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Débats

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Argentine. A propos de la crise du Parti Ouvrier : quelle voie pour l’extrême-gauche trotskiste ?

Alors que le Parti Ouvrier argentin traverse une crise majeure, Matías Maiello et Fernando Scolnik, militants au sein du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), proposent de dresser un bilan de la pratique politique de cette organisation ces dernières années. De tels bilans semblent essentiels pour avancer dans la construction d’une stratégie révolutionnaire ainsi que d’un parti unifié de l’extrême-gauche, à commencer par les composantes de l’actuel Front de Gauche, soit la plupart des organisations d’origine trotskyste du pays.

mercredi 31 juillet

Traduction d’un article publié initialement le 7 juillet 2019 dans Ideas de Izquierda, le supplément théorique, politique et culture de La Izquierda Diario, membre du réseau international du même nom dont fait partie Révolution Permanente.

Le Parti Ouvrier argentin (PO) traverse actuellement une crise majeure. Celle-ci est devenue publique récemment lorsque les médias ont révélé la scission entre le secteur majoritaire (avec des figures comme Néstor Pitrola, Romina del Plá et Gabriel Solano) et la « fraction publique » dirigée par le fondateur du PO, Jorge Altamira, accompagné par Marcelo Ramal et un grand nombre de cadres et de militants.

Malgré la division, les deux tendances ont revendiqué leur appartenance et leur soutien au Front de Gauche et des Travailleurs-Unité (FIT) [NdT : Un front électoral réunissant plusieurs organisations trotskystes telles que le PTS, le PO ou encore Izquierda Socialista]. Ce n’est pas un signal mineur, quand on est dans le cadre d’une politique généralisée de « volte-face permanente » au sein des partis capitalistes.

Les contours de la crise actuelle du PO

Comme le disait Lénine, l’un des défis les plus difficiles est de construire des organisations révolutionnaires à des moments qui ne le sont pas. Après des années de restauration capitaliste (depuis la chute du mur de Berlin) et d’offensive néolibérale, depuis la crise de 2008, l’extrême-gauche intervient politiquement dans le monde, dans un contexte où de nouveaux phénomènes politiques et de lutte des classes émergent.

Le printemps arabe et la crise grecque, ou plus récemment les « Gilets jaunes », ont donné lieu à des épisodes importants de la lutte des classes. En même temps, nous sommes témoins de la crise et de la dégradation des régimes démocratiques-bourgeois qui ont donné lieu à la montée des populismes de droite comme ceux de Donald Trump ou de Jair Bolsonaro entre autres, mais aussi à l’émergence, sur la gauche, de courants néo-réformistes comme Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, Corbyn en Grande-Bretagne ou Sanders aux Etats-Unis, où, bien que cette candidature soit impulsée par le DSA (groupe social-démocrate de gauche), celle-ci se présente aux élections au sein de l’impérialiste Parti Démocrate.

Cependant, malgré les tendances profondes à de plus grandes crises, y compris dans plusieurs pays impérialistes, et la fin du triomphalisme de la « fin de l’histoire » qui a régné pendant des années, nous ne sommes pas encore face à des processus de luttes ouvrières généralisées. Ceci explique que, pour la grande majorité, la perspective de la révolution socialiste ne constitue pas un horizon politique crédible.

Dans ce contexte, la question se pose actuellement - non seulement en Argentine mais au niveau international - de savoir quelle est la stratégie pour construire des partis révolutionnaires qui puissent réellement regrouper l’avant-garde et lutter pour conquérir une influence de masse, en se préparant ainsi à jouer un rôle décisif dans les processus de lutte de classe. Des partis qui ne tombent pas dans l’impasse du sectarisme auto-référentiel ni de l’opportunisme qui conduirait à se diluer dans les phénomènes réformistes tels qu’ils sont.

Dans ce cadre, l’expérience du FIT en Argentine, coalition de partis unis par un programme d’indépendance de classe, est suivie avec attention par différents secteurs de l’extrême-gauche internationale. Le FIT a réussi à devenir une voix minoritaire mais incontournable sur la scène nationale, en réussissant à récolter plus d’un million deux cent mille voix. Ses 40 législateurs (entre les députés nationaux, provinciaux et élus locaux dans de nombreuses provinces) font du FIT l’expérience la plus réussie de l’extrême-gauche trotskyste sur le terrain électoral au niveau international, avec la particularité (à la différence des phénomènes réformistes ou de centre-gauche) d’avoir aussi des milliers de militants dans les lieux de travail et d’études et dans les quartiers populaires, participant aux luttes et reconnus pour cela par de larges secteurs de la population.

