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Débats

Parti révolutionnaire

Anasse, pré-candidat pour le NPA, sur QG : « il est possible de construire un parti révolutionnaire »

Dans un long entretien donné sur le média QG à Aude Lancelin, Anasse Kazib répondait sur de nombreux points : polémique au sein du NPA sur sa pré-candidature, divergence d’orientation et de projet au sein du NPA, bilan de l’extrême-gauche et nécessité d’un parti révolutionnaire des travailleurs, pression à l’unité de la gauche et discussion sur la révolution « par les urnes ». Un entretien à ne pas rater.

lundi 12 avril

Cortège de la Coordination RATP-SNCF le 16 janvier 2020

Au cours d’un entretien de près de deux heures sur QG, Anasse Kazib, pré-candidat à la présidentielle pour le NPA, a répondu sans détours aux questions d’Aude Lancelin. Et pour cause, depuis plusieurs jours, les réactions affluent sur les réseaux sociaux, créant parfois la polémique.

« La pré-candidature, ça veut dire tout simplement qu’on soumet ma candidature au sein du Nouveau Parti Anticapitaliste »

Au sein même du NPA, cette pré-candidature a causé des remous. Un secteur du NPA, l’ex-majorité devenue minoritaire dans l’organisation, a sorti un communiqué fallacieux affirmant que la pré-candidature d’Anasse Kazib ne serait pas légitime. Dans ce contexte, Aude Lancelin a cherché à en savoir plus : « certains ont eu l’impression que tu coupais l’herbe sous le pied, et qu’en utilisant ta notoriété sur les réseaux sociaux, tu cherchais à t’imposer comme le futur candidat de ces délibérations démocratiques ».

En réponse, Anasse Kazib a commencé par préciser : « plusieurs éléments sont faux dans la manière dont on a annoncé les choses ». « La pré-candidature, ça veut dire tout simplement qu’on soumet ma candidature au sein du Nouveau Parti Anticapitaliste, pour l’élection présidentielles 2022 ». Autrement dit, le choix du candidat reste encore largement ouvert et est loin d’être acté. Avant de continuer : « je suis élu à la direction de ce parti depuis le congrès de 2018 […], il y a une contribution qui a proposé ma pré-candidature, il y a eu un débat, quasiment toute une après-midi complète, entre les questions de congrès, et celles des présidentielles ».

Ainsi, cette pré-candidature ne constitue en rien une « rupture avec le fonctionnement du NPA », d’autant plus que les statuts du NPA n’imposent pas de modalités spécifiques de désignation des candidats. Rien n’empêche un membre de la direction nationale de débattre de sa candidature, d’être soutenu par une partie des militants, ni d’en discuter publiquement.

Sur les « aspects de notoriété sur les réseaux sociaux », Anasse a tenu à clarifier là aussi les choses : « pour essayer de dépersonnaliser la discussion, moi je n’ai pas d’amour pour ma personne, on ne cultive pas le culte de la personnalité, et la pré-candidature n’est pas celle d’un nom, c’est celle d’un projet, qu’on essaye de pousser au sein du NPA [celui d’un Parti Révolutionnaire des Travailleurs, NdlR] ».

Derrière la polémique, une divergence de projets politiques à assumer en tant que tel

Derrière la polémique sur la méthode, ce sont des divergences de fond en termes d’orientations politiques au sein du NPA qui s’expriment, plus généralement autour du type de parti à construire.

Alors que s’accélère une crise politique au sein du NPA, deux orientations se sont cristallisées notamment sur la question des élections régionales. La première est celle portée par la majorité historique du NPA qui, au travers ces élections régionales, promeut la constitution d’alliances électorales avec LFI. C’est à partir de ce choix d’alliances (qui n’a été validé ni par les militants du parti, ni de la région) qu’est né l’accord électoral avec LFI en Nouvelle Aquitaine, mené par Clémence Guetté (LFI). Des tractations sont actuellement en cours pour un même type d’alliance en Occitanie.

L’autre orientation, défendue avec quelques nuances par une majorité de l’organisation, se refuse à ce type d’alliances. Pour cause, des alliances avec LFI sur le terrain électoral « à mille lieues de mettre en avant une bataille de stratégies entre réformisme et anticapitalisme », ont tendance à brouiller, mélanger, voire confondre « les frontières entre réformes et révolutions, entre bataille sur le terrain institutionnel et luttes de classe ».

