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Monde

Une mobilisation qui prend de l'ampleur

Algérie : les femmes mobilisées en masse pour l’acte III contre Bouteflika et le régime

Après les 22 février et 1er mars, ce vendredi 8 mars sonnait comme l’acte III de la mobilisation contre le 5ème mandat de Bouteflika et le régime. Le test est plus que réussi car c’est une marée humaine selon les dires même du JDD, avec plusieurs millions d'algériens dans les rues ce vendredi. Tout un symbole en ce 8 mars, journée internationale de la lutte pour les droits des femmes, dont la mobilisation a été extrêmement importante ce vendredi.

samedi 9 mars

La mobilisation massive du peuple algérien contre le 5ème mandat et le régime de Bouteflika continue de prendre de l’ampleur. Face à elle, et ne trouvant pour le moment pas d’alternatives en mesure de résoudre la crise d’hégémonie que le pouvoir traverse, le président sortant a été obligé cette semaine d’opérer une dernière manœuvre, qui en dit long sur la faiblesse du régime. Ainsi, il a été proposé, dans une lettre lue par une présentatrice sur la chaîne de télévision nationale, qu’un an après l’éventuelle réélection de Bouteflika se tienne une conférence nationale censée poser les bases d’une refonte des institutions du régime.

Cependant, il apparaît de plus en plus clairement que ces manœuvres ne réussissent à duper les masses algériennes, qui rejettent désormais non seulement la personne de Bouteflika dont la candidature a été perçue comme la provocation de trop, mais également les politiques néo-libérales menées par son gouvernement et qu’il comptait ainsi reconduire. Si le souvenir de la décennie noire et l’opposition à toutes interventions impérialistes à l’image de celles qui ont succédé aux printemps arabes en Lybie, en Syrie, ou au Yémen, s’expriment à travers la volonté des manifestants de poursuivre la mobilisation de manière pacifique afin de ne pas donner de prétexte à une répression sanglante et à l’ingérence étrangère, les séquelles provoquées par les contre-réformes néo-libérales menées depuis la fin des années 1980 qui ont appauvri et précarisé les travailleurs et les couches populaires, rabaissé le statut des femmes à celui de citoyen de seconde zone avec la promulgation du Code de la Famille, et poussé la jeunesse à fuir la misère, sont aujourd’hui un puissant antidote contre les illusions que tentent de créer le régime de « faire du neuf avec du vieux ».
 
C’est ainsi que le candidat Ali Ghediri, ex-général soutenu par une fraction de plus en plus offensive des classes dominantes algériennes à l’image du milliardaire Issad Rabrab, apparaît aujourd’hui décrédibilisé par les masses populaires. Sa candidature devait pourtant redonner de la crédibilité aux élections, en jouant le rôle d’une opposition à Bouteflika à moindre frais pour les classes dominantes et l’impérialisme, puisqu’au-delà de la critique formelle du président malade, son programme s’aligne plus encore sur l’agenda des puissances impérialistes et de la bourgeoisie compradore algérienne.

Mais cette tentative de canaliser la colère populaire par le biais des élections à travers un candidat vendu aux intérêts des classes dominantes et des puissances impérialistes ne pouvait se faire qu’en émoussant la critique du régime actuel, chose que les manifestants ne pouvaient tolérer. Il n’en fallait pas plus pour que l’ex-général se fasse hué lors de la manifestation à Alger aujourd’hui, et soit contraint de partir sous bonne escorte.
 

 
Cet épisode est significatif du fait que la contestation est loin de s’arrêter à la personne de Bouteflika et remet bien en cause toutes les politiques menées par le régime, qui ont appauvri et précarisé la majorité du peuple algérien.

Dans la même veine, l’annulation de la marche du 5 mars par Issad Rabrab sous prétexte que l’heure ne serait pas à la mise en avant de revendications sectorielles, c’est-à-dire celles des travailleurs algériens contre l’oligarchie et les couches parasites qui se gavent sur le dos de leur labeur. Cette manœuvre du milliardaire qui s’est enrichi grâce aux largesses du régime de Bouteflika jusqu’en 2014, et dont il aspire aujourd’hui à prendre directement les manettes, ne peut que faire prendre conscience aux masses laborieuses de la nécessité d’opposer à la revendication pseudo-radicale de « l’anti-cinquième mandat », un programme conséquent qui mette au premier plan les intérêts de cette majorité de travailleurs précaires, de chômeurs, et de paysans et artisans déshérités, qui font pourtant tourner la société par leur travail.
 
C’est à l’opposé de cette perspective que se sont réunis hier les partisans de l’anti-cinquième mandat, chez Ali Benflis l’ancien chef de gouvernement de Bouteflika et dirigeant du parti libéral Talaie Al Houriat. En plus des dirigeants de l’opposition libérale assumée, étaient également présents des représentants de la gauche social-libérale, du mal-nommé Parti des Travailleurs (PT) et du Front des Forces Socialistes (FFS). Pour illustrer le carriérisme et l’opportunisme des éléments qui composent cette alliance, il n’est qu’à voir les parlementaires du FFS qui ont refusé cette semaine de démissionner de leurs fonctions s’opposant ainsi à leur direction qui tentaient de montrer patte blanche au mouvement de contestation du pouvoir, arguant pour résumer qu’elles boycotteraient le parlement, mais qu’elles ne renonceraient pas à leur statut et donc surtout à leur revenu de parlementaires.

