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CAN 2019

Algérie. Mekhloufi, Zitouni : quand des internationaux français rejoignaient l’équipe du FLN pour la lutte pour l’indépendance

Alors que ce vendredi aura lieu la finale de la CAN 2019 entre le Sénégal et l’Algérie, c’est l’occasion de revenir sur l’histoire incroyable des footballeurs de l’équipe du FLN qui ont fui clandestinement la France pour créer la première sélection algérienne, en pleine guerre d'indépendance contre la puissance coloniale française.

jeudi 18 juillet

Crédit photo : Un maillot pour l’Algérie de Javi Rey, Bertrand Galic et Kris publié aux éditions Dupuis

Les médias font la part belle aux idées réactionnaires avec le traitement médiatique des célébrations des supporters algériens. Le gouvernement réprime les manifestations de joie et le RN veut interdire le drapeau algérien. Les relents racistes se font sentir à quelques heures de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2019.

C’est l’occasion de revenir sur l’un des plus grands moments de football de l’histoire, la création de l’équipe du FLN en pleine lutte pour l’indépendance de l’Algérie.

Le football comme arme de propagande

En 1954, la guerre pour l’indépendance de l’Algérie éclate. Le FLN cherche rapidement à faire connaître la lutte à l’international afin d’alerter la communauté internationale sur les exactions de la France. Après la victoire de l’armée française lors de la bataille d’Alger, il fallait que le FLN fasse un coup. C’est pourquoi ils vont recruter les meilleurs joueurs algériens évoluant en France, notamment en équipe nationale. Rachid Mekhloufi explique dans une magnifique interview du site Poteaux Carrés : « Ce départ des meilleurs joueurs algériens évoluant en France n’était pas innocent. Peu de Français connaissaient ce qui se passait en Algérie. Les représentants du FLN en France étaient en avance dans la publicité. Vraiment en avance car un coup comme ça a permis au peuple français d’ouvrir les yeux ».

A quelques semaines de la Coupe du Monde de 1958 en Suède, de nombreux joueurs vont quitter le pays. La France finira troisième de la Coupe du Monde sans ses stars algériennes. Raymond Kopa, attaquant du Real Madrid à l’époque, estimait que ce résultait était dû à l’absence du jeune Mekhloufi. La Gazette du Fennec retranscrit les déclarations du joueur : « Un journaliste demanda à Raymond Kopa : “Que manque-t-il à l’Équipe de France ? – Mekhloufi, répondit-il spontanément, c’est à dire quelqu’un qui sache faire tourner l’attaque… Je dois reconnaître qu’en ce moment, ce joueur fait défaut… C’est là tout le mal” ».

Ce sont des super-stars qui quittent le pays clandestinement, comme Abdelaziz Ben Tifour, Mustapha Zitouni (tous les deux de l’AS Monaco) ou encore Rachid Mekhloufi (de l’ASSE). Dans un reportage de CFoot Mekhloufi explique que dans ces moments « on ne peut pas réfléchir et on ne doit pas réfléchir point final », « c’est le cœur qui parle ». Dans un premier temps, ce sont dix joueurs qui rejoignent l’équipe algérienne secrètement, en train ou en voiture, par la Suisse ou l’Italie pour rejoindre Tunis.

De gauche à droite : Mustapha Zitouni, Kaddour Bekhloufi, Abdelaziz Ben Tifour, Abderrahmane Boubekeur et Amar Rouaï

Une fuite mémorable

Dans l’interview à Poteaux Carrés, Mekhloufi explique : « Kermali (Olympique Lyonnais) et Arribi (Avignon) sont venus me voir la veille du match contre Béziers. Ils m’ont dit : « demain on part ! ». Je leur ai demandé où on allait. Ils m’ont répondu : « à Tunis ». Je leur ai demandé si mon statut de militaire français posait problème. C’est la seule question que je leur ai posée ! Ils m’ont dit que ce n’était pas gênant que je sois militaire. Lors du match contre Béziers, je suis sorti avant la fin de match car je m’étais blessé à la tête. Le lendemain, ils sont venus me chercher à l’hôpital. On est partis tranquilles ».

