viré parce que cet argent ils vont s’en servir pour aller fabriquer des usines à l’étranger. On est dans un système pourri, il va falloir en sortir et malheureusement la violence sera inéluctable.

Pour l’instant, contentez-vous et rassurez-vous que ça soit seulement des chemises arrachées, parce qu’un jour ou l’autre ça sera bien pire que ça. On n’a jamais eu de drame, alors arrêtez de parler de drame, de lynchage, d’agression, il n’y en a jamais eu. Les discours de vérité ne sont pas ceux qui sont le plus répandus. Quand vous sondez les gens comme ça, sondez uniquement des gens qui ont été licenciés et vous verrez la différence de réponses. Pourquoi vous sondez des gens qui n’ont jamais connu un licenciement ? Comment voulez-vous qu’ils vous répondent correctement ? Ils ne voient que des mecs qui se sont fait arracher la chemise, ils ne voient pas les conséquences derrière… ».




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