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Allemagne. Précarité et sous-traitance à l’origine d’un cluster dans le plus grand abattoir d’Europe

Plus de 1 500 travailleurs de l’abattoir de l’entreprise Tönnies à Gütersloh ont été infectés par le Covid-19, en faisant le principal foyer d’infection en Allemagne depuis le début de la crise, et un signe avant-coureur d'une possible deuxième vague d'infection en Allemagne, avec un reconfinement partiel d’ores et déjà mis en place.

mercredi 24 juin

Traduction et adaptation de l’article du journal « frère » Klasse Gegen Klasse.
 
Dans le plus grand abattoir d’Europe à Rheda-Wiedenbrück, une banlieue de Gütersloh, au moins 1 553 travailleurs sur 6700 - dont un grand nombre de travailleurs étrangers d’Europe de l’Est, en grande partie de Roumanie et de Bulgarie – ont été infectés par le Covid-19. Depuis mercredi dernier, lorsque le foyer épidémique a été découvert, le nombre de contaminés n’a cessé d’augmenter.
Depuis la découverte de ce nouveau et important foyer épidémique, plusieurs choses ont été dénoncées. D’abord le fait que les travailleurs aient été mis en Arbeitsquarantäne, c’est-à-dire qu’ils devaient continuer à travailler et étaient seulement autorisés à faire des allers-retours entre leur lieu de travail et leur maison. Il a ainsi fallu plusieurs jours avant que l’entreprise ne soit fermée. De plus, cette gestion irresponsable a permis de révéler à large échelle les conditions de travail et de vie misérables des employés de l’entreprise Tönnies.

Tönnies avait maintes fois minimisé les conditions de travail scandaleuses des salariés dans l’entreprise, mais cette dernière semaine la situation des salariés a pris une nouvelle dimension. Une grande partie de la main-d’œuvre employée, constituée de travailleurs contractuels étrangers d’Europe de l’Est, travaille dans des conditions habituellement catastrophiques qui se sont aggravées : des horaires de travail qui ne tiennent pas compte de la vie privée des salariés, des tâches effectuées dans des espaces confinés et bien sûr tout cela pour un salaire de misère. À cela s’ajoute l’hébergement des salariés dans des logements insalubres, indignes et exigus. La distanciation sociale est donc impossible à respecter aussi bien sur leur lieu de travail, que chez eux. Une situation qui a grandement favorisé la propagation du virus.

La situation a l’abattoir Tönnies ne lui est pas propre et s’ajoute en réalité à la longue liste d’abattoirs qui ont été des foyers de contamination en Allemagne depuis le début de la crise sanitaire. « Au mois de mai déjà, le virus avait fait des ravages dans d’autres abattoirs de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, du Bade-Würtemberg et du Schleswig-Holstein. » peut-on lire dans un article de Pascal Hugues journaliste à Le Point. Les abattoirs ont ainsi toujours été au centre de l’attention des autorités sanitaires en raison des ravages causés par le Covid 19 dans un secteur aux conditions de travail extrêmement difficiles et précaires. Ce qui avait d’ailleurs conduit le ministre du travail à réagir et à faire de (vaines) promesses. C’est comme ça qu’au mois de mai « des centaines de personnes avaient été contaminées. Le ministre du Travail Hubertus Heil (SPD) avait alors renforcé les contrôles et interdit entre autres ces contrats de travail douteux. Le gouvernement avait rapidement approuvé une série de mesures pour améliorer les conditions de travail dans les abattoirs : davantage de contrôles, régulation du temps de travail et qualité minimum du logement. Les hommes et les femmes venus d’Europe de l’Est devaient être informés dans leur langue natale sur leurs conditions de travail. »

Tönnies est le premier responsable

Le travail dans les abattoirs et surtout à Tönnies frise donc l’esclavage moderne, comme doivent le reconnaître même les journaux conservateurs allemands comme Focus. Le gouvernement fédéral est également responsable de cette situation, en ayant rendu possible cette exploitation extrême par le recours aux contrats de travail précaires et à la sous-traitance. Et ce pour que des milliardaires comme Tönnies puissent se construire un empire sur le dos des travailleurs.

En effet, Clemens Tönnies fait partie, avec une fortune estimée à 1,6 milliard d’euros, des dirigeants d’entreprises les plus riches d’Allemagne. Depuis 2001, il est également président du club de Bundesliga FC Schalke 04, l’un des plus célèbres clubs de football allemands. En août 2019, M. Tönnies avait proposé, à l’occasion de la journée de l’artisanat, de financer la construction de vingt centrales électriques en Afrique afin « d’éviter aux Africains d’abattre des arbres et de faire des enfants dès qu’il fait sombre. ». Il avait alors été suspendu de ses fonctions pendant trois mois suite à ces propos racistes.

