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Réforme des retraites

Anasse Kazib : « Avec 80% de conducteurs SNCF en grève, les cheminots seront massivement présents »

Les chiffres de grévistes à la SNCF pour ce 19 janvier rappellent ceux de la journée du 5 décembre 2019. Nous avons échangé avec Anasse Kazib qui espère une « journée noire » qui trace la voie pour aller vers une grève reconductible.

mercredi 18 janvier

Les cheminots aux avants postes de la contestation contre les retraites

80% à la conduite, 60% dans les centrales sous-station, 50% chez les contrôleurs, 42% chez les aiguilleurs, 47% chez les chefs d’escale ou encore à la maintenance des trains. Comme en 2019 contre la réforme des retraites « par points », les cheminots répondent une nouvelle fois massivement présent dans la bataille contre la régression sociale que propose le gouvernement d’Elisabeth Borne.

À la différence de la dernière bataille portée par les transports principalement, avec la RATP et la SNCF, la journée du 19 janvier, semble combiner une journée forte dans le public comme dans le privé, comme chez Total, PSA ou encore Airbus. La présence massive des cheminots dès cette première journée, envoie un signal important au gouvernement, celui que les cheminots comptent bien être moteur dans la lutte et, sans doute, œuvrer à la transformation de la lutte dans une grève reconductible déterminante pour faire reculer le gouvernement.

Durant les vacances de Noël nous avions vu l’impact important avec la grève des seuls contrôleurs de trains, demain ce sont des dizaines de milliers de cheminots de tous les métiers qui seront en grève et en manifestation partout en France pour montrer la voie à suivre. Nous avons interrogé Anasse Kazib, aiguilleur de train et syndicaliste SUD-Rail sur la signification de tels taux de grévistes pour le 19 janvier.

Révolution Permanente : Après avoir communiqué le plan de transports, hier, la SNCF a annoncé les taux de grévistes des agents soumis aux déclarations 48 heures à l’avance (tu en fais partie). Comment est-ce que tu analyses ces chiffres qui annoncent une mobilisation très forte ?

Anasse Kazib : Je suis ultra impressionné et fier de mes collègues, sincèrement je n’aurai jamais pensé une mobilisation aussi explosive, qui ressemble aux premières journées de la lutte contre la réforme de la SNCF en 2018. Chez les conducteurs, il y aura 80 % de grévistes ! Depuis la loi sur le service minimum en 2007, nous sommes obligés dans de nombreux métiers à devoir nous déclarer 48 heures avant. Cela demande en temps normal beaucoup de travail de terrain, pour expliquer la lutte, voire expliquer aux nouveaux embauchés comment il faut se déclarer administrativement. Je savais que nous allions nous mobiliser, mais j’étais un peu inquiet du taux de gréviste car l’annonce dans les médias était très tardive le 10 janvier au soir pour une grève le 19 janvier, sachant que pour les cheminots nous n’avions que jusqu’au 17 pour nous déclarer.

RP : Vous n’aviez pas beaucoup de temps pour militer la journée pourtant les taux de grévistes sont très importants. À quoi attribues-tu cela ?

Anasse Kazib : Je pense qu’il y a de nombreux facteurs qui peuvent l’expliquer, je pense que les cheminots ont toujours su répondre présent dans les grands événements du mouvement ouvrier. Souvent on pense que les cheminots sont cuits, qu’ils ne se mobiliseront plus, mais force est de constater, qu’il y a une sorte d’ADN de la lutte quand on traverse la porte de cette entreprise. Moi le premier je veux dire je n’avais jamais fait grève dans ma vie, mais quand je suis arrivé à la SNCF il y a 11 ans maintenant, il y avait les plus anciens qui vous boostent, qui vous expliquent que les acquis que nous avons sont le fruit de luttes importantes. De la même manière nous agissons comme cela avec les nouveaux embauchés aujourd’hui, une sorte de mémoire collective et vivante des luttes des cheminots. Mais sans tomber dans un romantisme de la grève, il y a aussi des véritables raisons politiques qui expliquent cela. Les cheminots, comme les 93% d’actifs opposés à la réforme, ont tous compris qu’il n’y a que de la régression sociale pour eux et leur famille si cette réforme venait à passer. Cette réforme est une insulte pour tous les travailleurs d’en bas, qui galèrent au quotidien, souvent avec des salaires misérables. À la SNCF nous étions des milliers à être en première ligne, on nous a appelé les travailleurs « essentiels à la vie de la nation ». Et voilà deux ans tout juste après le confinement, le remerciement du gouvernement à la classe ouvrière : « travaillez jusqu’à 64 ans ». Il y a beaucoup de colère chez les cheminots aujourd’hui nous l’avons vu encore récemment chez les aiguilleurs ou les contrôleurs, plus personne n’accepte ces régressions à répétition.

RP : Est-ce que l’attaque des régimes spéciaux aussi joue dans la balance pour toi et tes collègues ?

