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Monde

Chasse à la corruption ?

Algérie. Arrestations et règlements de compte, Gaïd Salah accentue son opération "main propre"

Bouteflika est dégagé, mais les manifestants poursuivent leur offensive et continuent à réclamer le départ de l’ensemble de la « mafia » des hommes d’affaires corrompus, proches du clan de l’ex-président. Chevauchant le mouvement, Gaïd Salah, chef de l’état-major de l’armée, l’homme fort du régime, invite désormais la justice à accélérer « la cadence de traitement » des enquêtes visant les personnalités qui ont « [dilapidé] l’argent du peuple ». Sans doute aussi quelques règlements de comptes à la clé ?

mercredi 24 avril

Des milliers d’étudiants dans la rue pour « bâtir une Algérie nouvelle »

« Bâtir une Algérie nouvelle ». C’est le slogan que mettait en avant, la banderole des étudiants qui manifestaient encore mardi dernier au centre d’Alger, casques de chantier sur la tête, alors que de puissants hommes d’affaires, notamment dans le secteur BTP, avaient commencé à être arrêtés la veille et l’avant-veille.

Pour la plupart faisant partie des proches du président et de son entourage, plusieurs d’entre eux sont rapidement venus compléter la liste des personnalités arrêtées au titre de la lutte anti-corruption. D’abord, les quatre frères de la famille Kouinef, propriétaires d’un important groupe du génie civil et du BTP et proches de Saïd Bouteflika ; ensuite, l’ex-patron des patrons, Ali Haddad, à la tête du 1er groupe de BTP algérien, également arrêté à un poste frontière, de nuit, en possession de devises non déclarées.

Pointure encore au-dessus, ce fut ensuite le tour d’Issad Rebrab d’être placé en rétention. Fondateur de Cevital, conglomérat qui emploie 18 000 salariés dans le monde, sa fortune s’élèverait, selon le magazine Forbes, à 3,8 milliards de dollars, soit la 1ère fortune d’Algérie et la 6ème dans tout le continent africain.

Entretenant des relations tendues depuis 2015 avec le clan Bouteflika à qui il reprochait de bloquer ses investissements en Algérie, il avait été pointé du doigt dans l’affaire des « panama papers » comme possédant un compte offshore, pratique totalement interdite par la loi algérienne.

Les dirigeants de la puissante Sonatrach ne sont pas épargnés

Mais c’est de manière emblématique que la vague de limogeage, destinée, au moins en apparence, à donner des gages aux manifestants, vient de passer sur Le PDG de la Sonatrach, Abdelmoumen Oul Kaddour. En place depuis 12 ans à la tête de la première entreprise africaine en termes de chiffre d’affaires et maillon central du régime, il est l’une des cibles privilégiées de la revendication « anti-système » de la population. Il a été démis de ses fonctions à la tête de la Sonatrach et remplacé par Rachid Hachichi, jusqu’ici directeur de la division production. Aucun motif officiel n’a été fourni pour expliquer ce limogeage.

Simultanément, le dossier de l’ancien ministre de l’Energie, Chabib Khelil, cité dans différentes affaires de corruption dont justement celle de la Sonatrach a été transféré, mardi, à la Cour Suprême. Selon un communiqué de la cour elle-même « les dossiers portent sur des affaires liées aux infractions au change et au transfert de capitaux de et vers l’Algérie » et sur « la conclusion des contrats de la Sonatrach avec deux entreprises étrangères.

Les bases mêmes du système bien préservées

Société pétrolière d’Etat créée au lendemain de l’indépendance, la Sonatrach est en effet le moteur économique et financier qui permet de perpétuer le système même que dénoncent les manifestants, samedi après samedi, dans les rues d’Alger et de nombreuses autres villes du territoire.

Depuis la nationalisation de février 1971, la Sonatrach constitue, de fait, un puissant outil de contrôle étatique de tous les maillons de la principale activité du pays autour de laquelle tout s’organise. C’est sous son emprise que s’effectuent l’exploration, la production, le raffinage et le transport du pétrole mais aussi du gaz. Le pouvoir en place peut ainsi, à tous les stades de cette chaîne, exercer son contrôle.

Si l’activité de la Sonatrach est la source des redistributions possibles de la manne pétrolière due à l’exportation, c’est aussi la caisse dans laquelle l’Etat puise depuis des décennies pour assurer la survie du pays par des programmes sociaux, des subventions, la construction d’infrastructures, induisant l’activité du BTP et des équipements, qu’elle soit publique ou privée.

La question reste de savoir quelle est la signification stratégique de la « purge » engagée aussi bien dans le secteur public que privé par un GaÏd Salah dont la marge de manœuvre est étroite entre la puissante poussée populaire qui exige le nettoyage du système et de ses représentants les plus connus, et le maintien au pouvoir de la fraction militaire qui le porte ainsi que de sa clientèle politique.

Le journal Jeune Afrique, quant à lui, émet des doutes sur l’avenir de la lutte anticorruption en Algérie : « C’était l’une des revendications des manifestants algériens (…) Ahmed Gaïd Salah a promis que toutes les personnes impliquées dans des affaires de corruption seraient poursuivies en justice (…) Ces déclarations relèvent-elles d’une véritable volonté d’en finir avec les habitudes d’un système, ou bien d’une récupération pour l’exemple, voire d’une chasse aux sorcières pour régler des comptes ? ». Et de rappeler que les Tunisiens aussi avaient érigé la lutte contre ce fléau en priorité de leur transition et que huit ans après, le moins que l’on puisse dire, c’est que les avancées sont lentes.

Seul l’approfondissement de la crise et la lutte déterminée de la population algérienne pourra faire table rase du régime. Les arrestations ne sont qu’une façon pour Gaid Salah de se laver les mains et mettre d’autres fractions des classes dirigeantes au pouvoir afin de sauver ce qu’il reste du régime.




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