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Après les Césars, pourquoi voir ou revoir Portrait de la jeune fille en feu ?

Malgré ses 10 nominations aux Césars, "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma avec Adèle Haenel et Noémie Merlant n'a remporté qu'une seule récompense, le César de la meilleure photographie. Pourtant, ce serait une erreur de passer à côté de ce film qui porte un regard inhabituel et un point de vue unique sur de nombreux sujets : amour, sexualité et oppression des femmes.

mardi 3 mars

Crédits Photo : Pyramide

Le film se déroule en 1770 et raconte l’histoire de Marianne (Noémie Merlant), peintre, qui doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse (Adèle Haenel), une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne est introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie et va devoir la peindre en secret.

La muse et l’artiste

La particularité de Portrait de la jeune fille en feu ne vient pas tant de la singularité de ses « thèmes » – quoi de moins singulier qu’un film d’amour ? - que de la manière dont ils sont représentés et dont on nous les raconte, à commencer par la manière dont Sciamma aborde le thème de la muse. La muse et le fantasme de la femme égérie qui par sa seule beauté insuffle à son peintre de grandes inspirations artistiques est un thème vu et exploré de nombreuses fois au cinéma et dans l’art en général. La muse est souvent représentée de la même manière, c’est à dire dans une position complètement passive où elle n’est réduite qu’à être un bel objet.

Céline Sciamma prend le contre-pied de cette représentation : « un des point central du film est en fait de se débarrasser de l’idée de la muse […]. La muse est cette femme silencieuse et fétichisée qui est inspirante simplement parce qu’elle est belle. On sait que même si, pendant longtemps, les femmes ont eu l’occasion d’être mannequins, ces mannequins étaient aussi dans la salle, elles co-créaient, elles étaient aussi les cerveaux de la salle, donc bien sûr, le but était de représenter cela, de faire une histoire d’amour et de co-créer un dialogue de cette qualité. »

Dans le film, malgré la position de Marianne qui doit observer Héloïse sans se trahir pour faire son portrait en secret et de mémoire, le personnage – et même le spectateur, n’entre à aucun moment dans le rôle du « voyeur ». Il s’installe au contraire une réciprocité entre les deux femmes car assez rapidement, Héloïse va rendre à Marianne chaque regard et va se mettre à l’observer elle aussi. Même s’il y’ a une « peintre » et une « peinte », il n’y a pas de « regardeuse » et de « regardée », il y a un échange, ce que va d’ailleurs verbaliser très clairement le personnage d’Adèle Haenel quand elle dit à Marianne lorsque celle-ci la peint : « Si vous me regardez, qui je regarde moi ? ». Plus encore, Héloïse va complètement entrer dans le processus de création du tableau en donnant son avis et en faisant totalement changer l’approche de son œuvre à Marianne qui décidera de recommencer le portrait à zéro.

Une autre manière de montrer l’amour

Cette égalité qu’on trouve dans la représentation de la muse se retrouve bien sûr dans la relation amoureuse entre les deux femmes. Dans la version DVD, Céline Sciamma introduit ainsi : « Le film est pensé pour vivre à la fois le plaisir d’une passion au présent et celui de la fiction émancipatrice pour les personnages et les spectateurs. Cette double temporalité propose à la fois une expérience et une philosophie du sentiment, celle d’une histoire d’amour avec de l’égalité. C’est le film entier qui est régi par ce principe. »

C’est celui-ci qui rend cette histoire d’amour inédite et subversive, plus encore que le fait qu’il s’agisse d’une histoire entre deux femmes. A aucun moment l’une n’a l’ascendant sur l’autre, de n’importe qu’elle manière que ce soit, et cela même pendant la première partie du film, quand Héloïse ne sait pas que Marianne est là pour la peindre. Par ailleurs, leur relation ne commence pas avant que Marianne lui révèle la vérité et ce n’est qu’à partir du moment où Héloïse accepte de poser pour elle que leur relation se transforme véritablement en une histoire d’amour concrète.

