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Monde

Algérie. Les directions syndicales, la dernière béquille du régime

Si le régime de Bouteflika a pu tenir pendant 20 ans en appliquant une politique ultralibérale dictée par les institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, etc.) et répondant aux intérêts des classes dominantes algériennes contre les intérêts des travailleurs et des masses populaires, c’est parce que son arrivée au pouvoir est intervenue dans une conjecture favorable. Celle-ci était marquée par la double défaite à la fois militaire et politique des islamistes, qui lui a permis de se hisser comme un « garant de l'ordre et de la stabilité » auprès des puissances impérialistes et des différentes fractions de la bourgeoisie après la terreur islamiste qui secoua le pays pendant les années 1990 et la « décennie noire ». A ce consensus autour de « l'homme providentiel », se sont ajoutés les profits sans précédents de la manne pétrolière, qui lui ont permis de contenir les mécontentements populaires vis-à-vis de ces politiques, en redistribuant les miettes de cette rente et en réalisant quelques projets de développement infrastructurels, tout en jouissant du soutien des impérialismes français et américains en particulier. Mais ces éléments ne peuvent expliquer à eux seuls la stabilité politique qui a profité au régime de Bouteflika. En effet, pour garantir cette stabilité il fallait absolument verrouiller toujours plus les droits démocratiques, d’un côté par l’anéantissement toujours plus important de l’opposition politique et de l’autre en cadenassant toujours plus les organisations syndicales, par la répression systématique de toutes les sections syndicales combatives ne répondant directement aux ordres d’une des principales courroies de transmission des contre-réformes libérales que constituent les directions syndicales, notamment de la direction de l'Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA).

Des ouvriers de la zone industrielle de Rouiba

Quelque temps après l’arrivée de Bouteflika au pouvoir, plusieurs grandes grèves secouent le Sud Algérien. Notamment celle des ouvriers du pétrole en 2001, émanant de la base de l’UGTA qui entament alors une grève massive contre la première loi Khalil (du nom de l’ancien Ministre de l’énergie et des mines, ouvertement pro-américain, dont la carrière politique fut ponctuée par d’énormes scandales de corruption). Cette loi prévoyait l’ouverture du capital de la compagnie nationale d’extraction de gaz et de pétrole – la SONATRACH – aux investissements étrangers. Le pouvoir comptait ainsi infliger une défaite au secteur le plus sensible de l’économie nationale afin de faire plier et démoraliser le camp des travailleurs. Mais cette attaque sans précédent s’est soldée par un échec, les ouvriers en grève ayant réussi à mettre temporairement en échec ce projet de loi. Loin d’être isolée, cette victoire a été suivie entre autres mouvements de grève, par une mobilisation massive en 2003 contre les privatisations.

De la nécessité pour le régime de domestiquer toujours plus le mouvement ouvrier

Quand bien même ces victoires restaient des victoires locales, partielles, parfois politiques, elles n’étaient plus tolérables pour le régime. Ce sont donc ces épisodes qui ont poussé le régime à recadrer toujours plus la centrale syndicale, en renforçant les privilèges de la bureaucratie et en accentuant la répression contre les sections et militants combatifs. Des centaines et des centaines de militants syndicalistes de base, qui tentaient de lutter dans leurs entreprises contre l’exploitation qu’ils y subissaient, ont alors été éjectés et réprimés avec l’appui, voir la participation directe de la direction de l’UGTA. En effet, pour Bouteflika il fallait absolument « nettoyer » la centrale syndicale des militants parasites pour mener à terme son projet politique de libéralisation et d’intégration de l’économie algérienne au marché mondial.

Cette politique s’incarne aujourd’hui en la personne du Secrétaire Général de la centrale syndicale, le dénommé Sidi Saïd, devenu ouvertement le porte-voix de Bouteflika et du patronat auprès des travailleurs, au point de consacrer l’un des congrès du syndicat à l’honneur de fakhamatouhou (« sa majesté ») Bouteflika. L’affaiblissement de la base militante du syndicat et la politique d’alliance avec le pouvoir menée par la direction de l’UGTA a permis le renforcement de cette bureaucratie qui ajoute une couche d’imperméabilité au « syndicat parapluie ». C’est ce qui explique que la direction ultra-bureaucratique incarnée par Sidi Saïd jouit désormais de plus de marge de manœuvre pour imposer et assumer sa politique de collaboration toujours plus ouverte avec le régime, malgré la pression de la base comme le montre la fronde de nombreuses sections syndicale (Rouiba-Réghaïa, Aokas, Khenchla, El hedjar...).

L’UGTA : un syndicat parapluie

Pour montrer la subordination toujours plus importante de la centrale au régime, il suffit de rappeler que pendant les années Bouteflika, c’est la direction de l’UGTA elle-même qui a proposé la suppression du droit de partir à la retraite sans condition d’âge, la remise en cause des protections sociales des travailleurs lors de la tripartite de 2005, et la révision de la législation du travail pour « mieux insérer l’Algérie dans la logique néolibérale de l’économie de marché ». C’est encore elle qui a soutenu la dernière tentative de dilapidation du secteur public et des ressources collectives du pays à travers le partenariat public-privé.