Un choix politique qui, le rappelle Anasse Kazib, n’est pas une position sectaire : « je respecte la France Insoumise, j’invite Eric Coquerel, et d’autres avec lesquels on partage des luttes, sur les piquets, dans les Assemblées Générales », explique-t-il. « On n’est pas opposé à eux, on n’est pas contre eux. Nous ne sommes pas hostiles à la FI, simplement nous faisons une distinction entre les moments d’unité dans l’action, qu’on peut qualifier de front unique […] et les élections, ou l’on est amené à développer la question du projet de société que l’on porte ». En ce sens, l’alliance entre le NPA et LFI en Nouvelle Aquitaine est particulièrement révélatrice de ce mélange des genres. La liste « On est là » développe une stratégie institutionnelle, dans l’objectif de canaliser les mouvements sociaux en leur proposant une solution « par les urnes ». Désignant des patrons « responsable » et « irresponsable », la liste met en avant la conciliation avec le patronat, une stratégie à mille lieues de la nécessaire indépendance de classe qu’il s’agit de maintenir à l’heure où le grand patronat met tout en œuvre pour nous faire payer sa crise.

De fait, à l’heure où la majorité historique du NPA impose son orientation minoritaire à l’organisation, Anasse est revenu sur une forme de deux poids mesures : d’un côté, sa pré-candidature à la présidentielle a été versée au débat en direction nationale du NPA, de l’autre, l’orientation portée par Aquitaine en Lutte n’a en revanche « fait l’objet d’aucun débats », ce qui « est beaucoup plus grave qu’une pré-candidature, car cela engage une orientation qui n’est pas la nôtre et notamment la question de cette délimitation avec la gauche institutionnelle ».

L’« unité de la gauche » : l’unité mais pourquoi faire ?

Au cours de l’entretien, de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux sont revenus sur la problématique suivante : alors même qu’il s’agit de faire dérailler le duo Macron-Le Pen, pourquoi présenter une candidature supplémentaire à gauche alors même que celle-ci est déjà largement divisée ? C’est en substance la question que Jean-Paul Nègre a posé à Anasse lors de l’entretien : « Comment espérer faire dérailler la présidentielle sans unité de la gauche ? La meilleure façon n’est-elle pas qu’il y ait une unité de la gauche avec une primaire pour que les citoyens décident une unité qui serait moins douloureuse pour le prolétariat que d’attendre la révolution ? ».

« Je respecte et j’entends que cela peut être difficile à comprendre, surtout si le camarade ne croit pas en la perspective de la révolution. Je comprends les gens qui se posent la question suivante : ‘’pourquoi toi tu viendrais juste pour faire 1%, 2% ou mieux’’ ». Pour le cheminot, la logique qui consiste à penser qu’il est possible « faire dérailler la présidentielle » et espérer ensuite que, par le biais des institutions de la bourgeoisie, on puisse opérer une transformation révolutionnaire de la société, relève de « l’illusion ». Est-il possible qu’un président de la République puisse dire demain « à Bernard Arnaud, aux patrons du CAC40 : maintenant, c’est les 32h, ou c’est les 28h, et vous allez augmenter le SMIC de à 500 euros ? ».

Pour tenter de répondre à cette question, Anasse est revenu sur les expériences de Syriza (Grèce), Podémos (Espagne) ou encore Allende (Chili), non pas « pour raconter le passé » mais « comprendre et apprendre de l’histoire ». Et pour cause, l’accession au pouvoir de la gauche via les institutions, même lorsqu’elle est dite « radicale », est particulièrement riche d’enseignements.

Syriza est l’exemple le plus cru d’une « normalisation » accélérée une fois au pouvoir, qui a conduit une organisation qui incarnait l’espoir d’en finir avec les injustices sociales à devenir un agent direct de l’application des politiques néolibérales : austérité, hausse de la TVA, casse des retraites et du marché du travail, privatisations, répression des migrants, parqués dans des camps de rétention. Une saignée qui aurait pu faire rougir d’envie ses prédécesseurs.

C’est en ce sens qu’Aude Lancelin a abondé concernant l’expérience grecque : « La plateforme Syriza en Grèce, unissant toutes les composantes de la gauche radicale […] a finalement abouti à une déroute politique destructrice non seulement pour la Grèce, mais pour les pays européens et pour le monde ».

