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Algérie. Octobre 88, à l’aune du Hirak

Il y a 32 ans en Algérie, la jonction des luttes ouvrières avec la radicalité de la jeunesse a pu mettre fin à l’omnipotence du FLN sur la vie politique des Algériens. En effet le mouvement d’octobre 88, par la radicalité de ses actions, a obligé le régime de l’époque à faire des concessions politiques sans précédent depuis l’indépendance de 1962. Ce tournant historique, reste un repère pour tous les mouvements de contestation des politiques antipopulaires et répressives, comme l’ont montré les manifestations du 5 octobre dernier.

mardi 13 octobre

Cette commémoration symbolique exprime aussi le ras-le-bol par rapport au contexte actuel, marqué à la fois par les répercussions de la gestion catastrophique de la pandémie, par la révision constitutionnelle qui promet plus de « liberté » que le régime veut imposer et soumettre au référendum le 01 novembre prochain, par l’emprisonnement des journalistes et des animateurs des réseaux sociaux…etc.

Le durcissement des grèves comme celle des travailleurs de Numilog (filiale de Cevital), qui battent le pavé depuis 4 mois pour leur droit syndical, est révélateur de quelque chose de commun avec les événements d’octobre 88. En effet, cette grève ne cesse de gagner en termes de solidarité et d’indignation parmi les autres travailleurs et les autres masses populaires. Après avoir eu le droit de créer une section syndicale par la justice, le patron du groupe, Issad Rebrab, a opté non seulement pour réfuter le verdict, mais aussi pour le licenciement de 196 grévistes. Une situation qui témoigne du caractère despotique de l’oligarchie à qui la nouvelle constitution veut garantir un bon climat des affaires pour accomplir les réformes libérales engagées depuis les années 80 et auxquelles le mouvement 88 a tenté de mettre un coup d’arrêt.

La classe ouvrière, détonateur des journées d’octobre

Un an avant la chute du mur de Berlin, la classe ouvrière et la jeunesse précarisée se sont engagées dans un bras de fer contre les politiques d’austérité imposées par le gouvernement Chadli depuis le début des années 80. Un certain 3 juillet 1988 à la SNVI (Société Nationale des Véhicule Industrielle) de la zone industrielle de Rouïba à 30 Km d’Alger, se met en grève pour des revendications salariales. Par leur radicalité, les ouvriers ont pu arracher des promesses pour la rentrée sociale. La non satisfaction de ces promesses a poussé les ouvriers à reconduire la grève le 25 septembre et à l’étendre au niveau de toute la zone de Rouïba, puis vers les autres zones industrielles proches de la capitale, comme celle d’Oued Smer, celle d’El Harrach, et celle du centre d’Alger. 

Face à cette montée de la radicalité de la grève, le régime a montré les crocs et a réprimé les grévistes. La solidarité des jeunes des quartiers populaires s’est vite exprimée pour soutenir le mouvement de grève et dénoncer la répression. Cette convergence des luttes a donné plus de détermination à la classe ouvrière pour imposer une grève générale le 5 octobre. En effet, au matin de ce jour, le black-out a régné au niveau de toutes les zones industrielles de la capitale. La contestation a vite gagné le centre d’Alger par des actions radicales orchestrées exclusivement par des jeunes contre tous les symboles de l’Etat (commissariat de police, administrations, entreprises publiques, bus de transport, magasins publics …etc.), la radicalité a vite gagné d’autres régions limitrophes avant de se généraliser à tout le territoire national.

Face à la propagation fulgurante de la contestation radicale, l’appareil répressif a été débordé. Dépassé par la situation, le régime a été contraint de déployer de grands moyens pour contenir cette colère. C’est dans ce sillage qu’il a engagé des blindés de l’armée en instaurant « l’état de siège ». Malgré ce dispositif, la grève et la contestation ont continué jusqu’au 10 octobre et l’armée s’est repliée, cantonnée au rôle de surveillance des points stratégiques de l’État, tout en tirant à balles réelles sur les manifestants. Cette gestion militaire a provoqué un grand carnage, 500 morts au niveau national, des milliers de blessés (9000 selon certaines sources) et des centaines de disparus. 

