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Politique

Nouvelle mobilisation historique

Après le 17 décembre, il faut un appel clair à la grève générale ! Le retrait ne se négociera pas à Matignon !

Pour cette deuxième journée de grève interpro, c’est sans doute l’une des manifestations les plus fournies des dix dernières années comme le pointe Médiapart. A Paris, notamment, la mobilisation a été largement supérieure au 5 décembre avec, comme élément des plus qualitatifs, l’apparition d’un « cortège de tête » regroupant des dizaines de milliers de grévistes. Sur l’ensemble du territoire, des premiers éléments de contagion avec le privé ont pu être observés. L’autre enseignement, loin d’être négligeable, c’est la clarté du mandat donné par la rue : aucune trêve de Noël ne se profile, « continuer jusqu'au retrait » ! Négocier le retrait mais à quoi bon ? Il est hors de question de négocier quoi que ce soit !

mercredi 18 décembre 2019

Partout, dans l’hexagone, la mobilisation a été très massive, souvent supérieure au 5 décembre. Si le ministère de l’intérieur parle d’« au moins » 615 000 manifestants, la CGT revendique 1,8 millions de manifestants dans toute la France et 350 000 personnes dans le cortège parisien (250 000 le 5 décembre).

A Paris, le ministère de l’Intérieur évoque, pour sa part, 76 000 manifestants contre 65 000 le 5 décembre, soit une mobilisation en hausse dans la capitale. Mais cette hausse est proportionnellement minimisée par rapport aux chiffres du cabinet « indépendant » Occurrence qui comptabilise 72 500 manifestants le 17 décembre contre 40 500 personnes le 5 décembre. Du côté de la préfecture, une mobilisation avec une petite hausse à Paris, tandis que, selon le cabinet Occurrence (généralement peu généreux dans son comptage), le nombre de manifestants aurait presque doublé ?

Ce notable écart des chiffres illustre le peu de fiabilité de ces comptes... Si le cabinet « indépendant » affirmait que le 5 décembre, des « heurts » avaient empêché tout comptage entre 15h18 et 16h19, pendant cette heure, des dizaines de milliers de manifestants auraient donc disparus des radars... Le chiffre tronqué est communiqué aux médias (pour quelles raisons ?) par le cabinet précisant qu’il est indicatif, il est ensuite repris et diffusé... La fiabilité à toute épreuve ?

Quoiqu’il en soit, ce mardi 17 décembre, le journal Le Monde finit par annoncer qu’à Paris « la manifestation a connu sa plus forte affluence depuis le début du mouvement », plus que le 5 décembre donc.

Un « grand-écart » des plus politiques

Quand les comptes ne sont plus synchronisés, cela se voit et jette un doute sur l’ensemble. Pourquoi à Paris, la mobilisation aurait-elle augmentée de manière significative, pendant qu’en région, elle aurait baissé très largement ? Cela est d’autant plus étonnant que l’on a vu globalement, en région, la mobilisation dépasser fréquemment celle du 5 décembre. Et le cas toulousain (troisième foyer de la mobilisation), où l’on a observé l’un des plus grands écarts (120 000 contre 17 000), est, sur ce point, éclairant. Ainsi selon la préfecture, le 17 décembre serait largement inférieur aux 33 000 personnes comptabilisées, le 5 décembre. Pourtant à en croire Libération « le défilé [du 17 décembre] gonfle, par rapport au premier round du début du mois : le 5 décembre ». En somme, selon Libération (membre du cabinet Occurrence), la tendance ce 17 décembre est bien à une mobilisation supérieure au 5 décembre. Si l’on est habitué aux écarts, cette fois-ci, la ficelle est un peu grosse.

Ce que ces écarts de comptage révèlent c’est que, dans le contexte actuel, l’enjeu est des plus politiques. A la veille de négociations cruciales avec les directions syndicales qu’il a invitées à la table (et qui ont accepté), le gouvernement semble s’en être remis au truchement des comptes qui rappelle furieusement celui des Gilets jaunes. Mais, cela révèle aussi la faiblesse d’un gouvernement qui n’a, au-delà de la matraque et des campagnes anti-grévistes, que cet artifice à opposer au mouvement social qui s’affronte, avec le soutien majoritaire de la population, à sa réforme des retraites.

Un « cortège de tête » de grévistes auto-organisés

Par-delà ces comptes d’apothicaire, on observe un changement qualitatif d’importance visible dans la manifestation parisienne : l’émergence d’un « cortège de tête » de grévistes auto-organisés, emmené par les travailleurs de la RATP et les cheminots, avec la présence d’enseignants grévistes, mobilisés en masses. En tête, des milliers de travailleurs en grève ont manifesté avec une énorme détermination. Un cortège composé de cheminots et cheminotes de plusieurs établissements, mais aussi, par dizaines, de grévistes des dépôts RATP qui entament leur 14ème journée de grève reconductible avec un sursaut de mobilisation chez les cheminots, ce mardi, et une mobilisation toujours aussi importante à la RATP.

