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Après le 9 janvier, pas de négociations à Matignon ! L’urgence est de généraliser la grève !

Pour cette quatrième journée de grève nationale interprofessionnelle, la mobilisation a été encore très massive ce 9 janvier. Une mobilisation marquée par un saut nouveau dans la répression contre les manifestants, et surtout les grévistes RATP-SNCF en tête de cortège, ou encore contre les journalistes. Autre élément marquant, la très importante mobilisation à la SNCF et la RATP, plus forte encore que le 17 décembre. Signe que, après 36 jours de grève, les grévistes sont disposés à tirer encore un peu plus. Mais signe surtout de l’urgence de l’extension de la grève.

vendredi 10 janvier

Crédits photos : BENJAMIN GIRETTE POUR « LE MONDE »

Encore une fois, la mobilisation a été très importante ce 9 janvier. Selon la CGT, plus de 1,7 millions de manifestants dans tout l’Hexagone. Un niveau de mobilisation entre le 5 décembre (1,5 millions) et le 17 décembre (1,8 millions). Si la réalité est peut-être moindre, une chose est sûre : malgré trois semaines de vacances de l’intersyndicale, la mobilisation fait plus que se maintenir, avec des niveaux de mobilisation proches du 5 décembre.

Bataille des chiffres : le gouvernement et les grands médias, veulent rejouer la rhétorique de l’essoufflement

Pour cette nouvelle journée de mobilisation, encore une fois, la bataille des chiffres a été féroce. Et partout, sur les plateaux télés, les journalistes ont fait mine de rester prudents quant à la hauteur de la mobilisation, préférant attendre les estimations du cabinet Occurrence avant de se prononcer. Et les résultats de celui-ci ont de quoi laisser pantois. Si la CGT a annoncé 370.000 manifestants à Paris, Occurrence en a compté 44.000. Dans le même temps, pourtant, le ministère de l’intérieur en dénombrait 56.000. Si nous avions déjà remis en question la fiabilité de ces estimations, notamment le 5 décembre, le cabinet Occurrence dit « indépendant » (mandaté par les grands médias) vient désormais de perdre toute la crédibilité qui pouvait encore lui rester. Avec une estimation, désormais, largement inférieure à celle du gouvernement, le jeu des grands médias est clair : tenter de rejouer une nouvelle fois la rhétorique de l’essoufflement.

Un « temps fort » réussi

Cette journée de mobilisation interprofessionnelle a eu un effet de remobilisation majeur dans des secteurs comme la SNCF et à la RATP, en grève reconductible depuis 36 jours. C’est par ailleurs ce qu’affirme le Huffington Post en pointant le 9 janvier comme une journée de grève plus suivie que le 17 décembre (32,8%). Comparativement, c’est 33,9% de grévistes comptabilisés par la SNCF, soit cinq fois plus que la veille. Ce regain massif de la mobilisation illustre aussi d’une certaine manière le rôle des « temps forts » pour massifier la grève, entrainer les collègues, qui - pour des bonnes et mauvaises raisons - ne peuvent pas forcément se permettre une grève reconductible de 36 jours. Ces journées permettent aussi de redonner du moral aux les grévistes, tisser les liens interprofessionnels avec d’autres secteurs qui ne se côtoient pas en temps normal. En ce sens, que l’intersyndicale soit partie en vacances, laissant les grévistes RATP-SNCF isolée - quelques qu’aient pu être les initiatives locales - a été tout autant de terrain laissé libre au gouvernement pour jouer sa stratégie de pourrissement du conflit.

L’Éducation nationale fortement mobilisé : à quand la reconductible ?

Ce 9 janvier, l’Éducation nationale s’est de nouveau massivement mobilisée avec des taux de grève avoisinant selon le syndicat Snuipp-FSU entre 40% et 50%. A Paris, selon les syndicats, près de 60% des enseignants étaient grève, près de 100 écoles fermées sur 656. Si la mobilisation reste en deçà du démarrage massif le 5 décembre, cela reste un retour en trombe, après trois semaines « à froid ». Cependant, pour peser durablement dans le rapport de force, d’autant plus dans un moment décisif de la grève, la question du durcissement du mouvement par la grève reconductible est une question d’urgence en jonction avec les grévistes de la RATP et de la SNCF. Le noyau minoritaire d’enseignants qui ont passé Noël sur les piquets de grève avaient montré l’exemple. Mais l’absence d’appel clair à la grève reconductible de la part des directions syndicales - au premier titre de la FSU, qui a toujours rechigné à appeler à la grève reconductible - ne leur permet pas d’être une force motrice pour le mouvement, et ce alors même que la "vapeur" est bien présente, comme l’illustre cette importante mobilisation de rentrée.