Mekhloufi a cette particularité d’être déserteur puisqu’en 1958, il devait faire son service militaire dans le bataillon de Joinville. Mais sa blessure à la tête repousse le départ de 5 jours, durant lesquels il déserta en passant par la Suisse. Mekhloufi raconte : « il y a cinq gars qui ont transité par l’Italie : quatre Monégasques (Zitouni, Boubekeur, Bentifour et Bekhloufi) et un angevin (Rouaï). Arribi, Kermali, les deux Toulousains (Bouchouk et Brahimi) et moi, on partait de la Suisse. C’était bien planifié, attention, ce n’était pas n’importe quoi ! (rires). Quand le premier groupe est passé, lundi midi peut-être, à treize heures la radio annonçait la nouvelle. Mais nous, on était encore en France ! On est passés à la douane à la frontière suisse. Le bonhomme n’était pas au courant. On lui a dit qu’on allait en Suisse pour des raisons professionnelles. S’il avait écouté la radio, peut-être qu’on aurait été bloqués ! ». En effet, les douaniers, pas encore au courant, demandent alors des autographes aux joueurs, qui réussissent à passer la frontière à quelques minutes près !

Une du journal l’Equipe

Une fois en Suisse, ils rejoignent Tunis, plus précisément l’Hôtel Majestic où sera créée officiellement l’équipe du FLN. Au total, ils seront plus d’une trentaine de joueurs professionnels à rejoindre les « fellaghas » du football comme les surnomme Paris Match à l’époque.

En rejoignant l’équipe algérienne du Front de Libération Nationale (FLN), ces joueurs ont rejoint la lutte pour la libération du peuple algérien – qui est à l’époque encore loin d’être victorieuse – et ont participé à sa médiatisation sur la scène internationale. Mekhloufi ne se fait alors pas d’illusion. Il savait qu’en quittant l’équipe de France, c’en était fini de sa carrière à l’AS Saint-Étienne. Désormais, c’était la lutte pour l’indépendance quitte à tout perdre. Contre la propagande des autorités françaises qui parlaient à l’époque de « terroriste » au sujet des combattants algériens la création de l’équipe du FLN par ces joueurs qui quittèrent l’équipe française, montrait aux yeux de tous que ce que l’Etat français qualifiait de « trouble » en Algérie était en réalité une guerre pour l’indépendance nationale contre la colonisation. Jean-Michel Larqué explique dans le documentaire d’Eric Cantona Les Rebelles du football que « les joueurs de football à l’époque étaient quand même des symboles incontournables. Après Ben Bella, c’étaient les joueurs de football ».
Commence alors une tournée mondiale où l’équipe du FLN va disputer plus de 80 matchs.

Une tournée pour l’indépendance

Le premier match de l’équipe du FLN a lieu en 1958 dans le stade Zouiten à Tunis. Mekhloufi se souvient dans le documentaire de Cantona que la tribune était pleine d’algériens combattants. Ils étaient même venus avec leurs armes pour voir le premier match de l’histoire de l’Algérie. Le stade était plein pour entendre la première fois l’hymne national et voir le premier lever de drapeau. Amar Rouaï explique dans le documentaire que « toute l’équipe avait les larmes aux yeux ».

Entrée des joueurs du FLN en portant le drapeau algérien

Rouaï explique l’importance de la tournée de l’équipe du FLN. « Il fallait se déplacer, il faut faire de la publicité, de la propagande, ramasser aussi de l’argent, faire connaître la révolution algérienne, c’est ça le but de l’équipe FLN ».

Les autorités françaises ne restent pas sans rien faire. Dans le Dauphiné, l’historien Stanislas Frenkiel explique qu’ « il ne faut pas oublier que le FLN était considéré comme une organisation terroriste. Dans le mouvement sportif, il y a une vague de stupéfaction. La Ligue de football et la Fédération française vont très vite s’organiser pour suspendre les contrats des joueurs ». Les joueurs algériens n’ont jamais été menacés de représailles de la part du FLN en cas de refus de représenter l’équipe. Malgré tout, très peu de joueurs ont refusé comme Salah Djebaïli et Kader Firoud de Nîmes, Ahmed Arab de Limoges, ou encore Mahi Khennane de Rennes. Par contre le FLN avait placé les joueurs sous protection de peur que les services français ou les organisations d’extrême-droite attentent à leurs vies.