Cette relation d’égale à égale, sans « dominant » ni « dominée », s’incarne particulièrement dans la scène du premier baiser. Céline Sciamma explique en effet qu’elle a voulu donner dans cette scène une place centrale à la question du consentement. Dans cette scène, les deux femmes sont sur la plage et se promènent comme elles le font plusieurs fois dans le film. Elles portent des foulards sur le bas de leurs visages car il y a beaucoup de vent. Alors qu’elles se sont mises à l’abri du vent sous un rocher, elles se regardent un long moment puis, simultanément, elle retirent leurs foulards et s’embrassent. Sciamma explique : « Je voulais contester politiquement la scène du baiser, qui traditionnellement est soit la scène du baiser surprise grâce à une averse de pluie par exemple, soit la scène évidente du baiser grâce à la moutarde au coin des lèvres, par exemple, et qui est généralement soigneusement scénarisée comme "Ils s’embrassent". Ou "Ils s’embrassent passionnément". Je voulais donc créer une scène qui incarne la beauté du consentement. Les gens qui remettent en cause l’idée de demander le consentement en France, ils existent. Ce sont de braves combattants de la culture de la galanterie française qui disent que demander le consentement ne serait pas sexy, que ça casserait l’ambiance. [...] À un moment donné, j’ai eu l’idée qu’elles devaient dévoiler leur bouche comme si elles se déshabillaient. Alors j’ai mis un foulard, justifié par un vent fort, pressé sur leurs lèvres en pensant qu’on verrait leur respiration lourde à travers le tissu en mouvement ».

Le cinéma n’a pas pour habitude de nous montrer les relations amoureuses de cette manière, et la plupart du temps on nous montre au contraire l’amour comme une bataille à gagner, une conquête à arracher. Dans cette même interview, Sciamma dit d’ailleurs que « certains critiques français ont pensé que le film manquait de chair, précisément parce que pour eux, l’érotisme est une question de conflit ». Dans Portrait de la jeune fille en feu, l’histoire d’amour entre les deux femmes ne se construit ni dans le conflit, ni dans l’opposition mais au contraire dans une profonde compréhension mutuelle. Par ailleurs, les symboles forts traditionnellement associés à l’amour comme le feu, l’océan ou le vent ne sont pas montrés ici comme symboles de la passion dévastatrice et insurmontable mais au contraire comme des forces naturelles familières et amies dans lesquelles la présence humaine s’intègre plus qu’elle n’agit contre.

Dans les scènes sensuelles aussi, Céline Sciamma s’éloigne des codes habituels et propose une vision nouvelle de la sexualité. « Il n’y a pas de scène informative. Souvent, la sexualité au cinéma équivaut à une espèce de reproduction un peu symbolique, qui nous apprend que ça a eu lieu. Mais finalement ça a assez peu d’impact. Je n’avais pas envie de faire ça ». A l’inverse d’autres films comme par exemple La Vie d’Adèle où les scènes de sexes sont très performatives, les corps que filment Sciamma ne sont presque pas sexualisés. La sensualité se trouve ailleurs, et elle filme la nudité presque de manière quotidienne et anecdotique, comme par exemple au début du film où le personnage de Noémie Merlant reste nue devant la cheminée pour se sécher après être tombée à l’eau.

Ce qu’il y a de solidarité dans les relations féminines

Au delà de la relation amoureuse entre les deux protagonistes, il y a une grande richesse dans les relations entre les femmes du film et dans la représentation des femmes elles-mêmes. Chaque personnage a une vraie relation avec chacun des autres personnages, que ce soit Marianne, Héloïse, Sophie la domestique ou la mère d’Héloïse. La dynamique la plus frappante de cette sororité se trouve dans le duo Marianne/Sophie et par extension le trio Marianne/Sophie/Héloïse. La profonde compréhension et la confiance qui existe entre Marianne et Héloïse se retrouve d’une certaine manière dans les relations entre les autres femmes du film : quand Sophie aide Marianne à peindre Héloïse en secret, quand la mère d’Héloïse confie à Marianne ses doutes sur sa relation avec sa fille et que celle-ci finit par la convaincre de lui laisser plus de liberté, quand Sophie aide Marianne à soulager la douleur de ses règles, et bien évidemment un des moments les plus forts du film lorsque Sophie annonce à Marianne qu’elle est enceinte, et qu’elle souhaite avorter.

