^

Monde

Méditerranée

Après le fiasco australien, la France arme la Grèce et militarise la Méditerranée

Deux semaines après le fiasco du “contrat du siècle” avec l'Australie, la France a annoncé une vente d'une valeur d’entre 3 et 5 milliards d'euros de frégates à la Grèce. Une façon de sauver la face tout en continuant à participer activement à la militarisation de la Méditerranée.

jeudi 30 septembre

Il y a deux semaines, une véritable gifle était donnée à la France par les Etats-Unis de Joe Biden. L’humiliation internationale était double : la perte d’un contrat historique pour l’industrie militaire française et le fait d’avoir été exclue de l’alliance AUKUS dans la région Indo-Pacifique.

Cette semaine, c’est une tentative de rattrapage faite par la France avec le renforcement de l’armement grecque par le biais de la vente de nouvelles armes de contrôle maritime et la vente de 3 (plus une en option) frégates militaires censées être livrées d’ici 2024 à la Grèce. Ce nouveau partenariat stratégique pour la France s’inscrit dans la continuité de l’achat de 24 rafales par la Grèce pour son armée de l’air depuis l’année dernière et la possible ouverture de négociations autour de la vente d’hélicoptères de type Caïman.

La France cherche à renforcer sa position dans la Méditerranée

Ce contrat commercial est une réussite pour la France car elle s’opposait à l’entreprise allemande TKMS, au néerlandais Damen ainsi qu’à l’armateur américain Lockheed Martin et elle aura dû mener une négociation au rabais pour rafler la mise. Une vente donc qui a pour principal objectif de renforcer les capacités militaires maritimes de la Grèce dans un espace de tensions croissantes avec la Turquie.

La France vient par la même de s’assurer un nouveau contrat pour Naval Group après le dur coup infligé par la perte du contrat des sous-marins Australiens. Une façon pour Emmanuel Macron de continuer à draguer l’importante bourgeoisie issue de l’industrie militaire en France, alors même que Thalès et Naval Group devraient être les principaux bénéficiaires de l’accord.

Cette politique a avant tout pour objectif de continuer à conforter la Grèce dans sa politique de défense dans la Méditerranée Est où la France a des intérêts essentiels. En effet, le conflit historique qui oppose Ankara à Athènes concernant l’archipel grecque reste encore aujourd’hui un enjeu essentiel de tension dans la région. Le contentieux entre les deux pays se résume surtout à la délimitation des Zones Economiques Exclusives ordonnées par la Convention de Montego Bay que la Turquie n’a jamais signé et qui devrait donner stricto sensu un droit quasiment total à la Grèce sur la mer d’Egée.

Cette tension qui traverse les deux pays pousse la Turquie en tant que puissance régionale à une agressivité croissante, alors même qu’elle tente une expansion dans la région et que la Méditerranée revêt un intérêt stratégique essentiel pour la circulation commerciale entre l’Europe et l’Afrique. Il s’agit en effet d’une zone très disputée où la Grèce entend devenir l’un des principaux ponts commerciaux entre les marchés européens et l’Afrique et le Moyen-Orient. Ces objectifs stratégiques grecs sont tout à fait compatibles avec les intérêts de la France dans la région, qui entend continuer à être le « gardien de la Méditerranée » et empêcher que la Turquie réussisse à venir la concurrencer sur des marchés où elle est présente (notamment en Afrique).

De plus, une partie de ces tensions s’explique aussi par la découverte récente de gisements gaziers offshore dont chacun revendique la potentielle exploitation. La France cherche donc à assurer ces intérêts de par la contention de la Turquie à travers l’armement mortifère de la Grèce. Comme l’a déclaré Kyriakos Mitsotakis, le premier ministre grecque, lors de la conférence de presse réunissant les deux chefs d’Etat : “Ma volonté d’équiper la flotte grecque de frégates françaises modernes relève d’une ambition nationale évidemment, et pour mon pays. Mais la protection de notre pays est une chose, il y a aussi l’ambition d’une défense européenne. Elle revêt un caractère euratlantique. [...] L’Europe est capable de défendre ces intérêts dans la région, au Moyen Orient et au Sahel. Une Europe qui devra avoir les moyens et la volonté de garantir la sécurité à l’échelle mondiale”.

Cette façon de draguer directement les intérêts Français est aussi une manière pour la Grèce d’obtenir un contrat avantageux avec son principal allié au sein de l’Union Européen, alors même que la Grèce pousse depuis plusieurs années à renforcer ses liens avec Chypre, Israël ou encore l’Egypte et les pétromonarchies du Golfe (Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis). En effet, l’une des clauses du contrat stipule l’assistance mutuelle en cas d’agression extérieure. Interrogé sur le fiasco sur la différence entre cette clause du contrat avec la France et la différence vis-à-vis de l’article 5 de l’OTAN, le premier ministre grec a déclaré : « l’article 5 s’applique-t-il en cas d’attaque par un autre membre de l’OTAN ? Je n’en suis pas sûr. L’OTAN n’a jamais été claire sur cette question. Mon obligation est de défendre mon pays et de former les alliances nécessaires en plus des accords de sécurité que nous avons déjà ».

Cet accord a clairement pour objectif le renforcement de la France et de ses alliés en Méditerranée à travers une militarisation ouverte, même si niée par les concernés. Ainsi, de son côté la Turquie tente de développer elle aussi des partenariats militaires pour renforcer ses positions en Méditerranée orientale, notamment en s’associant avec la Russie.

L’armement mortifère de la Grèce se fait sur le dos des classes populaires

Ce que ne dit pas Kyriakos Mitsotakis c’est que la dépense de plus de 3 milliards d’euros pour l’achat de ces frégates militaires est avant tout un scandale dans un pays qui, à la suite de l’importante crise des dettes souveraines de 2010 a vu ses capacités hospitalières baisser de près de 40% entre 2010 et 2012. Alors que les budgets hospitalier ou de l’éducation n’ont jamais totalement été récupérés depuis cette crise, le Parlement grec a adopté, selon Médiapart, un budget comprenant une baisse des dépenses de santé et une augmentation de près de 60 % des dépenses de la défense pour l’année 2021, incluant entre autres l’acquisition de 18 Rafale, les avions de combat de Dassault, et depuis septembre une augmentation de 10 milliards des dépenses militaires.

Un scandale donc, qui nous montre encore une fois que l’industrie mortifère de l’armement s’enrichie sur la souffrance des classes populaires et de la jeunesse. La France quant à elle continue à participer à la militarisation d’une région où les tensions sont constamment en accélération pour défendre ses intérêts.




Mots-clés

Industrie d’armement   /    France   /    Impérialisme   /    Turquie   /    Grèce   /    Monde