A quand la jonction du privé ?

A Paris, le cortège était plus que déterminé. Il s’en dégageait même une certaine joie. Grévistes de la SNCF et de la RATP, raffineurs en grève à Grandpuits, enseignants, employés de la fonction publique, salariés de l’énergie, du BTP, de Sanofi, de la Bibliothèque nationale de France, les avocats, ou encore de l’Opéra… Nombreux étaient les secteurs représentés ce 9 janvier.

Depuis plusieurs manifestations, un cortège de grévistes se place en tête, loin devant les ballons syndicaux. Ce un cortège de grévistes RATP-SNCF est auto-organisé à l’initiative de la coordination francilienne. Regroupé derrière des banderoles par lignes de métro pour la RATP, par centre technique pour la SNCF, le cortège a encore réuni plus d’un millier de grévistes, syndiqués ou non-syndiqués, avec une apparition très combative, défiant l’énorme répression policière dans les rues parisiennes. Le mot d’ordre exprimé était clair : « on ira jusqu’au retrait ! »

Mais si la détermination était toujours au rendez-vous, les 36 jours de grève commencent à peser chez les grévistes. Ce 9 janvier, les grévistes ont manifesté pour chercher un second souffle mais aussi espérer un élargissement du mouvement, dans le privé notamment. Dans le journal Le Monde, Ahmed, machiniste-receveur à la RATP, depuis le dépôt de Lagny dans le 20e arrondissement, explique : « On espère vraiment que les salariés du privé nous rejoignent » ; « Nous menons une grève d’intérêt public. Notre sacrifice moral, physique, financier montre à tout le monde que ça dépasse un simple combat corporatiste. Maintenant, c’est à chacun de prendre sa responsabilité et de nous rejoindre. »

Ce secteur privé, on en attend toujours les grands bataillons. S’il est difficile de comptabiliser les grévistes du privé dans le cortège, notamment par manque de visibilité, on a pu cependant apercevoir dans le cortège parisien plusieurs drapeaux de grands groupes, tels Onet ou PSA ; mais aussi un certain nombre de raffineurs en grève reconductible de la raffinerie de Grandpuits. On a aussi remarqué la présence d’un certains nombre de travailleurs du BTP. Derrière une banderole de cheminots, on a pu voir quelques salariés de PSA Poissy. Si cette présence du privé est minoritaire, leur présence plus visible et plus en nombre témoigne de premiers éléments de jonction, facilitée par des actions de convergence en amont, notamment celles des grévistes RATP-SNCF en direction de l’usine de PSA Poissy, la veille, ou ces dernières semaines, à Grandpuits.

Crédits Photo Médiapart

L’intersyndicale et Philippe Martinez à la hauteur la généralisation de la grève ?

Si la journée du 9 janvier, plutôt réussie, a donné un peu de souffle aux grévistes, elle ne suffira pas pour l’emporter. De même la journée du 11 janvier appelée par l’intersyndicale, si elle se doit d’être massive, y compris en facilitant la jonction de travailleurs du privé, n’y suffira pas si des secteurs centraux du privé ne se lancent pas dans la bataille. La grève des raffineurs va dans le bon sens en durcissant son mouvement pour 96h. Il s’agirait de passer très rapidement un nouveau cap pour le mouvement de grève dur démarré par les raffineurs en généralisation de l’arrêt des raffineries, un arrêt qui reste pour l’heure circonscrit à la seule raffinerie de Lavéra. C’est la seule façon que les raffineurs ont pour réellement construire le rapport de force et jouer à plein dans la paralysie du pays à laquelle les grévistes RATP-SNCF œuvrent avec force et détermination.

Cette extension de la grève au secteur du privé ne peut se résoudre seulement pas des appels vagues de Philippe Martinez, qui « appelle à tous les français à se mettre en grève ». Pour que la « grève par procuration », comme en témoigne le soutien massif de la population, se transforme de manière active par l’entrée en grève, l’intersyndicale, et au premier titre Martinez, se devraient de mettre en œuvre tous les moyens pour réellement généraliser la grève. Cela passe par le fait que la direction de la CGT se montre à la hauteur de ses responsabilités, en défendant par exemple les raffineurs de Total face à l’énorme pression patronale et au chantage à l’emploi qui s’abattent contre les salariés du groupe. Donner de la force morale aux raffineurs pour généraliser l’arrêt des raffineries, cela passerait aussi par la capacité à se vivre comme une force collective face à la dictature patronale qui s’abat avec plus de force dans le secteur privé.