Sans que son choix soit discuté ou remis en question, Marianne et Héloïse lui viennent tout de suite en aide. Cette solidarité est également présente entre Marianne et Héloïse indépendamment de leur histoire d’amour, notamment autour du mariage d’Héloïse quand celle-ci confie ses angoisses à ce propos à celle qu’elle pense être sa dame de compagnie. Cette « part amicale qu’il y a dans l’amour » donne une dimension supplémentaire à leur relation et la rend d’autant plus puissante et précieuse.

Pour autant, les conditions de vie et d’oppression des femmes ne sont pas idéalisées et on nous rappelle également que nous ne vivons effectivement pas dans une société débarrassée des oppressions. L’exemple le plus avancé est bien sûr le mariage inexorable d’Héloïse auquel la seule manière d’échapper semble être la mort – on apprend en effet au début du film que la sœur d’Héloïse s’est jetée du haut d’une falaise de désespoir pour échapper à son destin d’épouse.

Mais Sciamma montre aussi habilement d’autres facettes de l’oppression patriarcale, en particulier toute la question de la place des femmes dans l’art, ce qui fait écho à de nombreuses problématiques actuelles. La scène au cœur de ce sujet est celle où les trois femmes remettent en scène l’avortement de Sophie pour le peindre. « Il est important d’avoir un avortement et de représenter l’importance de le représenter. Parce que c’est ce qui s’est passé en coupant aux femmes la possibilité d’être artistes. Elles ne représentaient pas leur vie privée, elles ne représentaient pas leur désir, elles ne représentaient pas leur corps, elles ne représentaient pas leur vie. Et toutes ces images sont absentes de l’histoire, mais elles sont particulièrement manquantes dans notre vie ».

Conclusion

Portrait de la jeune fille en feu est un film subversif par bien des aspects et questionne totalement la manière dont on représente au cinéma non seulement les relations amoureuses, mais aussi les femmes. Au-delà de cela, il interroge également sur la place des femmes dans l’art. Bien qu’il ne soit plus question aujourd’hui d’empêcher les femmes de peindre, le monde de l’art de manière générale reste un milieu dominé par les hommes et où la violence patriarcale s’exerce de plein fouet. Cela est particulièrement vrai dans le milieu du cinéma, où il y a une véritable omerta à propos des agressions sexuelles qui sont extrêmement répandues, comme on a pu le constater avec la vague de #MeToo et l’affaire Weinstein.

Il est évident que la question des films récompensés aux Césars est une question politique. Or dans le contexte où Adèle Haenel, l’actrice principale de Portrait de la jeune fille en feu, a quelques mois plus tôt brisé cette omerta dans le cinéma français en prenant la parole contre le réalisateur Christophe Ruggia, le fait que Polanski remporte le César du meilleur réalisateur et que le film de Sciamma ne soit quasiment pas récompensé envoie un message clair. « Il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence », comme le dit Virginie Despentes dans sa tribune publiée dans Libération. Ce n’est en effet pas un choix anodin de ne remettre à ce film qu’une seule récompense – celle de la meilleure photographie - pour dix nominations. Ce n’est pas un choix anodin d’écarter des récompenses institutionnelles un film qui montre justement comment les femmes ont été écartées du monde artistique depuis des décennies. Ce n’est pas un choix anodin de remettre le César du meilleur réalisateur à Polanski face à la première actrice du cinéma français a oser briser le tabou des agressions sexuelles.

Pour autant, ce film ne mérite pas de passer à la trappe, d’être oublié et de passer inaperçu. Portrait de la jeune fille en feu est un des plus beaux films de cette année et est à voir, ou à revoir - et vite !




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