Cependant, l’absence de processus généralisés de lutte et de radicalisation politique, comme nous le verrons plus loin, impose des limites à la croissance du FIT et même, comme on l’a vu aux élections provinciales, certains reculs dans les provinces où il avait le plus progressé. En même temps, sur un plan plus stratégique, la lutte pour maintenir et accroître l’influence politique conquise afin d’être un facteur décisif dans la prochaine montée de la lutte de classe implique des réflexions sur la stratégie de construction d’un parti révolutionnaire et sur les programmes, pratiques et méthodes mobilisées au Parlement, dans les syndicats, dans le mouvement étudiant, dans le mouvement des femmes ou dans les mouvements des chômeurs, pour citer les plus importants. Les réponses que chaque organisation d’extrême-gauche a apporté à ces problèmes ces dernières années expliquent les différences de développement de chacune d’entre elles aujourd’hui. Nous reviendrons plus tard sur cette question clé.

La crise du Part Ouvrier, s’inscrit de notre point de vue dans le cadre de ces contradictions. Or, la lecture des documents publics des deux secteurs du PO suscite de nombreux questionnements concernant la faible importance que cette organisation accorde à la théorie, à l’internationalisme, à la réflexion stratégique ou au bilan de sa pratique politique qui nous semble être à l’origine de sa crise actuelle. Ainsi, pour tout observateur extérieur, il semblerait que la division du PO soit liée à une discussion tactique (la pertinence de soulever ou non certains mots d’ordre) où, d’un point de vue méthodologique, l’aile majoritaire remet en question les méthodes de leadership « personnaliste » d’Altamira, et la fraction autour d’Altamira, quant à elle, dénonce les sanctions dont elle est la cible. En n’abordant pas les questions essentielles que nous avons soulignées plus haut, les deux secteurs rendent leur lutte fractionnelle incompréhensible.

Ceci étant dit, dans les lignes qui suivent, nous voudrions esquisser quelques réflexions, à partir des questions posées par la crise du PO, sur les contradictions auxquelles sont confrontés ceux d’entre nous qui veulent construire un parti révolutionnaire ainsi que nos propositions et idées pour faire face à ce défi.

L’extrême-gauche et les débuts d’une crise organique en Argentine

A partir de la lecture des documents publics des deux fractions du PO, bien que ce qui soit écrit justifie difficilement l’éclatement d’une organisation révolutionnaire, il apparaît que l’une des principales raisons de la situation du parti soit la définition de la situation actuelle et la question de savoir s’il est opportun ou non de porter certains mots d’ordre politiques. Regardons plus en détail.

Alors que nous écrivons ces lignes, le vote pour l’un des deux principaux blocs politiques patronaux [NdT : celui de Mauricio Macri, actuel président, et celui de l’opposition kirchneriste avec Alberto Fernandez et Christina Kirchner] lors des prochaines élections est considéré par la majorité de la population, bien qu’avec peu d’enthousiasme, comme la seule voie possible afin d’éviter l’aggravation d’une crise qui a déjà provoqué l’augmentation de la pauvreté, du chômage, la vente du patrimoine et des richesses du pays à l’impérialisme et la dégradation des salaires, de la santé et de l’éducation. Cette situation a été provoquée par la politique des secteurs d’opposition, notamment l’ensemble des ailes de la bureaucratie syndicale, le bloc péroniste autour du kirchnerisme et l’Eglise qui, sous le slogan “hay 2019” [« Attendons 2019 »], ont laissé passer toutes les attaques du gouvernement Macri, sous prétexte qu’il fallait attendre les élections présidentielles de 2019 pour choisir une « alternative ».

Cependant, pour les révolutionnaires, il est central de noter que ce scénario pourrait changer brusquement, car, en réalité, le pire de la crise est encore à venir, et c’est la lutte des classes qui décidera si les attaques du FMI et du grand capital continuent ou non à progresser. Le tableau actuel de la situation politique nous donne donc une image trompeuse de la réalité. Bien que l’économie continue de chuter et que les difficultés des masses augmentent, le macrisme tente de montrer une stabilité (avec l’aide du gouvernement américain et des acteurs mentionnés), derrière laquelle se cache en réalité un avenir d’approfondissement de la crise et de recrudescence de la lutte des classes.

Dans le débat du Parti Ouvrier, la discussion sur les mots d’ordre semble tourner en rond autour des éléments contradictoires de cette situation. Dans son document, Jorge Altamira et ceux qui l’accompagnent maintiennent que :
Pour un parti révolutionnaire, toute lutte de classe est une lutte politique, c’est-à-dire qu’elle pose la question du pouvoir […] les flux et les reflux de cette lutte des classes ne modifient pas cette idée, ils modifient seulement la façon dont se pose la question du pouvoir […]. Contre cette approche typique de la Quatrième Internationale, un courant s’est développé dans le parti un courant qui appelle à s’adapter à la situation politique au nom du « réalisme ». Ce courant considère acceptable de poser la question du pouvoir uniquement lorsque les masses déclenchent une offensive potentiellement révolutionnaire.

Sur la base de ce raisonnement, le document soulève la nécessité de défendre le mot d’ordre : « Macri dehors, assemblée constituante souveraine, gouvernement des travailleurs ». [1].