Anasse Kazib : Je suis rentré depuis 2012 à la SNCF c’est déjà la troisième réforme des retraites que je connais. En 2014 il y a eu la loi « socialiste » Touraine qui a augmenté la durée de cotisation à 43 annuités, en 2019 la réforme Delevoye et aujourd’hui la réforme pour les 64 ans. Mais pour les plus anciens c’est pire ils ont connu 1995, 2003, 2007, 2010, nous en avons tous ras-le-bol. Alors oui clairement cela joue aussi dans la forte mobilisation pour jeudi.

Il faut savoir que les cheminots n’ont pas des salaires extraordinaires, si nous enlevons les indemnités légales pour le travail de nuit et le dimanche, nous n’avons pas un salaire qui correspond à nos tâches et nos responsabilités. J’ai la vie de mes collègues entre les mains, la sécurité ferroviaire, ma responsabilité pénale est en jeu en cas d’accident si je fais une erreur. Nous l’avons vu par exemple dans l’accident de Brétigny, comment les patrons se défaussent sur nous au moindre problème. En plus de tout cela, nos corps sont défoncés par les horaires décalés, quand je suis rentré au chemin de fer, les seuls agents qui étaient déclarés inaptes, c’étaient principalement les anciens qui approchaient la retraite.

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Aujourd’hui j’ai des collègues à même pas 35 ans, ils ont déjà de l’hypertension, des opérations du dos, de l’apnée du sommeil etc. Pour nous travailler jusqu’à 64 ans ou plus, cela veut juste dire finir par être réformé et toucher une pension de misère, on sait que jamais aucun agent atteindra cet âge dans nos métiers avec les visites d’aptitudes sécurités. À la moindre alerte, la médecine du travail nous retire des postes de sécurité directement et ensuite l’entreprise cherche de plus en plus à nous réformer, c’est-à-dire à nous dégager de la SNCF.

RP : Toi et tes collègues, qu’est-ce que vous attendez de la journée du 19 et de la suite ?

Anasse Kazib : Sincèrement nous espérons tous que ce sera une journée noire, surtout au-delà de la SNCF. Les cheminots auraient pu se cacher derrière leur petit doigt, en se disant, nous avons lutté en 2019 aux autres de le faire. Au contraire, nous sommes tous conscients du rapport de force que nous avons et de ce que veut dire politiquement la présence des cheminots dans cette lutte. Néanmoins mes collègues espèrent réellement qu’il y aura le maximum de secteur et que cette grève ne sera pas par « procuration » comme on a pu le voir dans les précédentes, c’est primordial. Pour la suite, nous savons par expérience que les journées de 24 heures ou encore les grèves perlées ne fonctionnent pas. Les cheminots savent qu’il faut un plan de bataille offensif et la construction d’une lutte interprofessionnelle pour massifier le mouvement.

RP : En tant que militant de la grève, quelles sont tes remarques sur ce conflit qui démarre ?

Anasse Kazib : Je pense vraiment qu’il faut voir, que si les cheminots sont capables de se mobiliser aussi rapidement en une semaine, c’est qu’il y a de la colère et la volonté de lutter. Je considère néanmoins que l’unité syndicale ce n’est pas ça qui va nous sauver, mais bien le fait d’avoir un véritable plan de bataille fort et de l’auto-organisation à la base.

Je n’ai aucune confiance dans la bureaucratie syndicale, d’une part car même dans l’unité cela reste les principaux artisans des défaites des 20 dernières années et de cela personne n’est dupe. Il y a encore quelques semaines, Laurent Berger dénonçait la grève des contrôleurs, et en octobre celle des raffineurs alors qu’ils subissaient des réquisitions. La véritable unité qu’il faut, c’est celle des travailleurs, peu importe leur étiquette syndicale ou non syndiqués, du public, comme du privé. Il faut imposer des mots d’ordres clairs et offensifs, car la direction de l’intersyndicale n’est même pas capable de parler de retrait total, alors que c’est le minimum. Je considère qu’il faut réclamer la retraite à 60 ans. Il y a plus de 68% de la population qui y est favorable, il y a la place pour imposer des mots d’ordre offensifs. La question des salaires est centrale aujourd’hui avec l’inflation, notamment pour les plus précaires, nous devrions réclamer des augmentations de salaire d’au moins 400€ pour tous et l’indexation de nos salaires sur l’inflation des prix.

Pour l’heure nous ne savons même pas quel est le plan après le 19 janvier. Ce n’est pas normal. Pour quelle raison est-ce qu’ils attendent la dernière minute, alors qu’il n’y a pas une virgule qui a changé dans la bouche du gouvernement ? Ce n’est pas comme cela qu’on gagnera. Aujourd’hui il y a heureusement des secteurs qui sont en train de proposer un plan de bataille alternatif à celui de l’intersyndicale, notamment la CGT Pétrole qui appelle à une grève reconductible à la mi-février. Il va falloir que les cheminots et tout le mouvement ouvrier impose cette perspective et pour cela il nous faudra aussi commencer à construire des coordinations par en bas, des caisses de grève pour tenir sur la durée, car nous l’avons vu en 2019, le gouvernement ne reculera pas aussi facilement.



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