Suivent des milliers de grévistes de l’Education de plusieurs établissements, des écoles, collèges et lycées, comme le Lycée Paul Eluard de Saint-Denis, et des dizaines d’autres, avec une succession de banderoles et de pancartes. Et ce n’est pas seulement la réforme des retraites qui est dans le collimateur des enseignants mais un « ras-le-bol généralisé » envers la politique instaurée par son ministre Jean-Michel Blanquer. Lisa, 24 ans, enseignante dans une école ZEP dans le XXe à Paris l’explique à Libération : « Il profite de cette réforme des retraites pour tenter de nous imposer une révision totale du métier d’enseignant ». Ainsi, les tentatives de « décoaguler » de Blanquer ne passent pas, c’est bien le rejet en bloc de sa politique qu’exprime cette grève massive et cette présence organisée en cortège des enseignants.

La contagion avec le privé s’accélère

Si, pour l’heure, le secteur privé était mobilisé de manière minoritaire et souvent de façon invisible, ce 17 décembre a commencé à faire exception. Alors que, le 5 décembre, les grévistes du privé pouvaient être présent de manière diffuse, cette fois-ci, des secteurs pouvaient être reconnaissables avec leurs banderoles signifiant leur mobilisation. Parmi les plus reconnaissables, les égoutiers qui manifestaient avec leurs pancartes « Égoutiers en colère - 17 ans de vie en moins ». On pouvait aussi trouver dans le cortège, des raffineurs de Total à Grand-Puits, reconnaissables à leur tenue.

Mais c’est aussi en région que bon nombre de travailleurs du secteur privé ont déployé leurs banderoles comme à Angers : « Quasiment absents de la mobilisation jusqu’ici, de nombreux salariés du secteur privé ont sorti à leur tour drapeaux et bannières, espérant faire plier le gouvernement. Valeo, Chassis Brakes International, Scania, Eiffage… les principales entreprises angevines étaient représentées, explique Le Courrier de L’ouest. « C’est toujours compliqué de mobiliser dans le privé. Mais on est là pour dire que nous aussi, on est concerné par cette réforme, même si les médias ne parlent que des cheminots et des enseignants », fustigeait Jean-Michel, préparateur de commandes sur la plateforme logistique U à Trélazé », explique le journal.

A Lille, selon Libération, « beaucoup de corps de métiers étaient représentés, dans le public comme dans le privé : mais aussi des ouvriers de PSA ou de la métallurgie ».

De même, à Montluçon, « dans les rangs, salariés du public et du privé marchaient unis, qu’ils soient enseignants, agents hospitaliers, salariés chez Dunlop, Amis ou encore Safran et Enedis, agents du Trésor public et même avocats », explique La Montagne. Dans le cortège, le journal a interrogé le secrétaire de FO Safran : « il faut prendre en compte les métiers pénibles. Je n’en fais pas partie mais un gars qui est toute la journée dehors n’a qu’une hâte : arriver à la retraite pour en profiter. Il faut arriver à donner une valeur ajoutée à ceux qui ont travaillé. A 67 ans, ma sœur, femme de ménage, continue de bosser. Pour sa retraite, on lui propose 700 €... ».

C’est aussi à Besançon qu’un nombre impressionnant d’entreprises du privé se sont mises en grève, ce mardi 17 décembre 2019, comme Mondeleze (usine Lu), Camelin Décolletage Industries, La société FCI Besançon, Maty, Derichebourg, Arc-en-ciel, Les Francas, plusieurs centres d’animation, plusieurs centres d’aide à domicile, plusieurs entreprises de transport (routiers). A Bayonne, aussi, une belle présence également du privé, avec des grévistes de chez Dassault et de Safran. Cette mobilisation importante dans les entreprises privées est une preuve que la jonction peut se faire et que la massification et l’extension de la grève sont possibles.

Un 17 décembre pour un mandat clair : Pas de trêve de Noel, jusqu’au retrait !

Si une chose était claire dans la manifestation parisienne, c’est que le mouvement contre la réforme des retraites veut aller jusqu’au retrait sans passer par une trêve de Noël. « Sous le sapin, la grève » : dans les manifestations contre la réforme des retraites, la « trêve de Noël » est largement rejetée, titre le journal Le Monde. Et pour cause, les pancartes comme les discours sont clairs au sujet de cette manœuvre du gouvernement, appuyée par Marine Le Pen mais aussi par Laurent Berger de la CFDT.