Il définit cette approche comme : ...la méthode même pour se différencier du kirchnerisme, parce qu’elle oppose deux programmes et deux méthodes d’action, en opposition au gouvernement macriste. La procédure de différenciation qui consiste à dénoncer tous les protagonistes de la politique (Macri, Kirchner, Massa, les gouverneurs, les maires, le Pape, Lavagna, etc.) marque un niveau grossier de dépolitisation, et constitue en fin de compte une forme d’auto-proclamation de la part de l’extrême-gauche, qui reste tout de même l’extrême minorité de l’arc politique.

Comme nous l’avons déjà expliqué à l’occasion du bilan des élections à Cordoba, cette approche exprime non seulement une sous-estimation de l’importance de l’évolution concrète de la lutte des classes, mais exonère également la bureaucratie syndicale, le kirchnerisme et tous les acteurs cités comme des protagonistes clés ayant laissé passer les attaques de Macri et participant à rendre passives les masses dans un contexte électoral. La méthode qui consiste à ne critiquer que le gouvernement et à nier la lutte politique avec l’opposition bourgeoise (qui serait déjà garantie par le fait d’agiter un certain mot d’ordre) conduit dangereusement à se localiser en tant qu’aile gauche du « front anti-macriste » kirchneriste et péroniste. [2]

De son côté, la fraction majoritaire de Pitrola, Romina del Plá, Solano et ses camarades répond ainsi : Jorge Altamira affirme que le mot d’ordre “Dehors Macri-Assemblée Consistuante” doit être défendu indépendamment de la situation concrète dans laquelle se trouve le mouvement de masses et l’évolution de la lutte des classes. Il serait valable de la même manière pour une période insurrectionnelle ou pour une période durant laquelle la classe ouvrière est plongée dans un reflux et une illusion électorale forte.

On l’a vu, Altamira exacerbe le catastrophisme mécaniste qui caractérise traditionnellement le PO, ne faisant ainsi qu’entretenir l’illusion que la crise elle-même ou la montée de la lutte des classes peuvent résoudre les tâches préparatoires que la gauche doit nécessairement prendre en charge. Or, de son côté, la majorité actuelle, bien qu’elle ait nuancé cette forme de catastrophisme, ne dit pas clairement quelles sont ces tâches préparatoires (outre la question du mot d’ordre politique à défendre), ni comment l’action de la gauche révolutionnaire dans l’actuelle conjoncture électorale (marquée par une « stabilité » précaire) peut être connectée aux perspectives stratégiques d’un approfondissement de la crise et de la lutte des classes, qui impliqueront des changements brusques dans la situation.

À notre avis, dans ce moment marqué par l’absence de grandes actions de lutte de masses dans les rues et d’affrontements aigus entre les classes, la proposition du Front de Gauche de vaincre le FMI, Macri et les gouverneurs de chaque province, et de faire que les capitalistes paient leur crise, vise à regrouper, dès maintenant, des secteurs toujours plus larges de travailleurs et travailleuses, jeunes et étudiants qui souhaitent vaincre le régime du FMI et les partis patronaux, et à développer une vaste agitation politique pour proposer cette perspective à la grande majorité des travailleurs avec pour objectif que des millions d’entre-eux puissent se l’approprier.

De cette manière, nous aspirons à renforcer la préparation politique, afin que, lorsque la mobilisation des masses ouvrira la possibilité d’en finir avec ses appareils de contention, celle-ci puisse peser sur la situation et proposer comme possibilité concrète le renversement du gouvernement (actuel ou futur), et de l’ensemble du régime du FMI et de tous les partis patronaux, comme une perspective concrète par l’action dans les rues. Cela doit être accompagné, dès maintenant, par l’idée qu’il sera nécessaire d’imposer un gouvernement des travailleurs avec la mobilisation des exploités et des opprimés, comme le propose le programme du Front de Gauche et des Travailleurs-Unité [3]. Ce travail préparatoire est essentiel car il n’y a pas un mur qui sépare les deux moments, cela dépendra uniquement du développement de l’action des masses elles-mêmes.

Cependant, dans la discussion qui traverse actuellement le PO, il n’y a, au-delà du débat sur les mots d’ordre, aucune réflexion sur la pratique politique et les méthodes dans les organisations de masses. Sans une telle réflexion, à notre sens, cela revient à être stratégiquement désarmé pour la tâche de construire un parti de combat et d’intervention dans la lutte des classes.

La tâche d’expliquer aux larges masses ce qui va arriver ne peut se faire sans une politique de construction de courants lutte de classe et de militants, au sein des organisations de masse, qui soient capables de les transformer en outils d’auto-organisation, contre les bureaucraties qui cherchent à vider les syndicats, centres étudiants dans les universités ou organisations de chômeurs de toute participation. Cette tâche va de pair avec la nécessité de lutter non seulement pour les intérêts spécifiques de chaque secteur, mais aussi pour un programme commun comme celui que nous avons porté dans la campagne électorale, contre le régime du FMI et les partis patronaux.