Ceci permet de mesurer le niveau de décomposition du paysage politique algérien, et met en perspective la nécessité du contrôle des élus, la révocabilité par la base, et le plafonnement de leur revenus au niveau du salaire moyen d’un ouvrier afin d’éviter que le domaine politique soit parasité par les politiciens de carrières corrompus.
 
Il s’agissait dés lors pour cette opposition de salon de s’entendre pour constituer un front qui rejette le cinquième mandat de Bouteflika tout en effaçant les revendications sociales du peuple algérien qui s’expriment ces dernières semaines. Cette attitude dénote une volonté de la part de ces pans du vieux paysage politique algérien de recomposer des alliances afin d’être en mesure de se présenter comme des interlocuteurs crédibles pour les classes dominantes et les puissances impérialistes, afin de négocier leurs places au moment où la lutte des classes opposera frontalement les aspirations populaires à celles de l’oligarchie algérienne. Mais dans cette mascarade, la présence du PT n’est pas anodine du fait de son implantation dans la bureaucratie de l’UGTA, la centrale syndicale nationale.
 
En effet, la question de la grève va être centrale pour établir un véritable rapport de force à même de faire tomber Bouteflika. Ainsi, le 1er mars dernier, Naoufel Brahimi El Mili, politologue faisait cette affirmation provocatrice à France Info : « Le dispositif sécuritaire, qui a tenu pendant sept années de terrorisme, de déferlante islamiste et de barbarie, peut très bien tenir sept vendredis devant des jeunes et une population pacifique. » Si la petite phrase du professeur de Science-Po Paris était loin de constituer un appel à radicaliser le mouvement, il est cependant intéressant de voir le tournant que représenterait une grève générale dans l’affrontement au régime actuel. 

A ce titre les exemples tunisiens et égyptiens en 2011 en ont d’ailleurs été la démonstration, puisque c’est effectivement suite à la grève générale que les régimes de Ben Ali et Moubarak ont été obligé de partir. Cependant les classes dominantes qui espèrent aujourd’hui pouvoir recomposer le champs politique algérien en leur faveur savent que la grève générale peut surtout les déborder et nuire à leurs intérêts.

D’où les manœuvres qui visent à domestiquer la classe ouvrière algérienne, que ce soit du côté du pouvoir en place via la direction bureaucratique de l’UGTA en la personne de Sidi Saïd clairement soumise à Bouteflika, ou du côté de l’opposition libérale qui cherche appui parmi des secteurs non-moins bureaucratiques mais opposés à Sidi-Saïd en interne de l’UGTA et qui sentent qu’ils ne pourront pas garder leur crédibilité si jamais ils ne témoignent pas d’un minimum de solidarité, au moins en parole, avec le mouvement de contestation populaire. D’où la fronde qui agite l’UGTA actuellement, avec un certain nombre de sections se positionnant ouvertement contre le secrétaire général actuel Sidi Saïd et revendiquant des avancées sociales, la plus importante étant celle de la zone industrielle de Rouiba près d’Alger, mais on pourrait également citer Aokas ou Khenchla. Sous la pression des travailleurs, les directions de ces sections ont donc prononcé tardivement leur soutien à la contestation, mais pour l’instant aucun appel clair à la grève n’a émergé.

Alors que différents secteurs important de la société algérienne ont rejoint le mouvement, à l’image des universités en grève reconductible au moins jusqu’au 10 mars, des journalistes, ou des avocats, favorisant l’émergence de comité populaires dans les facs, et d’assemblées de quartiers pour structurer le mouvement à la base et éviter toute récupération, l’entrée en scène du mouvement ouvrier ne pourra que sonner le glas de la décomposition du régime.

Cependant il faudra faire face aux obstacle et aux manœuvres des bureaucraties syndicales et politiques à la solde des classes dominantes, faire preuve de toute l’ingéniosité dont la classe ouvrière est capable en vertu des expériences qu’elle a accumulé dans ses combats ouverts contre la bourgeoisie et l’impérialisme. La réappropriation des syndicats par les travailleurs pour en faire de réels outils au service de la lutte à l’inverse des organes de contentions que constituent leur bureaucratie, le développement de comités d’usines dans lesquels les ouvriers pourront débattre de la stratégie et des revendications à adopter, tout en assurant des outils démocratiques à l’image de la révocabilité des élus, sont là les tâches centrale qui permettront de passer d’un mouvement de rejet du régime, à la mise en place de réels organes de contre-pouvoirs.

L’intervention de Yahia, militant du PST à Bejaia.
 




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