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Du Pain et des Roses

« Ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur »

Andrea D’Atri, à la soirée-débat du 22 février : « Nous voulons le droit au pain mais aussi aux roses »

Andrea D’Atri, militante féministe argentine en tournée en Europe pour présenter son ouvrage Du pain et des roses. Appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme au centre de la soirée-débat « les femmes en première ligne » organisée à Paris ce vendredi 22 février par Révolution Permanente, a souligné que la publication de Du Pain et des Roses en français n’était pas seulement un événement culturel mais « un hommage à toutes les femmes travailleuses et à l’ensemble de la classe ouvrière qui en France a irrigué avec son sang, sa détermination et son courage l’histoire de notre classe ». Un livre qui soit un outil pour les nouvelles générations de jeunes femmes pour transmettre les idées d’un féminisme socialiste, internationaliste et révolutionnaire.

mardi 26 février

Vendredi dernier à Paris 350 personnes ont assisté à une soirée débat organisée par Révolution Permanente « Les femmes en première ligne ». A la tribune se sont succédées des femmes en lutte aux côtés d’Andrea d’Atri, militante féministe argentine et fondatrice du collectif Pan y Rosas. Nous retranscrivons ici l’essentiel de son intervention.

Pain, canons et révolutions

« Le premier chapitre du livre que je présente aujourd’hui s’appelle « Pain, canons et révolutions », et il raconte le rôle des femmes dans révolutions du début du 18ème siècle jusqu’à la révolution française de Caen à Paris, de Bordeaux jusqu’à Toulouse, les femmes ont joué un rôle important dans les guerres de la farine imposant des prix plus bas et d’autres revendications politiques. Le 5 octobre 1789 les femmes sans culotte des banlieues de Paris et des quartiers comme les halles, Saint-Antoine et d’autres quartiers populaires prennent la tête d’une marche qui va jusqu’au palais de Versailles. Quelques jours plus tard l’assemblée nationale demande aux autorités municipales d’ouvrir le feu contre les manifestations populaires et vote le principe constitutionnel qui affirme que seuls les propriétaires sont des citoyens. Il est évident que l’entrée des femmes travailleuses et des secteurs populaires dans l’histoire n’a pas fait seulement trembler les rois mais aussi la bourgeoisie naissante, comme chantent les femmes en Amérique latine « ils ont peur de nous parce que nous n’avons pas peur ».

Cette tradition de courage, d’abnégation et d’héroïsme des plus opprimées parmi les exploités vit encore aujourd’hui même chez celles qui ne connaissent pas cette histoire, qui luttent pour le pain de leur famille contre les nouveaux rois de la démocratie capitaliste, les patrons et les politiques qui défendent leurs intérêts. La mémoire de ces femmes est vivante aujourd’hui parmi les femmes comme les femmes d’Onet, les femmes Gilets jaunes en France et tant d’autres femmes dans le monde entier. Pan Y Rosas a été publié en premier en Argentine, puis en Espagne, au Brésil, au Venezuela, au Mexique, en Italie et en Allemagne, mais la présentation de cette première édition en français ce n’est pas seulement un événement culturel c’est aussi un hommage à toutes les femmes travailleuses et à l’ensemble de la classe ouvrière qui en France a irrigué avec son sang, sa détermination et son courage l’histoire de notre classe, la classe dont nous nous sentons fières d’être héritières dans le monde entier.

Le féminisme sous le néolibéralisme : institutionnalisation et individualisation

Pendant plusieurs décennies de néolibéralisme, on a voulu nous faire croire qu’il était possible d’obtenir l’égalité face à la loi au moyen de réformes progressives de la démocratie capitaliste.