Élections et lutte des classes

Les documents des deux fractions montrent que la défaite d’Altamira et de la liste du PO face à Nicolas Del Caño et la liste du PTS lors des primaires du FIT en 2015 a été le déclencheur de la crise que ce parti traverse. Néanmoins, aucune des fractions ne se demande si Del Caño n’aurait pas été sous-estimé et pourquoi. Toutes deux se contentent de continuer à répéter l’histoire officielle selon laquelle le PTS aurait triomphé aux primaires grâce à une campagne « démocratisante » (et beaucoup trop tournée vers la jeunesse). Défendre un tel bilan, c’est ne pas vouloir regarder la réalité en face.

N’importe quelle enquête d’opinion sérieuse (que le PO aurait pu parfaitement faire) lui aurait montré que la popularité de Del Caño n’est pas un mystère, mais qu’elle s’explique par le fait de toujours « être du côté des travailleurs ». Comment a-t-il fait cela ? C’est simple, il a été en première ligne aux côtés des ouvriers dans les principales batailles. A cette époque, en 2014, éclatait le dur conflit contre la multinationale Lear avec ses 21 blocages de la principale autoroute de Buenos Aires, 16 journées nationales de lutte avec des piquets de grève dans tout le pays, 5 manifestations qui ont été très fortement réprimées par les forces de police et de gendarmerie, 22 détenus, 80 blessés, 16 mesures judiciaires en faveur des travailleurs, deux semaines de lockout patronal. En plus d’avoir été réprimé aux côtés des travailleurs, Del Caño a fait l’objet d’attaques publiques systématiques de la part du secrétaire à la sécurité Sergio Berni, et a même, événement sans précédent, été attaqué par la bureaucratie de la SMATA (syndicat de l’automobile) qui s’était rendue au Parlement pour le huer et le harceler au milieu de la session parlementaire. A la même période, il fut également aux côtés des ouvriers d’un autre conflit emblématique de l’époque, celui de la multinationale Donnelley (aujourd’hui Madygraf, du nom donné par ses travailleurs qui ont décidé d’occuper l’usine et de lancer le contrôle ouvrier de la production lorsque le patron a voulu mettre la clé sous la porte).

Mais ce n’est pas seulement Del Caño, il s’agit de l’orientation du PTS pour toutes ses figures électorales et parlementaires que d’être toujours en première ligne des principaux combats. Nous suivons en cela ce que proposent les thèses sur le parlementarisme révolutionnaire de la Troisième Internationale. Mais il ne s’agit pas seulement de nos figures, c’est une conception politique à partir de laquelle nous orientons tout notre militantisme. En cela, nous reprenons la proposition de Lénine qui consiste à faire de chaque conflit majeur, et tout d’abord dans le mouvement ouvrier (où se concentrent les patrons, la bureaucratie et les forces de l’Etat, des ministères aux forces répressives), une véritable « école de guerre » pour le transformer en un grand combat de classe, contre la bureaucratie qui cherche à les isoler ou plus directement les liquider. Ceci est un élément fondamental pour la formation de nouvelles générations de militants révolutionnaires et pour la construction d’un parti qui « sert » véritablement pour la lutte de classe.

L’idée sur laquelle les deux secteurs du PO coïncident, qui laisse entendre que Del Caño aurait remporté les élections primaires ouvertes du FIT parce qu’il s’agissait d’une figure « démocratisante », ne fait rien d’autre qu’éviter la discussion.

Que signifie être « démocratisant » ?

Les deux fractions du PO se réclament de la lutte contre les tendances « démocratisantes » en général et au sein du FIT en particulier. Dans les deux cas, ils limitent ces tendances à l’adaptation au régime démocratique-bourgeois exclusivement au terrain parlementaire, mais ne remettent pas en cause les pratiques « démocratisantes » sur des questions de premier ordre telles que l’administration des allocations payées par l’Etat, les avantages et privilèges qui sont monnaie courante pour les dirigeants des syndicats, ou les pressions liées à la gestion des multiples services (bars, photocopieuses, etc) des centres étudiants et des fédérations universitaires.

Comme l’a beaucoup développé Trotsky, de même que Gramsci avec son concept d’ « État intégral », les mécanismes de cooptation de la démocratie bourgeoise vont bien au-delà de ses institutions « représentatives ». L’Etat capitaliste « attend » non seulement le consentement des masses (et quand il échoue, il les réprime) mais il l’ « organise ». Ceci semble être un secret bien caché pour les deux ailes du PO qui se retrouvent dans la revendication de l’orientation que leur parti a mis en œuvre au cours de ces dernières décennies, et qui consiste à s’allier avec des secteurs qui ne défendent pas la nécessité de l’indépendance de classe, afin de se construire dans les syndicats. Les accords nécessairement épisodiques se transforment alors en accords stratégiques, liquidant la lutte politique au sein de ces alliances.