La FIFA, quant à elle, a tout fait pour contrecarrer l’équipe du FLN. Non seulement en ne reconnaissant pas l’équipe mais en allant même jusqu’à menacer de pénaliser les équipes qui accepteraient de jouer contre elle. Ainsi les égyptiens ont refusé de jouer contre l’équipe du FLN par peur d’être suspendus. De fait, ce sont les équipes qui n’étaient à l’époque pas affiliées à la FIFA qui participèrent aux matchs. Principalement des équipes affiliées au bloc de l’Est, au demeurant. Ces matchs en Pologne, en URSS, en Chine, au Vietnam, font alors connaître la cause algérienne et la guerre d’indépendance à travers le monde. Le match au Vietnam est resté dans les mémoires, puisque le pays sortait lui-même victorieux d’une guerre d’indépendance qui avait fortement encouragé les peuples opprimés à lutter contre la puissance coloniale française. Mekhloufi se souvient notamment des paroles du Général Giap prononcées aux joueurs « Nous on a battu les français, vous nous vous avez battu en football, donc vous allez battre la France » !

L’équipe du FLN pose avec Ho Chi Minh

Hanoi, le 21 novembre 1959. La délégation de l’équipe du FLN reçue par le général Giap

Des joueurs, un symbole

Rachid Mekhloufi est originaire de Sétif. Il avait 9 ans le 8 mai 1945. Il a vu le massacre de ses propres yeux. Il l’explique dans Ouest France : « J’avais 9 ans. Ce jour-là, j’ai vu des choses qu’un gamin n’aurait jamais dû voir. C’était un massacre. Et c’est sans doute ce qui m’a mis sur le chemin de la révolte ».

Cette révolte va pousser l’une des plus grandes stars du ballon rond de l’époque à lutter avec ses armes contre le colonisateur français. A son image, les joueurs vont se servir du football comme d’une arme de propagande. Ils partent sans jamais savoir s’ils vont revenir un jour, tout dépend de la révolution algérienne.

Mekhloufi à l’AS Saint-Etienne pose avec la Coupe de France en 1968

Mekhloufi remporte le championnat du monde militaire en 1957 à Buenos Aires avec l’équipe de France. La même année, il est sacré champion de France avec l’AS Saint-Etienne. Après l’indépendance, l’équipe du FLN se dissout pour laisser la place à l’équipe nationale algérienne. Il fera partie de cette nouvelle sélection. Il revient à l’ASSE après un passage au Servette de Genève. Il est accueilli avec une ferveur impressionnante. Il remportera encore 3 titres de champion de France avec les Verts en 1964, 1967 et 1968. Cette même année, il réussit avec son équipe le doublé en remportant la Coupe de France, dix ans après avoir quitté clandestinement le pays. Comme un symbole, il inscrit 2 buts. Menés au score 1 à 0 par Bordeaux, Mekhloufi égalise d’une superbe reprise de volée pour les Verts. Il marquera un penalty à la 78ème minute.

Saïd Brahimi de Toulouse, jeune espoir de l’équipe de France, Abdelaziz Ben Tifour, milieu de Monaco, Mustapha Zitouni de Monaco et pilier de la défense française ont été les plus grands joueurs à l’instar de Mekhloufi à choisir la lutte de l’indépendance contre le colonisateur français. Ils ont tout abandonné, sans hésitation, pour défendre la liberté et lutter ballon au pied contre les crimes de guerre de l’armée française. Pour eux, comme pour toute l’Algérie, cela reste une grande histoire, une grande fierté. Comme le dit Mekhloufi « finalement ce que j’ai eu avec cette équipe FLN, ce que j’ai obtenu, mais tout l’or du monde n’aurait pas pu me le donner », la liberté et l’indépendance.

Un combat pour la libération qui résonne avec une tonalité particulière aujourd’hui, alors que les masses populaires algériennes se mobilisent par millions depuis le 22 février, et que l’équipe d’Algérie en finale de la Coupe d’Afrique des Nations.

L’équipe du FLN lors de son jubilé. Debout de gauche à droite A.Sellami - Doudou - Zouba - Rouai - Amara - Zitouni - M. Soukane - Bouricha - Oudjani - Boubekeur
Assis : Mazouz - Kerroum - Benfadah - Bouchouk - A. Soukane - Kermali - Mekhloufi - Oualiken




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