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Politique

Après les médailles pour les soignant.e.s, des badges pour les enseignant.e.s !

Dans l’Académie de Montpellier, les enseignant.e.s pourront désormais arborer sur leur profil institutionnel des badges valorisant leur « engagement pendant l’épidémie de Coronavirus ». La démarche, qui semble trouver grâce aux yeux du Ministère, permet d’enterrer davantage les promesses de « primes Covid » et de revalorisation salariales. Elle sonne surtout comme une humiliation supplémentaire pour les enseignant.e.s, dont le travail et l’engagement ne cessent d’être dénigrés depuis le déconfinement.

samedi 27 juin

Crédits photo : Julie Sebadelha / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Récompenser « l’agilité pédagogique » de certains pour traquer les prétendus « décrocheurs »

Mis en place par l’Académie de Montpellier, les badges « Agilité Pédagogique Covid-19 » reposent sur le principe des Open Badges, un procédé de « reconnaissance et de valorisation des compétences numériques » issu du secteur privé et validé par le Ministère de l’Education Nationale en 2016. Pour obtenir l’un de ces badges, qui figureront ensuite sur le profil institutionnel des enseignant.e.s, ceux-ci doivent non seulement en faire eux-mêmes la demande, mais aussi fournir « les preuves justifiant de son attribution », avant la validation par la direction académique, qui décide d’attribuer le badge ou non.

Conçus pour récompenser les enseignant.e.s qui auraient « exploré d’autres approches », « partagé des ressources », ou « produit des contenus » pendant la période de confinement, ces badges, non contents de donner à voir la totale impréparation du ministère – qui reconnait implicitement que c’est aux enseignant.e.s eux-mêmes qu’il est revenu de créer les moyens pour assurer la classe à distance – sont susceptibles de constituer un moyen particulièrement retors pour traquer ceux qui auraient « décroché » pendant le confinement ou qui refuseraient de se plier aux injonctions du « tout numérique » pour remplacer l’enseignement en présentiel.

En obligeant les enseignant.e.s à devoir déclarer individuellement leurs compétences, ces badges nient l’effort collectif fourni par les enseignant.e.s qui, dans leur immense majorité – le ministère lui-même n’annonce que 5 % de « décrocheurs » – ont fourni le travail attendu dans des conditions chaotiques. De même, visibles sur le profil des enseignant.e.s, ils peuvent être aisément utilisés pour pointer du doigt ceux qui, soit-disant, n’auraient pas assuré le suivi de leurs élèves pendant le confinement. Le flou autour des critères d’attribution des badges, qui sont, in fine, attribués par les directions académiques, permet par ailleurs à l’institution de choisir comme bon lui semble parmi les enseignant.e.s ceux qui lui semblent méritant.e.s et ceux qu’elle estime indignes de cette haute récompense… Et ce dans un contexte où la répression des enseignant.e.s se fait de plus en plus sévère au sein de l’Education Nationale.

Attribuer des « bons points » pour glisser sous le tapis les revendications légitimes des enseignant.e.s

Au-delà des dangers inhérents à une évaluation arbitraire des compétences des professionnels de l’Education Nationale, ces badges reflètent le mépris de l’institution pour les enseignant.e.s. Sur les réseaux sociaux, ils sont dénoncés avec ironie comme un cache-misère profondément inutile.

On peut en effet souligner le caractère infantilisant et réactionnaire de l’attribution de « badges » (comme dans Pokémon ? et pourquoi pas des bons points ? ou des images ? ou des décorations, ça marche bien dans l’armée ?). A l’instar des médailles remises aux soignant.e.s à l’issue du confinement, ces badges sont supposés illustrer la pseudo-reconnaissance du gouvernement, qui compte en faire un usage lénifiant pour mettre en scène un apaisement face à la colère légitime et pouvoir, de l’autre côté, continuer la destruction du service public, les coupes budgétaires et les réductions de personnel. Le tout sans dépenser un centime.