Cette politique a pourtant échoué de nombreuses fois. Récemment, deux des quatre « secrétaires généraux » qui étaient au cœur du « Courant Syndical d’Indépendance de Classe » (nom du courant intersyndical lutte de classe animé par le PO), Roberto Macho (du syndicat des travailleurs de la fonction publique ATE de Mendoza) et Víctor Grossi (du syndicat des travailleurs de la construction SITRAIC), ont rompu avec le PO du jour au lendemain et abandonné la prétendue « indépendance de classe » qui leur était imputée pour passer dans les rangs du "Cachorro" Godoy, un des principaux représentants de la bureaucratie syndicale des travailleurs de la fonction publique. Malgré le fait que tous deux se soient toujours proclamés péronistes, Roberto Macho avait été présenté par le PO comme un « référent du syndicalisme lutte de classe », « anti-bureaucratique et combatif » et incorporé à la liste Orange lors des élections professionnelles et à la direction nationale de Tribuna Estatal, collectif lutte de classe animé par le PO au sein des syndicats de la Fonction Publique. Quant à Grossi, il est devenu membre à part entière du PO et délégué aux congrès du parti. Ce n’est pas un phénomène nouveau pour le PO puisque cela fait plusieurs années que, sous-produit de cette même politique, les dirigeants du PO travaillant dans les télécommunications ont rejoint la bureaucratie syndicale de ce secteur, entre autres exemples.

Mais il ne s’agit pas seulement d’alliances qui échouent. En effet, tant que celles-ci durent, elles impriment dans les syndicats une pratique « démocratisante », c’est-à-dire bureaucratique. D’une part, parce que l’adaptation à ces alliés empêche clairement la lutte politique pour l’indépendance de classe au sein du mouvement ouvrier, donnant naissance à un « deux poids-deux mesures » typiquement « démocratisant » : le Front de gauche au Parlement et aux élections d’un côté, et de l’autre, des alliances stratégiques avec les bureaucrates péronistes, présentés de façon fallacieuse comme « lutte de classe », dans les syndicats. D’autre part, parce que l’indépendance des syndicats par rapport à l’Etat n’est pas seulement un problème de délimitation politique, mais aussi de lutte contre les formes que l’Etat leur impose (empêcher la pleine démocratie syndicale, imposer les mêmes dirigeants indéfiniment, représenter seulement leurs affiliés dans le meilleur des cas, exclure des syndicats les sous-traitants et les contractuels, etc.) Or, les alliances stratégiques avec des dirigeants non-lutte de classe, comme cela a été prouvé, empêchent précisément cette lutte.

C’est pour cette raison qu’au PTS nous avons toujours proposé une autre voie. Là où nous avons réussi à gagner la direction d’un syndicat, par exemple dans le syndicat de la céramique de Neuquén (SOECN), nous avons cherché dès le début à révolutionner l’organisation. Il s’agissait notamment de discuter et de voter pour de nouveaux statuts, de mettre en place des mécanismes démocratiques de prise de décision, de garantir les droits des minorités et la rotation des mandats des dirigeants, entre autres questions clés, et de proposer d’être un facteur de coordination et d’unité avec les chômeurs et les secteurs exploités et opprimés de la région de Neuquen et du reste du pays. Sur ce long et dur chemin, dans le cadre du marché capitaliste qui n’a cessé d’entourer et conditionner l’évolution de l’usine même si elle était sous contrôle des ouvriers, nous étions parfois majoritaires et parfois minoritaires, mais nous nous sommes toujours battus avec notre fraction lutte de classe contre les tendances à la bureaucratisation, sans faire de concessions sur notre stratégie au seul motif de garder des postes au sein du syndicat....

Ni l’une ni l’autre des deux ailes du PO ne remet en question la logique selon laquelle un « secrétaire général » du type de Grossi vaudrait plus que des minorités « lutte de classe » vraiment fortes dans les syndicats. Pour le PTS, au contraire, la priorité est au développement de courants militants dans les usines, les lieux de travail et les syndicats. Et cela a porté ses fruits, comme en témoigne, par exemple, le cas du syndicat de l’agroalimentaire où le PTS et le collectif lutte de classe qu’il anime, la liste Bordó (qui a mené des luttes emblématiques, comme celle de l’usine Kraft en 2009, de l’usine Pepsico en 2017, ou qui ont récemment lutté et empêché le licenciement des délégués combatifs par la direction), avec des victoires et des défaites, se maintient comme minorité dans le syndicat depuis des années.

Ainsi, partout où le PTS a du poids, il y a des courants militants, non seulement dans les syndicats mais aussi des courants de militants politiques ouvriers, ce qui contraste avec, par exemple, l’influence politique presque nulle du PO dans le secteur de l’industrie pneumatique, où le PO est censé avoir un travail politique important. C’est pourquoi, dans les discussions sur comment regrouper et coordonner l’avant-garde, le PO défend l’idée que la clé c’est toujours la prééminence de ses « secrétaires généraux », même s’il s’agit de bureaucrates péronistes contraires à l’indépendance de classe, et méprise par ce même biais la construction de courants lutte de classe à l’intérieur des syndicats, même lorsqu’ils représentent 20, 30 ou 40% du syndicat. Autrement, cela montrerait la faiblesse de sa construction militante dans le mouvement ouvrier.