Le féminisme des suffragettes courageuses, qui provoquaient des incendies et brisaient des vitrines pour exiger le droit de vote pour les femmes, et y compris le féminisme des jeunes rebelles des années 70 qui dénonçaient l’alliance criminelle entre le patriarcat et le capitalisme, et en France disaient avec ironie qu’ “un homme sur deux est une femme”, déposant une couronne de fleurs sur l’Arc de Triomphe en honneur à “l’épouse inconnue du soldat inconnu”, s’est peu à peu intégré aux institutions du gouvernement, aux organismes financiers internationaux, à l’académie.

Pendant ces décennies d’offensive réactionnaire du grand capital, le féminisme a perdu sa subversivité et a abandonné les rues pour se fondre dans les couloirs des palais. De nouveaux féminismes ont également vu le jour, réduisant le projet collectif d’émancipation à la conquête subjective de petites libertés individuelles, se contentant que seule une poignée de femmes, pour un temps donné et dans certains pays uniquement, puissent jouir de certains droits alors que l’immense majorité des femmes s’enfonçaient chaque fois plus dans la misère, la faim et une vie extrêmement précarisée.

Renouveau de la lutte des classes...

Aujourd’hui, cette situation commence à changer. La crise capitaliste ouvre les yeux à une nouvelle génération qui assiste à la fin de l’hégémonie néolibérale, sans porter sur ses épaules les échecs des générations précédentes, ni les terribles crimes et trahisons par lesquels les Partis Socialistes et les staliniens ont entaché les drapeaux du socialisme révolutionnaire.

Alors que les capitalistes tentent de résoudre la crise par des gouvernements au service des secteurs financiers, encourageant l’extrême-droite, soutenant la tentative de coup d’Etat au Vénézuela et tandis que les réformistes nous incitent à faire confiance à ces mêmes partis qui ont ouvert ce chemin à la droite, les grèves ouvrières en Belgique, les énormes grèves d’enseignants aux Etats-Unis, de plus de 50.000 travailleurs et travailleuses dans les maquiladoras au Mexique, mais surtout, la lutte persistante des Gilets Jaunes en France, sont les premières réponses que les masses apportent avec leur propre langage, celui de la lutte des classes.

...et nouvelle vague féministe

Parmi toutes ces luttes on voit aussi réapparaitre au niveau international, un nouvelle vague de lutte des femmes et une nouvelle vague féministe. Un retour de ces luttes qui se fait dans des conditions très particulières : pour la première fois dans l’histoire, les femmes représentent près de 50% de la classe des salariés dans le monde. Ce n’est donc pas un hasard si ce nouveau féminisme adopte le langage et les formes historiques de lutte de la classe ouvrière, comme la grève.

Quarante ans de néolibéralisme nous montrent et nous permettent de tirer le bilan que l’égalité devant la loi n’est pas encore devenue l’égalité devant la vie. Le capitalisme enseigne, avec le fouet de l’exploitation, que les femmes peuvent désormais voter, être présidentes et commander des armées puissantes, gérer de grandes entreprises et accéder massivement aux universités... Mais, en même temps, 500 femmes par jour continuent à mourir des conséquences d’avortements clandestins ; elles continuent à être celles qui assument le plus souvent le travail domestique gratuit dans leur foyer ; elles sont les plus précaires de la classe ouvrière et représentent 70% des 3,5 milliards de personnes qui vivent avec moins de 2 euros par jour, dans le monde.

Aujourd’hui, il y a une bataille politique sur la direction que prendra ce puissant mouvement de femmes qui est en train d’émerger. Il y a celles qui veulent l’amener à la confrontation avec les hommes ; il y a ceux qui veulent capitaliser dessus au profit des partis réformistes du régime politique…

Du pain et des roses : un outil militant

Nous, les femmes du courant international « Pan et Rosas », sommes enthousiasmées par le défi d’intervenir activement dans ce phénomène qui peut avoir des dimensions historiques, comme les mobilisations des femmes pour le prix de la farine au XVIIIe siècle, qui ont ouvert la voie à la Révolution française, ou la grève des travailleurs du textile à Saint-Pétersbourg, qui a ouvert les portes au processus énorme de la révolution russe de 1917.