Car comme les soignant.e.s, les enseignant.e.s dénoncent depuis des années la dégradation et la précarisation de leurs métiers. Les médailles, les badges sont une tentative grotesque pour faire passer la pilule de la crise sanitaire sans mettre en œuvre les mesures promises pendant le confinement, à savoir les « primes-covid » et les revalorisations salariales. La majorité des soignant.e.s et des enseignant.e.s qui ont travaillé au cœur de la pandémie ne verront en effet jamais la couleur des premières, tant les critères d’attribution sont limités ; de même, si Olivier Véran, comme Jean-Michel Blanquer, ont annoncé se pencher sur la question des salaires, ces promesses n’ont, pour l’instant, aucune réalité et s’éloignent à mesure que la crise sanitaire semble s’atténuer...

Des badges pour les enseignant.e.s, des augmentations pour les chefs d’établissement…

Dans l’Education Nationale, les seuls à avoir bénéficié de revalorisations salariales à l’issue de la crise sanitaire sont les chefs d’établissement. Suite à l’annonce de la réouverture totale des écoles pour le 22 juin, ceux-ci ont en effet dénoncé les conditions de reprise intenables successivement imposées par le Ministère et ont demandé à être reçus par le ministre de l’Education Nationale. Le journal Challenges, dans son numéro du 18 au 24 juin, annonçait ainsi une augmentation de 200 € par mois pour les chefs d’établissement, ainsi qu’une augmentation et une annualisation de la prime de résultat…

Ce deux poids, deux mesures, s’inscrit pleinement dans la stratégie du gouvernement, qui divise pour mieux régner. Craignant que les chefs d’établissement ne fassent blocage à la réouverture totale des écoles, dont le Ministre de l’Education Nationale a fait une question d’honneur, le ministère accorde aux uns ce qu’il refuse aux autres. Il dévalorise dans le même mouvement les enseignant.e.s, en leur envoyant le message, que, contrairement à leurs supérieurs hiérarchiques, ils n’ont pas assez d’importance pour que leurs demandes soient entendues… Alors que ce sont eux qui sont au cœur de l’école et accueillent les enfants en classe ! Le ministère poursuit ainsi tranquillement le processus amorcé par la tentative avortée de créer une fonction hiérarchique de Directeur d’Ecole dans le premier degré et par la décision, cette fois-ci actée, d’autoriser le recrutement des chefs d’établissement aux managers du secteur privé.

Le jeu dangereux de Jean-Michel Blanquer

La gestion erratique de la crise sanitaire a profondément fragilisé le ministère de l’Education Nationale, que ce soit dans l’opinion publique ou au sein même de l’institution . Face à la colère froide des enseignant.e.s, un temps rejoints – le fait est suffisamment rare pour être souligné – par des chef.fe.s d’établissement, le ministère continue pourtant de faire ce qu’il fait le mieux : dénigrer les enseignant.e.s pour ôter toute légitimité à la contestation, voire à la révolte, face à des injonctions absurdes et contradictoires, qui visent à rabaisser l’école au rang de garderie pour les enfants des salarié.e.s, et où les enseignant.e.s sont réduites au rang d’exécutant.e.s des volontés de leur direction et du Ministre.

De même, il renforce le caractère à la fois réactionnaire et libéral de l’école. Après les drapeaux bleu-blanc-rouge et la Marseillaise affichées en classe, les badges/médailles pour les bons petits soldats de l’Education Nationale. Les Open Badges, création de l’entreprise privée Mozilla, reflètent l’ouverture de l’école au secteur privé, que l’on retrouve dans le cadre de la « Nation apprenante », puis, des « Vacances apprenantes », deux labels accessibles aux entreprises. Le numérique, quant à lui, est censé remplacer lorsque cela est nécessaire les enseignant.e.s, pour une école de plus en plus adaptée à la flexibilisation du marché du travail, avec des enseignant.e.s placés sous la direction de « managers », et non plus de directric.e.s ou de chef.fe.s d’établissement.

Que ce soit du point de vue de la gestion de la crise ou de la définition de l’école, le gouvernement joue ainsi un jeu dangereux. Et prend le risque d’être confronté à une nouvelle explosion de colère au mois de septembre.




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