Selon le PO, le PTS reculerait dans le mouvement ouvrier parce qu’il recule lors des élections professionnelles dans certains secteurs. La réalité est que les courants que nous animons avancent et reculent en fonction du moment de la lutte de classe et de la situation de chaque lieu de travail ou usine, mais quand ils reculent, ils restent des minorités avec une large influence dans l’aile gauche des travailleurs au sein des usines, avec des militants, des dirigeants et des groupes de travailleurs qui défendent leur tactique et leur politique au sein de la structure. A l’inverse, la stratégie du PO, revendiquée par ses deux fractions, conduit un jour à « diriger » un syndicat, comme avec Grossi, Macho, FOETRA ou le SOIP, et le lendemain, lorsque les bureaucrates finissent par rompre avec le PO, à repartir de zéro sans n’avoir rien construit.

Ce sont les courants véritablement lutte de classe, et dans une perspective révolutionnaire, qui, s’ils se développent avec suffisamment de force - une tâche que nous avons encore devant nous - seront la clé dans les moments décisifs pour pouvoir déployer de toute leur force à grande échelle la tactique du Front unique des travailleurs, telle que formulée par Lénine et Trotsky dans les congrès de l’Internationale communiste sous la formule « frapper ensemble, marcher séparément ». « Frapper ensemble » pour que la classe ouvrière puisse faire face aux capitalistes de manière unifiée, ce qui implique d’exiger que les directions réformistes se lancent dans la lutte. « Marcher séparément » parce que l’objectif stratégique est de gagner les ouvriers réformistes pour le programme révolutionnaire dans leur propre expérience avec leurs directions officielles. De cette façon, nous luttons pour que la majorité de la classe ouvrière lutte pour un gouvernement des travailleurs et du peuple exploité et opprimé.

Les pressions à l’adaptation au sein des mouvements de chômeurs et du mouvement étudiant

En ce qui concerne le mouvement de chômeurs, la fraction d’Altamira met en avant la nécessité d’un « plan de politisation qui permette de développer une forte conscience de classe et qui permette aux secteurs les plus conscients de devenir des militants de la IVème internationale ». De son côté, l’aile majoritaire au sein du PO lui répond que : « ce conseil, qui ne s’adresse qu’aux chômeurs, est marqué par un mépris de classe entretenu par le PTS et de nombreux médias aux mains des capitalistes. »

Ce débat démontre deux choses. D’abord, le fait qu’aucune des deux ailes du PO n’entend interroger l’essentiel de la pratique qu’il met en œuvre dans le mouvement de chômeurs depuis près de 20 ans. C’est à dire, une pratique qui repose sur l’acceptation de la forme que l’Etat a souhaité donner au mouvement de chômeurs et qui consiste en ce que chaque courant travaille avec l’Etat pour gérer les allocations au chômage. S’il allait au fond de la question, un bilan sérieux devrait souligner la façon dont, à travers ce mécanisme, les classes dominantes ont réussi à coopter la majorité du mouvement afin de maintenir la paix sociale et d’éviter qu’une lutte sérieuse pour l’emploi se mette en place.

C’est pour cette raison qu’au PTS nous avons toujours proposé une autre voie, ce qui nous amène au deuxième point qui concerne, évidemment, la façon dont notre position est caricaturée dans le débat du PO. Contrairement à ce qui est dit dans le débat fractionnel, le PTS n’a jamais « méprisé » le mouvement de chômeurs. Notre position a toujours été qu’en plus de la lutte pour un véritable emploi, il était nécessaire de créer un collectif unifié de chômeurs avec liberté de tendance en son sein. Cette proposition est contraire au modèle actuel, imposé par l’Etat, où chaque courant politique anime son propre collectif de chômeurs et gère, en lien direct avec l’Etat, les allocations qui leurs sont distribuées. La proposition que nous avons toujours faite au PTS est que les allocations soient auto-gérés collectivement, indépendamment de l’appartenance militante de chaque camarade chômeur à telle ou telle autre organisation. De cette façon, il s’agissait de délier la gestion des allocations de l’appartenance politique, afin de combattre le clientélisme que l’Etat cherchait à imposer au mouvement.

Sans une critique profonde de ces mécanismes étatiques, la simple propagande marxiste à l’intérieur de ces organisations pouvait difficilement faire émerger une fraction révolutionnaire. Sur cette question, il n’y a aucune différence entre les deux fractions du PO.

Concernant le mouvement étudiant, il est également nécessaire de souligner qu’aucune des deux fractions du PO ne met en question leur pratique des vingt dernières années.

Nous faisons ici référence au modèle « FUBA » [Fédération Universitaire de Buenos Aires, censée représenter près de 300 000 étudiants de l’Université de Buenos Aires] inauguré à partir de 2001, qui consiste à nouer des alliances opportunistes de tout type afin de garder le contrôle d’une organisation de masse, vidée de toute participation et auto-organisation étudiante, dédiée à la gestion de bars et de photocopieuses, et employant des centaines de militants en tant que permanents afin de gérer ces tâches administratives. Un modèle hérité de l’exemple de la Franja Morada, organisation universitaire de l’UCR [Union Civique Radicale, parti de centre-droit et membre du gouvernement à l’époque]. Il faut ainsi rappeler qu’aujourd’hui, sans que cela ne pose de problème à aucune des fractions du PO, cette organisation co-dirige la FUBA en alliance avec La Campora et la Mella [deux organisations ouvertement kirchneristes qui participent à la campagne pour Alberto Fernandez, candidat péroniste et de la principale force d’opposition patronale au président Macri lors des prochaines élections présidentielles].