Face à cette mascarade, les émeutes s’arrêtent suite au discours du 10 octobre du Président de la République qui a promu des réformes. Malgré cela, le mouvement continue en se structurant sur des questions immédiates notamment celles de concrétiser les acquis du mouvement ou de la recherche des disparus enlevés et torturés par les forces de répression.

L’infitah, l’origine d’Octobre 88.

La volonté de la bureaucratie de l’Etat de s’inscrire dans l’agenda de « l’Infitah » (ouverture économique) imposé par le FMI et les puissances impérialistes sur les pays de la périphérie capitaliste, a creusé les inégalités de l’ensemble des classes démunies en Algérie et crée le terreau de cette colère.

En effet, dès l’élection de Chadli en 1979 un certain nombre de mesures libérales et répressives ont été mises en œuvre pour permettre à la fois à ceux qui ont accumulé des richesses au sein de l’appareil de l’État et à la bourgeoisie algérienne de faire fructifier leurs affaires. Sous le slogan d’une « vie meilleure », un nouveau code d’investissement est promulgué en 1982 pour remplacer celui de 1966 qui est devenu un cadre étroit pour l’épanouissement de la bourgeoisie algérienne. Le gouvernement a opté aussi pour la restructuration des entreprises nationales afin de permettre une autonomie de gestion, de concurrence et de soumission aux lois du marché. Ainsi, la révolution agraire s’est vue liquidée et les 3500 domaines agricoles publics cédés à l’oligarchie naissante.

Afin d’accompagner ces mesures en douceur et de mettre en œuvre son programme de « vie meilleure », le Régime de Chadli a instrumentalisé le ras-le-bol des Algériens de l’austérité, de la pénurie, de la crise du logement et du manque de loisir imposés par les années de dictature de Boumediene. Pour ce faire, il s’est appuyé sur l’aisance financière occasionnée par l’augmentation des prix du baril de pétrole de 70 % en 1979 pour lancer des programmes anti-pénurie qui permettaient aux Algériens d’accéder à une « vie meilleure », afin d’assurer une base sociale lui garantissant sa stabilité. Il faut rappeler que ce secteur des Hydrocarbures représentait 32% du PIB dans les années 1976-1979 et 37,5% en 1980. Les exportations d’hydrocarbures comptent pour 92% du total de la valeur des exportations dans la période 1975-1982. Mais la légère baisse des prix du pétrole en 1983 de 17% et sa chute vertigineuse en 1986 ont mis en péril ce programme populiste, et il a servi de prétexte pour resserrer la ceinture sur les larges masses populaires et accélérer les réformes libérales. 

C’est dans ce contexte et lors de la 4eme Conférence nationale sur le développement, tenue le 22 décembre 1986, le président Chadli a constaté que, face à la pénurie « Il est inconcevable que nous fournissions des efforts et dépensions des sommes colossales dans le seul but de prôner des slogans auxquels le citoyen algérien n’accorde aucun crédit et qui ne profitent jamais à notre société. » Cet aveu, en tout cas, était en contradiction avec l’article 33 de la Constitution en vigueur qui stipulait que « L’État est responsable des conditions d’existence de chaque citoyen. Il assure la satisfaction de ses besoins matériels et moraux… »

En effet, le programme de rigueur qui est mis en place s’appuie essentiellement sur une rentabilisation capitaliste de l’appareil productif : compression du personnel, réduction des transferts sociaux, dévaluation de la monnaie, remise en cause des acquis sociaux…etc. Ce programme a plongé le pays dans un chômage de masse et une inflation de près de 100 % par an. Ces choix libéraux ont causé une chute vertigineuse de la production nationale, passant de 73% en 1969 à 30% en 1990, ce qui a engendré des effets dramatiques sur le bien-être des Algériens : le pays s’est retrouvé en situation de dépendance quasi-totale de l’étranger pour se nourrir. 