L’intersyndicale cherche à résoudre cette contradiction en appelant à manifester un samedi, le 11 janvier, pour permettre à des bataillons du privé de se joindre aux manifestations contre la réforme des retraites. Cela ne peut être un raccourci au fait de mobiliser réellement dans le privé, en construisant la grève, dans chacune des entreprises, en dénonçant notamment la répression patronale. Il s’agirait aussi d’adresser un programme à même de lier les revendications sur la question des retraites à la question notamment des hausses de salaires, de la question du partage du temps de travail, à la résolution du chômage de masse - afin de construire concrètement cette convergence avec le privé.

Les appels de Philippe Martinez à « négocier » le retrait, fustigeant un gouvernement qui refuse de négocier, le tout à quelques heures du début de la manifestation, ne peuvent que générer de l’incompréhension et de l’incertitude auprès des travailleurs, notamment concernant les possibilités de victoire. Cela remet en question la capacité de ses directions à lutter de manière déterminée jusqu’au bout dans une lutte face à Macron. Si prompt à interpeller un gouvernement qui lui ferme la porte, on n’a pas entendu pour l’heure le secrétaire général de la CGT ni l’intersyndicale dénoncer l’importante répression qui s’est abattue contre les manifestants et contre les grévistes.

Des actions le 14, 15, 16 : une stratégie à la hauteur ?

Au sortir d’une mobilisation que la CGT qualifie elle-même d’historique avec « près de 1 700 000 manifestants sur toute la France, soit plus qu’au 1er jour du mouvement », ne serait-il pas temps de se donner les moyens de réellement généraliser la grève ? Si rien n’est mécanique, le minimum syndical serait que la direction confédérale de la CGT dépose un préavis de grève reconductible qui permette à l’ensemble des salariés de se mettre en grève. De même, il s’agirait aussi de la part de la CGT d’œuvrer à construire la grève reconductible partout où elle est implantée, en organisant par exemple des actions de convergence avec les grévistes RATP-SNCF. Cela permettrait aussi de nourrir les travailleurs du privé de la détermination des grévistes et de donner confiance à notre classe.

En ce sens, le communiqué intersyndical ne donne pas vraiment la confiance nécessaire. « Nous appelons à préparer des actions pour les 14, 15 et 16, dont les modalités seront précisées samedi soir en fonction de la réussite du (samedi) 11 » explique le porte-parole de Solidaires, après plus de quatre heures de réunion au siège de FO. Si cette indétermination est l’expression de divergences entre les différents syndicats, elle illustre surtout le manque de décision et de détermination à passer à l’étape supérieure. Une prise de position qui tranche singulièrement avec la détermination des grévistes.

L’intersyndicale annonce cependant son souhait de faire de mardi 14 une « journée de grèves et de convergence interprofessionnelles », dont n’est pas précisé le caractère national. Elle a annoncé des initiatives déclinées « sous toutes les formes » mercredi 15 et jeudi 16 janvier. « On se revoit samedi. Il faut amplifier le mouvement et définir une stratégie efficace, ce n’est pas facile. Les actions doivent monter en puissance, d’autres secteurs doivent prendre le relais » a expliqué Benoît Teste, secrétaire général de la FSU. Une gageure pour la direction de la FSU qui rechigne à appeler à la grève reconductible chez les enseignants, un signe que se mobiliser dans les « temps forts » correspond au rapport de force qu’elle compte construire, loin de toute généralisation d’une grève illimitée.

Pour l’heure, ces atermoiements de l’intersyndicale, ainsi que la participation des directions syndicales au processus de négociations - quand bien même il s’agit de « négocier » le retrait - laisse au gouvernement l’initiative du calendrier. C’est un précieux atout pour ce gouvernement qui veut en finir vite et imposer son compromis aux directions dites « réformistes ». Ce vendredi à Matignon aura lieu un nouveau round de concertations, auxquels se rendront une nouvelle fois les directions syndicales. Encore une fois, il n’y a rien à négocier avec ce gouvernement !

Le temps n’est plus aux atermoiements, il est compté pour les grévistes de la SNCF et de la RATP. La solidarité financière recueillie par les caisses de grève, si elle exprime un soutien important de l’opinion publique, reste largement en deçà des besoins. Plus que jamais, la question d’œuvrer à une stratégie claire à généraliser la grève devient vitale pour le mouvement et les grévistes de la RATP et de la SNCF. Construire l’extension vers le privé, en passant par le durcissement du mouvement dans les raffineries, ce qui implique la généralisation des arrêts des raffineries, l’entrée de nouveaux secteurs en reconductible, pour taper dans les poches du patronat : tout cela s’avère central afin d’obtenir le retrait de la réforme et vaincre Macron.




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