Nous ne savons quel sera le résultat. Parce que, entre autres choses, le résultat dépend aussi de la notre capacité à proposer et à réussir à développer les tendances les plus radicales de ce mouvement international de femmes, contre l’influence des réformismes, et pour qu’il converge avec les masses les plus larges de femmes soumises à l’exploitation capitaliste et aux multiples oppressions que ce système nous impose.

Je souhaite que cette présentation du livre Pan y Rosas ne soit pas seulement la présentation d’un livre. Je souhaite que ce livre, entre les mains d’une nouvelle génération de jeunes, se transforme un outil militant pour que les jeunes femmes s’enthousiasment à l’idée d’apprendre des luttes de ces travailleuses d’ONET et des Gilets Jaunes et s’enthousiasment de transmettre patiemment les idées d’un féminisme révolutionnaire et socialiste internationaliste.

Le courant Pan y Rosas existe en Argentine, où il a été dynamisé actuellement du fait de la vague de foulards verts qui exige la légalisation de l’avortement. Mais il y a aussi Pao e Rosas au Brésil, Pan y Rosas en Uruguay, au Chili, en Bolivie, au Mexique, au Costa Rica, Bread and Rosas aux Etats-Unis, Pan y Rosas en Espagne et Brot und Rosen en Allemagne. Espérons que dans la première ligne des luttes des femmes de France, nous trouverons très bientôt les femmes ’Du Pain et Des Roses’.

Vive la lutte des femmes !
Vive la lutte de la classe ouvrière, pour son émancipation ! »

« Les filles, vous avez devant vous vos mères politiques »

Après un échange émouvant entre le foulard vert d’Andrea, symbole de la lutte pour le droit à l’avortement en Argentine, et le gilet jaune de Francie, se sont suivies plusieurs interventions poignantes depuis la salle. Puis Andrea a conclu :

« Je voudrais vous remercier grandement d’avoir pu partager cette soirée avec des femmes si fortes, qui avec des langues différentes, des nationalités différentes, des couleurs différentes, des expériences différentes, m’ont rappelé les ouvrières de grandes multinationales en Argentine comme Kraft-Mondelez, Kronenburg, Pepsi, et aussi les travailleuses de l’usine textile qui a été reprise par ses ouvrières en 2001 face à la crise, qui sont réellement pour nous des “mères politiques”. Retrouver mes amies et camarades ouvrières vivre et parler à travers vous m’a rappelé quelque chose qu’il n’est plus nécessaire de démontrer, c’est que la classe ouvrière n’est qu’une et n’a pas de frontière !

En Argentine, Pan y Rosas est né de la solidarité avec les ouvrières de cette usine textile qui s’appelle Bruckman, au début des années 2000. Nous disions que nous étions les filles des ouvrières de Bruckman, et elles disaient que les filles de Pan y Rosas étaient leurs filles. Les filles, vous qui êtes dans cette salle, vous avez devant vous vos mères politiques [faisant allusion aux grévistes d’Onet et Hyatt]. Et je voudrais dire quelque chose d’un peu égoïste parce que c’est quelque chose de personnel, mais de voir que mes camarades de France, mes camarades jeunes, étudiantes et jeunes travailleuses de France aient réussi à gagner la confiance, l’amitié, la solidarité et cette relation politique avec ces grandes femmes me remplit de fierté.

En Argentine, tout se passe en chantant, dans les stades, dans les manifestations... Je vais vous raconter – je ne vais pas chanter parce que ça me fait honte – une chanson de Pan y Rosas qui dit : ’Nous sommes de Pan y Rosas, nous sommes des femmes organisées. Aujourd’hui, personne ne peut nous arrêter, aujourd’hui nous faisons face au patron. Vous allez voir, avec Pan y Rosas vous n’allez pas pouvoir !’ »

Crédit photo : O Phil des Contrastes




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