Après toutes ces années, cette orientation a non seulement vidé et coupé la FUBA des bases étudiantes, mais elle n’a pas non plus permis au PO de développer un courant militant supérieur en nombre à celui de la Jeunesse du PTS, alors même que le PO prétend « diriger » le mouvement étudiant [à travers ces nombreuses alliances opportunistes avec des secteurs qui soutiennent ces modèles d’organisations et directement reliés à des partis patronaux].

A l’opposé de cette orientation, le PTS se bat pour un mouvement étudiant militant et auto-organisé en assemblées et avec des délégués élus à la base, qui cherche à unir ses luttes à la classe ouvrière. Ce n’est pas un hasard si les mobilisations – quand elles surviennent – se heurtent bien souvent aux pratiques de ces organes de représentations étudiants [y compris de ceux dirigés par le PO]. Dans les centres et fédérations, nous refusons les postes de permanents et cherchons à séparer l’administration des « services » nécessaires à la vie universitaire, du travail politique en proposant par exemple de tirer au sort l’ensemble des postes vacants pour ce type de tâches et en mettant en place des commissions de contrôle des comptes ouvertes et publiques.

Le véritable sens de l’agitation politique

Une des premières grandes batailles politiques de Lénine, que l’on retrouve dans le classique « Que Faire ? », visait à forger un journal commun pour l’ensemble de la social-démocratie russe, qui soit « comme une partie d’un gigantesque soufflet de forge qui attise chaque étincelle de la lutte de classe et de l’indignation populaire, pour en faire jaillir un immense incendie ». A l’époque, Lénine ne pouvait même pas rêver des moyens techniques dont nous disposons aujourd’hui pour nous adresser aux masses. Dès lors, pourquoi la gauche devrait-elle se limiter à s’adresser à un auditoire massif seulement tous les deux ans, à l’occasion des élections, et au travers des minuscules espaces que lui concèdent l’Etat et les médias dominants ?

Ce débat léniniste central est totalement absent dans la discussion menée au sein du PO. De notre point de vue, aujourd’hui il devient crucial de chercher à réduire au maximum l’écart qui existe entre le nombre de personnes qui militent dans les rangs de l’extrême-gauche (plusieurs milliers) et le nombre de voix que le FIT a obtenu aux élections (plus d’un million). Ne pas se consacrer à cette tâche a comme conséquence inévitable de tomber dans une pratique routinière, para-syndicale et électoraliste. C’est en ce sens que depuis 2014 nous impulsons le quotidien en ligne La Izquierda Diario, qui a déjà eu plus de 3 millions d’entrées mensuelles à certains moments. [4]. Il s’agit d’un outil à partir duquel nous entendons diffuser notre programme et nos idées dans de larges franges des travailleurs, du mouvement des femmes, de la jeunesse, en lutte contre les idéologies dominantes qui sont promues par les capitalistes au travers de leurs médias, de leurs universités et de diverses autres institutions. En particulier, nous souhaitons maintenir un dialogue permanent avec les plus d’un million de personnes qui ont voté pour le FIT, ainsi qu’avec toutes celles qui luttent. Dans ce cadre, nous cherchons à utiliser les techniques de communication les plus modernes, telles que les réseaux sociaux, au service des intérêts de la classe ouvrière et comme un moyen supplémentaire de faire de l’agitation et de la propagande au quotidien. Par ailleurs, nous avons lancé le programme de radio « El Circulo Rojo » qui est diffusé tous les dimanches par Radio Con Vos. Et outre, le journal du PTS fait également partie du réseau international de quotidiens en ligne La Izquierda Diario, qui est présent dans 12 pays et en huit langues (castillan, catalan, portugais, allemand, anglais, français, italien et une section en turc) et à partir duquel la Fraction Trotskiste-Quatrième Internationale (FT-QI), notre organisation internationale, mène des campagnes internationalistes et des discussions en permanence, en cherchant également à présenter les grands débats internationaux à nos lecteurs. Aucune attente passive d’une mise en mouvement des masses ne peut justifier que la gauche ne fasse pas tout son possible pour utiliser les moyens disponibles afin de présenter son programme et ses idées au plus grand nombre.

Internationalisme et méthode pour la reconstruction de la IVème internationale

La construction d’un parti révolutionnaire dans un pays est indissolublement liée à l’internationalisme et à la lutte pour faire émerger un parti international de la révolution socialiste, ce qui, pour nous comme pour le PO, passe par la reconstruction de la IVème Internationale. Le PO a ainsi lancé le MR-QI (qui est devenu la CR-QI), en appelant à l’époque à un regroupement d’organisations sur la base de l’adhésion à quatre points généraux [5]. Aucune des fractions n’interroge cette méthode. Or, nous considérons qu’il est impossible de construire un groupe révolutionnaire capable d’intervenir dans la lutte de classe simplement sur la base de principes généraux.