« Révolution par les urnes » avec la FI ou grève générale ?

Pour faire le parallèle avec la France Insoumise, Anasse est revenu sur le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « Je pourrais pointer deux choses, qui, pour moi, sont primordiales : premièrement, la question déjà de la stratégie », explique-t-il. « La FI est un parti qui veut prendre le pouvoir ‘’par les urnes’’. Il n’a donc pas d’ambition révolutionnaires, même si on peut entendre par ci par là, la ‘’révolution citoyenne’’, ‘’la révolution populaire’’. »

Or, pour Anasse, « il n’est pas possible de changer les choses à travers les urnes. Je ne dis pas qu’on ne peut pas changer deux trois petites choses, mais de manière structurelle, comment tu fais face à Patrick Pouyanné de Total ? ». D’autant plus que « la FI n’est pas contre la propriété privée capitaliste » et n’est pas « pour l’expropriation des richesses ». Avant de continuer : « comment peux-tu faire quoi que ce soit si tu ne te considères pas anticapitaliste, que tu ne proposes pas l’expropriation des grands patrons, ou encore la nationalisation des secteurs vitaux, comme la santé ? ».

Il n’y a pas de négociation, ni de compromission possible avec Drahi, Arnaud, Bolloré, a martelé Anasse. « La question centrale est extra-parlementaire, c’est l’action des masses. Nous on veut des Gilets jaunes XXL, on veut que les gens se mobilisent, on veut un mouvement qui ressemble à ce qu’a été la radicalité des Gilets jaunes combiné à la Grève Générale, on veut que les millions d’exploités et d’opprimées se lèvent et prennent leurs destins en mains. C’est comme ça que pour nous on va réussir à exproprier les patrons et à leur arracher le pouvoir. C’est notre stratégie. »

Pour mettre fin à l’accumulation des défaites sur le terrain des mobilisations, Anasse a fait remarquer la nécessité de dénoncer les stratégies de la défaite de la bureaucratie syndicale. « Depuis 1995, il n’y a pas de victoires, seulement une lutte victorieuse, le CPE, c’est quoi la conclusion ? » interroge le cheminot. « Moi je dénonce la bureaucratie, les journées saute-mouton, les journées de grève perlées, ou tu vas faire trois jours de grève, deux jours de boulot ». Pour Anasse, affirmer les travailleurs ne sont plus prêts à « perdre du temps à faire des sacrifices incommensurables pour rien du tout ». Non, « les gens ont besoin de grève offensive, pour arracher des choses. Mais ça ne peut pas se faire par en haut, ça peut se faire par en bas, par l’auto-organisation, prendre conscience de la nécessité de lutter. »

Anasse fait ainsi remarquer le silence accablant de la direction confédérale de la CGT dans cette période de crise historique, aussi bien sur le terrain sanitaire qu’économique et social. « Qu’est-ce que dit Martinez sur les plans sociaux ? Il y a 900 000 chômeurs depuis le début de la pandémie, et pourtant, ils ne disent rien et ils n’organisent rien. Quand est-ce qu’on va lutter ? Si on ne lutte pas dans la pire crise, à quel moment on va lutter ? »

La pré-candidature d’Anasse s’inscrit dans un projet collectif : construire un « Parti Révolutionnaire des Travailleurs »

La pré-candidature d’Anasse à la présidentielle pour le NPA s’inscrit dans un cadre plus stratégique celui d’un projet collectif qui vise à construire un Parti Révolutionnaire des Travailleurs. En effet, alors qu’un nouveau cycle de lutte de classe s’est ouvert en France depuis 2016, l’extrême-gauche peine à apparaître comme une alternative. Or, la gravité de la crise ouverte par la pandémie et l’émergence d’une nouvelle génération ouvrière forgée dans cette vague de lutte, ouvrent, dans des coordonnées nouvelles, la possibilité de construire un parti révolutionnaire en France.

