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Notre classe

Femmes en grève, femmes en guerre

Anaïs, enseignante et gréviste : « Ils veulent imposer un nouveau modèle de société, nous précariser toujours plus »

Anaïs est enseignante à Colomiers et en grève depuis le 5 décembre. Militante active de la grève, elle exprime les raisons de sa colère et de son combat.

mercredi 5 février

D’un début de carrière difficile à un combat contre la réforme des retraites et le projet de société du gouvernement

Enseignante depuis 7 ans, je suis engagée pleinement dans le combat contre la réforme des retraites depuis le 5 décembre. Je suis également déléguée syndicale à FO, où je me suis engagée récemment. Comme pour beaucoup d’autres enseignants, mes débuts ont été difficiles et le syndicat m’a beaucoup aidée. J’ai par la suite ressenti l’envie de rendre la pareille et d’être utile pour les autres collègues parce qu’il y a malheureusement beaucoup de soucis dans le métier et je sais à quel point ça peut être dur.

Si je me suis engagée dans la bataille contre la réforme des retraites, c’est parce que j’ai conscience que cette réforme représente une attaque avec des conséquences désastreuses pour l’ensemble de la société, et pas que pour les enseignants. Nous faisons effectivement partie des secteurs les plus touchés par la réforme puisqu’avec le calcul de la retraite sur l’ensemble de la carrière et non plus sur les six derniers mois, on va perdre jusqu’à 800 euros de pension de retraite par mois. Mais au-delà de la question financière, qui reste évidemment centrale, on voit que ce qui se cache également derrière cette réforme c’est la privatisation de tous les services publics ainsi que la remise en cause du principe de solidarité intergénérationnelle. C’est aussi pour ça que je me bats aujourd’hui. Parce que cela va à l’encontre du modèle de société que je souhaite. Ce que veut le gouvernement, c’est nous amener à un système de retraite par capitalisation (donc individuel) car la pension de retraite sera réduite à peau de chagrin. Avec les faibles salaires et la précarisation généralisée, beaucoup n’auront pas la possibilité de capitaliser pour leur future retraite. D’autant plus dans le contexte de crise économique actuel.

« C’est un autre choix de société qu’on veut nous imposer : casser le service public, nous précariser, mettre un terme à la solidarité. C’est contre tout ça que je me bats aujourd’hui. »

Il faut également bien voir que cette attaque s’inscrit dans un contexte général, celui de la privatisation, de la casse des services publics et de la dégradation de nos conditions de travail. Aujourd’hui c’est la réforme des retraites, mais hier c’était la loi Blanquer, ainsi que la réforme du code du travail, avec tout un tas de mesures visant à détruire les instances syndicales, et fragmenter et précariser toujours plus le monde du travail avec les accords de branche.

Le lien entre cette réforme et la loi Blanquer est évident. Et si nous, enseignants, nous nous sommes déjà battus l’année dernière contre ce projet de loi, c’est parce qu’on s’oppose à la privatisation en cours de l’école publique. C’est une autre vision de la société qu’on est en train de nous imposer. Ils veulent casser le service public, nous précariser toujours plus. C’est contre tout ça que je me bats aujourd’hui.

Avec toutes ces réformes, on se dirige vers un modèle où nous n’avons plus aucune garantie de droits sociaux, de garantie à la santé et à la dignité. On n’a également plus de garantie d’avoir des conditions de travail acceptables. Je ne parle même de l’épanouissement au travail. On en est loin. Beaucoup d’enseignants sont au bord du burn out. Il y a une lourdeur administrative, une surcharge de travail. Tout ceci engendre une vraie souffrance au travail. C’est ce que j’observe en étant au syndicat. Le suicide de Christine Renon exprime tragiquement cela. Beaucoup d’enseignants se sont retrouvés dans sa lettre. Ça a beaucoup ému. L’émotion c’est bien. Mais il faut aujourd’hui construire de vraies revendications. Je veux me battre pour défendre notre droit à travailler dans de bonnes conditions, que ce soit au niveau de notre santé et de notre sécurité.