La naissance de l’UGTA est intrinsèquement liée à l’histoire même du régime depuis sa fondation dans le cadre de la guerre d’indépendance nationale, favorisant des orientations plus nationalistes que lutte de classes. Malgré la crise de l’été 1962 qui a permis à la centrale syndicale de défendre, du moins formellement, son autonomie vis-à-vis du Front de Libération Nationale (FLN), et qui s’est soldée sur un accord garantissant temporairement le statut quo entre les deux parties, la subordination du syndicat aux intérêts de la bureaucratie d’État s’est rapidement cristallisée après le coup d’État de 1965 mené par le général Boumediène pour en finir définitivement avec le processus autogestionnaire démarré en 1962 dans les usines et domaines agricoles. Une fois la caporalisation de l’UGTA menée à bien par le régime, la direction de la centrale syndicale a accompagné et soutenu le projet nationaliste de Boumediene dans le cadre des grands projets d’industrialisation, au détriment des intérêts des travailleurs.

A partir des années 1980, avec le tournant libéral connu sous le nom de l’infitah (« ouverture »), le pouvoir a tenté d’enserrer toujours plus l’UGTA par l’introduction de l’article 120 qui conditionne la possibilité de devenir membre du syndicat au fait d’être militant du FLN. Cette mesure avait pour objectif d’empêcher toute dissidence au sein du syndicat, et contenir ainsi toute tentative de résistance des travailleurs contre les grands projets de restructuration économique qui touchaient les entreprises nationales, afin de lancer le rouleau compresseur néo-libéral. Depuis l’UGTA, malgré les réformes « démocratiques » visant à canaliser la révolte d’Octobre 1988 et la fin du parti unique (avec notamment la suppression de l’article 120), continue à être contrôlée d’une main de fer par les hautes sphères dirigeantes liées à l’appareil d’État. Elle a ainsi adhéré au Plan d’Ajustement Structurel (PAS) imposé par le FMI en 1994 et a accompagné les privatisations qui ont suivi.

Les syndicats autonomes, une fausse alternative à la bureaucratie de l’UGTA

Si face à cette subordination extrême de la seule centrale syndicale du pays, des syndicats autonomes ont émergé, principalement dans la fonction publique (administration, éducation, santé, université…), leurs directions ont également fait les beaux jours de Bouteflika, à l’exception d’une infime minorité. S’inscrivant dans une logique extrêmement corporatiste ou régionaliste, et guidées par des aspirations petit-bourgeoises d’aménagement de l’exploitation capitaliste, ces directions ont tout fait pour empêcher la convergence des différents secteurs exploités et opprimés de la société algérienne. A l’image des expériences dans le secteur de l’éducation, notamment en 2014 lors de la mobilisation des contractuels, ces directions freinèrent des quatre fers pour empêcher d’étendre les revendications de titularisation contre la précarisation des salariés au-delà des contractuels de l’éducation nationale.

Sous la pression de leurs bases, des tentatives de regroupements autour d’une intersyndicale pour constituer une force de frappe commune ont toutefois permis d’arracher quelques acquis partiels et de jouer un rôle dans la résistance contre les attaques libérales au cours de ces quatre dernières années, comme la victoire contre le projet de loi visant à supprimer la possibilité de départ à la retraite sans condition d’âge. Mais la faible implantation de ces syndicats autonomes dans les secteurs clés de l’économie algérienne, et l’absence de volonté de la part de leurs directions de chercher des jonctions avec le mouvement ouvrier industriel et de perspectives politiques les a profondément fragilisés, rendant la tâche relativement facile pour le pouvoir politique de les marginaliser.

Le rôle central que peut jouer le mouvement ouvrier dans la mobilisation contre le régime de Bouteflika

Aujourd’hui, malgré l’extraordinaire mobilisation populaire depuis le 22 février, la mobilisation massive dans les universités, les lycées, et autres secteurs de la fonction publique, avec le point d’orgue du 8 mars où les manifestants ont dépassé le nombre des 10 millions de personnes dans les rues, le pouvoir en place n’a fait qu’un pas de côté, avec le renoncement de Bouteflika qui sonne comme un recul tactique du régime acculé par la mobilisation. Il cherche à gagner du temps en espérant un essoufflement progressif du mouvement (chose peu probable), mais surtout à négocier avec l’autre fraction de la bourgeoisie ultra-libérale incarnée par le milliardaire Issad Rabrab, pour la constitution d’un nouveau bloc dominant sur le dos des travailleurs et des masses populaire. C’est pourquoi l’enjeu est maintenant de permettre l’émergence des conditions d’une mise en mouvement massive de la classe ouvrière, seule force en mesure de sonner le glas du régime, non seulement grâce à sa capacité à peser dans le rapport de force en bloquant l’économie, mais aussi car elle seule peut permettre une réappropriation de la machine de production, afin de produire en fonction des besoins des masses populaires, et non plus d’une minorité d’oligarques complices de l’impérialisme. Or cela n’arrivera pas sans la constitution de fraction révolutionnaire dans les syndicats remettant en cause ouvertement la bureaucratie syndicale qui dirige actuellement l’UGTA, pratiquement le seul syndicat dans le secteur économique publique, avec plus de quatre millions d’adhérents, qui regroupe l’essentiel des secteurs stratégiques de l’économie nationale (hydrocarbures, industrie lourde, sidérurgie, cheminots, transports, etc.).