Tönnies était conscient des problèmes survenus dans les entreprises concurrentes, telles que Westfleisch en mai dernier. Ironiquement, il avait déclaré que sa propre entreprise gérait la situation de manière absolument exemplaire. Quelques semaines plus tard seulement, il s’est avéré qu’il ne s’agissait pas d’une erreur de jugement, mais d’un mensonge éhonté. Ce dernier n’a d’ailleurs fait aucune déclaration au moment des premières infections et jusqu’à il y a quelques jours, le travail se poursuivait presque normalement dans de nombreux services.

Réaction du gouvernement fédéral de Rhénanie-du-Nord-Westphalie

Mais Tönnies n’est pas le seul à être critiqué pour ses actions irresponsables des derniers jours et semaines. Le gouvernement du Land NRW a lui aussi fermé les yeux. Ce n’est que depuis le début de la semaine qu’il y a un débat sur un re-confinement dans le canton de Gütersloh, et le Premier ministre Armin Laschet (CDU) ne s’est finalement exprimé que ce mardi 23 juin actant d’un confinement sans obligation de rester à domicile. Cela concerne aujourd’hui 600 000 personnes. Ainsi, dans les cantons de Gütersloh et de Warendorf les habitants sont soumis depuis ce mardi à des restrictions de déplacements et d’activités durant une semaine dans un premier temps, et un confinement complet n’est pas exclu. Les écoles et les garderies, ainsi que les bars, les cinémas, les coiffeurs, les salles de sport, les musées et les galeries, ont été fermées. Mais les entreprises, elles, doivent continuer de fonctionner normalement - car les profits des capitalistes ne doivent pas être réduits.

Sous la pression des profits, une deuxième vague d’infection est inévitable

Mais ce cas est certainement un cas parmi de nombreux autres auxquels nous pourrions être confronté. La question se pose de savoir à quel point la course aux profits peut être dangereuse dans le cadre du développement de la pandémie. La situation dans l’abattoir de Tönnies prouve à quel point une épidémie peut être rapide et dévastatrice. Tant que les politiques continueront à protéger les profits des capitalistes au détriment de la vie et des conditions de travail des salariés et de la population, les cas comme celui-ci sont amenés à se répéter et représentent un danger bien plus grand qu’une fête d’anniversaire. Après la pression exercée par la population et les médias, l’entreprise Tönnies est aujourd’hui fermée. Mais il n’y a toujours pas d’initiative politique de grande ampleur pour répondre à la hauteur de la situation. Au contraire, Armin Laschet, dirigeant régional conservateur, défend depuis des semaines l’assouplissement des règles du confinement pour faire repartir l’économie et a tenu des propos xénophobes lorsque le foyer de contamination a été décelé déclarant que le virus venait de Roumanie et de Bulgarie, une manière de rejeter la faute sur les travailleurs.

Exproprier Tönnies et Cie !

Les abattoirs allemands sont de redoutables foyers de contamination en raison des conditions d’hygiène et des conditions de travail des salariés. Depuis le mois de mai, le SPD allemand promet qu’à partir de l’année prochaine, des règles plus strictes seront appliquées via un renforcement de la législation sur les abattoirs, que les contrats intérimaires seront interdits, etc. Mais cela relève du pur cynisme parce que le gouvernement et le SPD lui-même sont responsables de ces conditions de travail – et, en dehors des abattoirs où il n’y a encore que des promesses, ils comptent ne rien changer. Car le régime de "l’esclavage moderne", dont souffrent surtout les travailleurs migrants, est beaucoup trop rentable pour le patronat allemand. La bureaucratie syndicale est également complice, parce qu’elle ne lutte pas contre ces réglementations et les a tacitement soutenues lors de leur introduction. Ils maintiennent ainsi la division entre les travailleurs de "première" et de "seconde classe".

Mais les syndicats doivent rompre avec cela et reprendre le combat contre la précarité et le racisme des patrons afin d’unir la classe ouvrière en Allemagne dans une lutte commune contre les plans économiques à venir qui vont viser à faire payer la crise aux travailleurs, et surtout aux plus précaires que sont les travailleurs étrangers.

Les travailleurs eux-mêmes doivent pouvoir contrôler leurs conditions de travail, de vie et d’hygiène, en s’organisant par eux-mêmes sur leurs lieux de travail.
Cela signifie également que Tönnies et toute l’industrie agroalimentaire doivent être tenus responsables des risques engendrés pour la santé des travailleurs, être expropriés sans indemnisation et nationalisés sous le contrôle des travailleurs.

Traduit par Cécile Manchette




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