Si je suis enseignante, c’est dans le but d’apporter aux enfants un savoir et un esprit critique, de leur donner les outils pour réfléchir par eux-mêmes. Or les projets du gouvernement entrent en contradiction avec cette volonté. Nous ne voulons pas faire des petits soldats. Nous voulons qu’ils soient heureux, épanouis. Qu’ils aient un bel avenir. Si on ne fait pas grève aujourd’hui, qu’est-ce qu’on leur réserve pour demain ? Malheureusement un des problèmes aujourd’hui c’est que beaucoup n’arrivent pas à voir sur le long terme. À penser à notre avenir, à celui de nos élèves, de nos enfants. Certaines personnes ont encore des œillères. Après, bien sûr ce n’est pas facile. Parce qu’on nous impose un rythme de vie très chargé, nous avons souvent la tête dans le guidon, la société va vite… Mais il faut qu’on réussisse à sortir la tête de ce tourbillon et à se poser ces questions : celles de l’avenir qu’on nous promet …

« Je trouve révoltant qu’on ose dire que cette réforme est bénéfique pour nous, les femmes »

L’une des raisons pour lesquelles je lutte aujourd’hui, c’est le poids qu’aura cette attaque à l’égard des femmes. On entend dans les médias et dans la bouche des membres du gouvernement que cette réforme serait progressiste, et notamment pour les femmes. Mais quand on regarde en détail, on s’aperçoit rapidement que c’est en réalité tout l’inverse. Les femmes connaissent souvent des périodes d’interruption dans leurs carrières, notamment lorsqu’elles ont des enfants, avec des congés maternité puis des temps partiels qu’elles demandent souvent par la suite. Avec le calcul de la retraite sur toute la carrière, ces périodes de congé parental ou de mi-temps vont lourdement peser et pénaliser les femmes et le montant de leurs pensions. Pour peu qu’elles aient divorcé entre temps, elles vont se retrouver dans des situations de pauvreté très graves. D’autant plus avec la remise en cause de la pension de réversion pour les femmes veuves. Je trouve donc révoltant qu’on ose dire que cette réforme est bénéfique pour nous. C’est scandaleux de le faire de manière aussi assurée. En tant que femme on récolte encore une fois la double peine. En tant que femme et enseignante on cumule en effet les attaques. Cela se généralise évidemment aux autres professions et aux femmes d’autres secteurs. Alors que nous sommes déjà victimes des inégalités salariales. Jusqu’où vont-ils aller ? D’où l’intérêt de se battre actuellement.

La centralité des assemblées générales et des cadres interprofessionnels

Si on voit qu’il y a une dynamique de reprise dans certains secteurs qui étaient jusqu’à présent en reconductible, comme à la SNCF ou la RATP, on ne doit pas lâcher et continuer à se battre. Surtout qu’il y a de nouvelles professions qui se mobilisent. Je crois aussi beaucoup aux actions locales ainsi qu’aux Assemblées générales interprofessionnelles pour impacter positivement la grève. Je milite activement dans l’AG interprofessionnelle de Colomiers, et j’en vois les effets positifs. Cette AG interprofessionnelle a été initiée dès le début du mouvement, le 10 décembre, par des enseignants du premier et second degrés de Colomiers et des alentours. Au départ il y avait une majorité d’enseignants, mais on a été rejoints au fil des AG par des salariés d’Airbus, du conseil départemental, de la CARSAT (caisse de retraite), de Météo France, de la mairie (bibliothécaires, agents de ménage…). Les hôpitaux, ainsi que des salariés d’Enedis, de sociétés d’informatique, des agents des impôts se sont joints aux dernières AG. Elles réunissent des représentants syndicaux, des syndiqués, mais aussi de non syndiqués. Elle a permis d’organiser des actions permettant de montrer la grève et d’informer sur cette réforme des retraites : tractage sur les ronds points, les marchés… Ainsi que de prêter main forte également à d’autres AG périphériques et dans des villes où la présence militante est parfois moins forte. À l’échelle de Toulouse, une première AG interprofessionnelle s’est tenue la semaine dernière, et c’est une initiative que j’approuve fortement et un cadre qu’il faudra faire vivre et approfondir.