Alors que la décomposition du bloc dominant est en marche, un nombre impressionnant de sections syndicales locales ont annoncé leur soutien au mouvement populaire, se démarquant ainsi de leur direction. A l’image de la zone industrielle de Rouiba-Réghaïa, du complexe sidérurgique d’El Hedjar, de la RATP d’Alger, de l’ENAG, etc… Mais aucun appel à la grève générale n’a été officiellement annoncé par ces sections de l’UGTA. Et si elles se positionnent désormais ouvertement comme « soutien » au mouvement contre le régime, les initiatives qu’elles ont menées jusque-là ciblaient essentiellement la personne du secrétaire général actuel de la centrale syndicale, sans toutefois énoncer clairement de programme alternatif. Cela témoigne de la persistance d’une bureaucratie même dans ces sections les plus combative, qui tient à rester prudente et à se ménager un sas de décompression dans cette phase de décomposition-recomposition du bloc dominant.

Pendant ce temps un appel anonyme à une grève générale de cinq jours dans tous les secteurs à partir du 10 mars a largement circulé via les réseaux sociaux. Dès dimanche matin, celui-ci a été largement suivi. L’arrêt des transports, la fermeture des commerces et la grève dans les secteurs stratégiques – notamment les ports de Béjaïa et Annaba, Skikda, Alger , à la SONATRACH (y compris quelques sections au Sud du pays), à NAFTAL, SONALGAZ, dans la zone industrielle de Rouiba-Réghaïa, etc… – ont paralysé presque totalement les villes du pays. Preuve du potentiel rôle central que peut jouer le mouvement ouvrier pour faire tomber le régime de Bouteflika, avant même le début de la grève des augmentations de salaires ont été concédées aux travailleurs de NAFTAL (filiale de SONATRACH chargée de la distribution) pour tenter de calmer le jeu et d’éviter la propagation de la grève à ces secteurs stratégiques.

Construire une alternative à l’opposition libérale, en toute indépendance de classe, pour répondre aux aspirations des masses populaires

Pour faire tomber le régime en place et pour éviter une transition qui ne soit pas synonyme de la continuation des politiques libérales d’austérité, qui précarisent et jettent les masses populaires dans la misère, le mouvement ouvrier ne doit pas avoir une attitude suiviste de ces appel anonymes qui, de par leur caractère individuel et non organisés, peuvent être instrumentalisés par les fractions de la bourgeoisie dans leurs guerres intestines pour recomposer un bloc dominant à leur faveur. Ces premiers embryons de mobilisation ouvrière doivent déboucher sur l’entrée en scène de la classe ouvrière d’une manière active. C’est-à-dire en posant la question de la grève générale à partir de l’intérieur du mouvement ouvrier, par la réappropriation des outils de lutte syndicale par les travailleurs, en s’organisant démocratiquement en comités d’usines, afin de poser leurs revendications sociales et économiques en toute autonomie de classe, pour satisfaire à l’ensemble des masses exploitées et opprimées d’Algérie. A ce titre on peut citer l’exemple de la section syndicale de Rouiba, qui a pris position « pour dire oui à un changement de système. Un système qui préserve la propriété inaliénable du peuple sur les richesses naturelles de la nation, réhabilite le rôle de l’État dans le développement économique et social et la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Un système qui se démarque des oligarchies et revalorise la valeur du travail et qui place l’homme au centre du développement. Un système qui garantit les libertés individuelles, collectives et le libre exercice du droit syndical. » Ce positionnement illustre le potentiel du mouvement ouvrier pour construire une contre-hégémonie au bloc bourgeois, avec un programme qui réponde non seulement à ses intérêts en tant que classe, mais qui soit également en mesure de répondre aux aspirations démocratiques des couches populaires, des petits paysans pauvres et des masses déshéritées.

Ce sont ces perspectives – l’auto-organisation des travailleurs, et la construction d’une contre-hégémonie ouvrière – qui permettront de poser les bases d’une assemblée constituante révolutionnaire sur la base de la chute du régime actuel et de ses institutions, et qui sera véritablement une réponse aux aspirations sociales et démocratiques des travailleurs et des masses populaires contre les politiques libérales, en permettant la continuité des tâches de l’indépendance nationale contre l’impérialisme et les politiques libérales.




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