Afin d’accomplir ces réformes libérales, le régime a engagé un certain nombre de mesure pour s’attaquer au mouvement social. En effet, pour éviter le scénario des grèves ouvrières de 1977 et du mouvement berbère de 1980, le régime a adopté l’article 120 en 1980, qui visait la caporalisation des organisations de masses à l’image de l’UGTA et de l’UNEA par le FLN, et l’étouffement des militants ouvriers et révolutionnaires des organisations clandestines comme le PAGS (Parti D’avant-garde Socialiste) et du GCR (Groupe Communiste Révolutionnaire). Afin de faire préparer le terrain à la précarité qui s’annonce, le régime a promulgué le code de la famille pour affaiblir le mouvement féministe et creuser les inégalités hommes-femmes. Cette loi constitue aussi une concession aux courants réactionnaires pour contrecarrer les courants progressistes et révolutionnaires. Ces mesures de répression du mouvement social ont permis certes de reconstituer un État fort qui avait repris en main le contrôle de la société, mais ce nouveau rapport de force instauré par la répression n’a pas permis au régime de garantir le succès des attaques frontales contre les masses populaires, ce qui explique l’Intifada d’octobre 88.

Les leçons d’octobre.

 
Afin de concrétiser les acquis du mouvement, et faute de l’absence des cadres d’auto-organisation causé par les 26 ans de dictature, et de la caporalisation des organisations de masses par le régime, il aura fallu attendre la rentrée universitaire vers la fin d’octobre. En effet les étudiants ont joué un rôle central, voire d’avant-garde, de la continuité du mouvement d’octobre. Animés essentiellement par des organisations d’extrême gauche à l’image du Groupe Communiste Révolutionnaires (GCR), et du PAGS, les étudiants ont commencé à se structurer au niveau de la majorité des universités autours de leurs propres revendications et celles du mouvement populaire. Par leur détermination, ils ont réussi à chasser le ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Abdelhak Brarhi, de ses fonctions, à installer des comités contre la répression et la torture, et imposer le premier meeting pluraliste de l’Algérie indépendante le 3 novembre 88.

Certes, le mouvement a pu satisfaire quelques avancées démocratiques comme la création de nouveaux partis, la création de nouveaux journaux, des libertés syndicales les et d’organisation, mais il n’a pas pu imposer une véritable démocratie et un renversement du régime. Ce dernier a profité de la pression populaire pour imposer sa « liberté » de spéculer, de brader les richesses nationales, de vendre les entreprises publiques au dinar symbolique, de libéraliser le commerce extérieur, d’appliquer le Plan d’ajustement Structurel et faire des concessions sans précédent pour les multinationales. En effet, la facture de ces réformes a provoqué près de 500 000 licenciements pendant les années 90, une dévaluation de 400% de la monnaie nationale, une baisse des salaires, et une détérioration du niveau de vie des masses populaires. 

La crise d’une perspective véritablement révolutionnaire et un parti capable de faire converger tous les secteurs en lutte pour une véritable démocratie et contre toutes les réformes libérales et antipopulaires, et la crise d’une perspective révolutionnaire à l’échelles planétaire faute de la restauration bourgeoise après la chute du mur du Berlin, a laissé la place à l’émergence des forces réactionnaires à l’image du FIS (Front Islamiste du Salut) qui a plongé l’Algérie dans un bain de sang durant les années 90 où 200 000 algériens ont perdu leurs vies et plus de 20 000 disparus. Les autres forces politiques libérales et réformistes qui ont émergé après le multipartisme de 1989, à l’image du RCD (Rassemblement pour La Culture et la Démocratie) et le FFS (Front des Forces Socialistes), se sont contentée de diviser les masses populaires entre réconciliateurs et éradicateurs, d’instrumentaliser les questions identitaires, et approuver les orientations libérales prises par le régime en place.

Aujourd’hui, à l’aune du Hirak et de la montée des luttes sociales et démocratiques contre les politiques autoritaires et austéritaires du gouvernement, contre sa gestion catastrophique de la crise sanitaire, contre sa réforme de la constitution qui veut mettre l’Algérie a genou devant les multinationales, et contre le monde patronal, la classe ouvrières et les masses populaires sont déterminées plus que jamais de reconquérir les acquis d’octobre 88 et d’accomplir les aspirations sociales et démocratiques portées par les millions d’algériens depuis février 2019. Face aux trahisons et à l’échec des partis réactionnaires, des partis libéraux et des partis réformistes, seule l’auto-organisation et la construction d’un un parti révolutionnaire anti-capitaliste et anti-impérialiste capable de converger les rangs des démunis, qui peuvent concrétiser l’accomplissement des taches de l’indépendance nationale, et assurer une souveraineté populaire sur les richesses nationales.




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