Il y a de véritables réseaux d’AG locales qui ont émergé avec cette grève, notamment à Colomiers, Fronton, Cugnaux, en ce qui concerne mon secteur. Et ces cadres sont de véritables acquis qui vont compter et jouer un rôle pour la suite de la grève. C’est à travers ces AG, notamment locales, que peut se jouer la démocratie. C’est difficile à maintenir et structurer, cela prend du temps, de l’énergie, mais c’est important de se réunir, d’échanger des idées, sur la grève et au-delà. Notamment sur ce qu’on aspire à construire… Je crois beaucoup à l’intelligence collective.

De plus, face à la stratégie de division du gouvernement, ces cadres unitaires sont centraux. En effet ils tentent depuis le début de nous monter tous les uns contre les autres pour passer leur réforme. Cela a commencé avec toute leur rhétorique sur l’aspect soi-disant progressiste de leur réforme, à savoir l’universalisation du régime et les « mêmes droits pour tous ». Mais face à leurs discours, il faut qu’on prenne conscience que ce ne sont pas les cheminots qu’on doit envier, parce qu’ils auraient plus de sous à la retraite que dans d’autres secteurs, ou parce qu’ils partiraient plus tôt. Le but de ces AG consiste aussi à casser ces préjugés, à aller au-delà de la représentation qu’on se fait du cheminot ou de l’enseignant, qui seraient des « privilégiés ». J’en ai assez de ces divisions. Il faut penser autrement. Sinon on va obtenir quoi ? Que tous les acquis sociaux soient retirés au nom de l’ « universalisme » ? Au final on sera tous perdants. On partira tous plus tard et avec des pensions plus faibles. Ce raisonnement de nivellement par le bas que nous impose le gouvernement me dépasse. Il faut qu’on se batte pour avoir le même traitement, pas comme ils l’entendent, mais qu’on réclame de meilleures conditions de travail et la hausse des pensions pour toutes et tous.

« On doit continuer, on n’a pas le choix »

Concernant la suite de la mobilisation, au niveau de l’éducation nationale, on reste toujours très mobilisés et les tentatives de cooptation du gouvernement ne marchent pas depuis le début. Cependant, nous avons eu du mal à généraliser la reconductible, qui permettrait pourtant d’approfondir le rapport de force avec le gouvernement. Selon moi, c’est dû d’une part à un sentiment de résignation qui règne chez certains collègues. La grève de 2003 est également dans quelques têtes. Ils sont donc lassés de perdre des sous et d’en donner au gouvernement. Il y a une sorte de routine et de résignation qu’il faut briser, car il est possible de remporter une victoire, dans cette bataille et les prochaines. De plus, la question même du calendrier de lutte est à discuter, notamment la question des temps forts. À la base je ne suis pas pour car on sait que ça ne marche pas. Malheureusement la majorité des personnels de l’éducation sont dans ces modalités-là. Mais il ne faut pas se résigner et y voir au contraire des opportunités. Il faut que ces huit semaines de grève soient mises à profit pour que de plus en plus de personnes se mobilisent. Un appel à la grève reconductible générale peut encore fonctionner. Mais s’il y a de nouveau une forte dynamique. Il faudra se saisir de toutes les opportunités, battre le fer tant qu’il est chaud. C’est en étant une majorité mobilisée qu’on pourra gagner.

En ce sens, je pense que toutes les entreprises privées qui commencent à s’engager peuvent faire bouger les choses : les ports, les raffineries, même si les répercussions économiques mettent du temps à se voir. Il y a certes un essoufflement chez ceux qui ont été en grève reconductible depuis le 5 décembre, mais il y a comme un relais qui se passe, avec de nouvelles dynamiques dans de nouveaux secteurs, et ça peut remotiver ceux qui sont essoufflés. On verra ce que ça donne, mais on doit continuer, on n’a pas le choix.