En ce sens, les réactions recueillies par Le Monde sont nettes et sans bavure : « Ce gouvernement nous parle de trêve dans le mouvement, pour ne pas priver les Français de fêtes de Noël ? Mais de quels Français il parle ? », s’agace-t-elle en fustigeant « une trêve pour les nantis ! ». Pour d’autres manifestants, la trêve de Noël serait une façon de « diviser les Français, de les monter les uns contre les autres », pour « démotiver » les manifestants. Un autre affirme que « Ce n’est pas la responsabilité des grévistes mais du gouvernement de laisser durer le mouvement ! ». Un mandat somme toute clair : on ira jusqu’au bout, jusqu’au retrait !

Mais pourquoi les directions syndicales à Matignon ? Le retrait ne se négocie pas !

Si, lors de cette manifestation contre la réforme des retraites, l’on a observé un front uni contre Macron et Philippe et notamment l’âge pivot de 64 ans, il est clair que l’ objectif de Laurent Berger (CFDT), Laurent Escure (UNSA) ou encore la CFTC est d’amender le projet de réforme des retraites. En somme, s’il y a une certaine « cohérence » pour ces trois syndicats, à aller négocier des amendements, il est par contre évident qu’il faut dénoncer toute négociation, quelle qu’elle soit, de la part de dirigeants syndicaux censés représenter les travailleurs.

Pourtant, la direction de FO et de la CGT participeront elles aussi aux négociations ce mercredi et ce jeudi, comme l’explique un mail de la coordination de la Direction confédérale : « Nous avons reçu ce matin une invitation de Matignon pour une bilatérale mercredi à 14h50 et une multilatérale jeudi après-midi (pas d’horaire à ce stade) », explique le mail.

Cette participation des directions syndicales, CGT, FO (Solidaires et la FSU ont regretté de ne pas avoir été invités à Matignon) à la table des négociations avec le gouvernement, même pour y « porter [des] exigences de retrait de la réforme ainsi que l’amélioration du système actuel », génère beaucoup de confusion pour les travailleurs à la base, eux qui, aujourd’hui, ont manifesté dans la rue pour 1,8 millions d’entre eux. Et cela parce que participer aux négociations légitime le processus de « dialogue social » que tente le gouvernement pour faire passer sa réforme des retraites.

Mais plus encore, parce que cette participation ne respecte en rien le mandat donné par le très large mouvement de grève et de manifestation, ce 17 décembre : les grévistes à la base refusent les négociations de toute sorte, y compris pour négocier un le retrait. Les grévistes de la ligne 4 et ceux de la ligne 13 l’exprimaient de manière concise sur leur banderole : « Rien à négocier ! ».

Et cela sème d’autant plus de confusion que, comme l’a répété Edouard Philippe, sa « détermination, celle du gouvernement, celle de l’ensemble de la majorité est totale » pour imposer la réforme des retraites dans son entièreté. Non, il n’y a vraiment rien de rien à négocier avec ce gouvernement !

Des « mobilisations locales » le 19 décembre et jusqu’à la fin de l’année : Et l’appel à la grève générale, c’est pour quand ?

Après cette nouvelle mobilisation historique du 17 décembre, avec un mouvement de grève qui continue à s’ancrer, et des participations records aux manifestations de rue, avec 1,8 millions de manifestants selon la CGT, l’intersyndicale a appelé « l’ensemble du monde du travail et la jeunesse à poursuivre et renforcer la grève, y compris reconductible là où les salarié-es le décident, pour maintenir et augmenter le rapport de force ».

Affirmant que « sans annonce du retrait, il n’y aura pas de trêve », elle appelle ensuite « à organiser des actions de grève et de manifestation partout où c’est possible, notamment le 19 décembre par des mobilisations locales et ce, jusqu’à la fin de l’année », projetant, en cas de non-réponse du gouvernement les « suites nécessaires » à une date « au-delà du mois de décembre. »

Si l’on comprend bien le communiqué de l’intersyndicale, après un « nouveau temps fort impressionnant tant par la mobilisation que par les grèves », il s’agit seulement d’appeler à des « mobilisations locales » qui ne permettent pas de construire le rapport de force comme l’a illustré l’expérience de la journée d’action locale du 12 décembre où la mobilisation a été bien moins importantes que lors des grandes journées de grève nationale interprofessionnelle.

Après cette journée historique, ce dont il s’agirait, tout au contraire, c’est de continuer à enfoncer le clou alors même que le gouvernement est dos au mur face à un front uni qui s’oppose à tout ou partie de sa réforme. Loin de seules actions locales jusqu’au mois de janvier, il faudrait que les directions syndicales appellent immédiatement à la grève générale.

Cette aspiration est partagée par de larges secteurs à la base, comme la majorité des milliers de grévistes qui ont pris la tête du cortège, ce 17 décembre. Il faudrait au contraire s’appuyer sur les forces vives qui continuent à émerger, mobilisation après mobilisation, pour massifier la grève, à l’ensemble des secteurs du monde du travail, comme pour le privé dont on commence à voir les premiers éléments de contagion. Le mandat de la rue pour vaincre Macron, c’est construire la grève générale.