C’est en ce sens qu’Anasse est revenu sur la nécessité de l’internationalisme, contre toute vision souverainiste de gauche : « Moi je ne suis ni souverainiste, ni patriote : on est internationalistes », explique-t-il. « Nos intérêts communs, c’est ceux du travailleur Polonais, du travailleurs Sénégalais », ajoute-t-il. Une boussole de classe à l’échelle internationale, qui implique la nécessité de considérer la lutte de classe au-delà du seul prisme national. Bataillant contre le scepticisme qui règne au sein de l’extrême gauche, Anasse rappelle que ces dernières années, une vague de lutte de classe s’est ouverte à l’échelle internationale : « Quand on voit ce qu’il se passe au Sénégal, en Algérie, au Myanmar en Birmanie, ce qu’il s’est passé en Equateur, au Chili, on doit s’enthousiasmer sur la capacité qu’a notre camp social, notre classe, la classe ouvrière à l’échelle internationale de pouvoir changer les choses ». L’occasion pour Anasse de rappeler la lutte historique du Hirak Algérien : si le peuple algérien « ne s’étaient pas levés contre Bouteflika […] son portrait parlerait encore ». Pour le cheminot, ce qui a manqué pendant cette lutte, c’est notamment « un parti Révolutionnaire pour pouvoir changer le caractère de la mobilisation. »

De la même manière dans l’hexagone, « c’est modestement, ce que nous voulons construire », lance Anasse. « Est-ce qu’on va être capable de le faire ? On l’espère, mais ça ne va pas se faire par magie. Ça va se faire par l’envie de secteurs ouvriers, de secteurs révolutionnaires et de courants qui veulent fusionner avec l’idée qu’il est possible de construire un parti révolutionnaire. Un parti qui lutte de manière offensive, non pas uniquement pour les questions sociales, mais aussi sur les questions anti-racistes, le féminisme, les questions d’écologie, contre l’islamophobie, et qui ne se contente pas d’intervenir dans les grèves, en affirmant que les histoires de voiles, de racismes, de violences policières, ça ne le regarde pas. L’ensemble la classe ouvrière doit se préoccuper de toutes ces questions. »

« On veut appeler tous nos camarades du NPA à construire ce Parti Révolutionnaire des Travailleurs »

Il ne suffit pas seulement d’appeler à la construction d’un tel parti. Ce dernier doit se développer sur la base d’un bilan des organisations de l’extrême-gauche en France. « Un parti comme le NPA doit être aussi capable de tirer les bilans de ses défaillances, de ce qui a marché, mais aussi de ce qui a été un certain échec ». Des défaillances qui ont leur origine, selon Anasse Kazib, dans « le manque, l’absence de projet stratégique par la positive, l’absence de délimitation ». « Ce qui fait qu’aujourd’hui quand tu as des mouvements contre la loi El Khomri, des mouvements Gilets jaunes, des mouvements des retraites, tu n’apparais pas politiquement ». Le cheminot élargit la focale : « Je prends au sens large l’extrême-gauche. Même Lutte Ouvrière a énormément de mal à intervenir dans la lutte de classe, à diriger des mouvements, à influencer, à faire en sorte que les gens, un peu massivement, aient envie de rejoindre un parti révolutionnaire, et de lutter pour des idées révolutionnaires, de lutter pour le communisme. On manque de ça. »

Quelles suites à la pré-candidature soumise au NPA ? Anasse a réaffirmé la nécessité « qu’un congrès se réunisse », mais aussi et surtout la nécessité de batailler « contre la volonté de certains à scissionner ». « On n’est pas pour la politique de la terre brulée. On considère que l’explosion du NPA serait mauvaise pour l’ensemble de notre camp, pas seulement pour les militants d’un parti ». En ce sens, Anasse conclu en appelant « tous nos camarades du NPA à définir une stratégie, un programme, marxiste, révolutionnaire, avec la question de la lutte de classe comme colonne vertébrale », un Parti Révolutionnaire des Travailleurs qui fusionne avec la nouvelle génération ouvrière qui s’est forgée dans la vague de lutte ouverte en 2016.

Pour citer un de nos articles, « la seule issue progressiste à la profonde crise que traverse le NPA serait une refondation autour d’un projet de ce type, plus en phase avec les défis imposés par la nouvelle situation, ainsi qu’avec les tendances à la radicalisation qui existent au sein de la classe et se sont exprimées dans les mobilisations des dernières années. Mais nous nous adressons également aux militantes et militants de Lutte Ouvrière, aux syndicalistes combatifs, ainsi qu’à l’ensemble des travailleurs et des jeunes, mais également des militants anti-racistes, féministes ou écolos, conscients que chacun de leurs combats nécessite la destruction de ce système meurtrier qu’est le capitalisme et que, pour cela, il nous faut un outil politique révolutionnaire à la hauteur des combats de classe qui s’annoncent. »