La CR-QI est ainsi restée quasiment paralysée depuis l’éclatement de la crise de 2008. Il a connu une rupture avec le PCL italien, un de ses principaux alliés des débuts, tandis qu’il s’est séparé de son groupe en Grèce, EEK, pour appeler à voter Syriza contre l’avis de son organisation en Grèce. Finalement, la situation est arrivée à un point de paralysie totale. Pourtant, le PO n’a tiré aucune leçon de cette expérience. Au contraire, il a continué sa dérive internationale en appelant à une conférence « Construisons l’internationale » en 2018 en collaboration avec un groupe néo-stalinien, le Parti Communiste Unifié de Russie (OKP). Là encore, ces faits ne sont interrogés par aucune des ailes du PO.

La FT-QI à laquelle appartient le PTS a toujours cherché à converger avec d’autres courants au niveau international. [6] Mais pour cela, nous reprenons la méthode utilisée par Trotsky dans les années 1930, qui consiste à se rapprocher d’autres groupes sur la base d’accords concernant les grandes questions stratégiques et programmatiques que la crise capitaliste met à l’ordre du jour, ainsi que sur la base de la pratique politique et de la lutte de classes. Nous revendiquons ainsi la remarque de Trotsky qui critiquait l’Internationale Communiste stalinisée qui « considère les grandes luttes du prolétariat seulement comme des événements objectifs, comme l’expression de la ‘crise générale du capitalisme’ et non comme l’expérience stratégique du prolétariat ». Ainsi, nous cherchons à trouver des accords non-diplomatiques, qui soient basés sur ces leçons de la lutte de classe et puissent servir pour l’action. 

Evidemment, il s’agit aujourd’hui d’une tâche à contre-courant. Pourtant, elle n’implique pas de tomber dans la paralysie ou dans les alliances opportunistes. Nous considérons au contraire que l’évolution de la FT-QI est une humble démonstration que cela est possible. Nous avons construit, avec un énorme effort militant, le réseau international de quotidiens en ligne, dont un certain nombre sont des références pour l’avant-garde de leurs pays respectifs. Nous nous sommes liés à la Fraction Internationaliste Révolutionnaire d’Italie, dont les militants sont issus de la jeunesse du PCL, ainsi qu’au CST du Pérou et à l’Organisation Socialiste du Costa-Rica. Nos camarades en France ont réussi à jouer, avec leurs modestes forces, un rôle remarqué dans le mouvement des Gilets jaunes, et différentes organisations de la FT ont évolué en nombre de militants et en influence, intervenant y compris électoralement comme au Mexique, au Chili ou au Brésil.

Il ne s’agit pas de s’envoyer des fleurs, mais de montrer qu’il est possible de maintenir une initiative au niveau international sur la base des phénomènes qui émergent de la situation actuelle. C’est pour éviter ce débat que le PO a inventé le « mythe » - défendu par ses deux ailes – que la FT-QI construirait des « partis larges », une stratégie qui est précisément au cœur de la crise de nombreuses organisations issues du trotskysme à l’échelle internationale. Le fondement de cette rumeur serait que le courant de la FT-QI en France, le CCR (dont le journal réalise près de 1,5 millions de visites mensuelles) est une tendance au sein du NPA. Or, le PO oublie de dire que le CCR lutte justement, à l’intérieur du NPA, contre le projet de « parti large » – c’est d’ailleurs pour ça qu’il n’a jamais voté les « principes fondateurs » du NPA – et pour la construction d’un parti révolutionnaire. [7]. Les deux ailes du PO soutiennent le même mythe à propos du courant de la FT-QI au Brésil, le MRT (qui possède également un journal qui a atteint jusqu’à 7 millions de visites mensuelles), en raison de sa demande publique d’intégrer le PSOL. Or ici, le PO oublie que le MRT l’a fait en expliquant ouvertement sa volonté de lutter à l’intérieur de l’organisation pour un programme et une stratégie révolutionnaire, ce qui explique que son entrée a été refusée par la direction majoritaire du PSOL.

Si ces inventions et ces discussions malhonnêtes n’affectent évidemment pas le PTS, elles sont en revanche dommageables pour le PO qui les utilise pour éviter d’aborder sérieusement la question de sa pratique internationaliste qui semble toujours plus dégradée.

Il n’y a pas de gauche révolutionnaire sans théorie marxiste

Ce que nous venons d’exposer au sujet de l’internationalisme, nous pouvons également l’appliquer à la question de l’élaboration théorique et à la lutte idéologique. Aucune des deux ailes du PO ne se demande si le recul sur ce domaine n’aurait quelque chose à voir avec la crise qu’ils traversent. Le Parti Ouvrier, par exemple, a pu avoir la maison d’édition El Yunque, qui a joué un rôle important dans la diffusion de l’œuvre de Trotsky à une époque. Cependant, la politique éditoriale du PO à l’heure actuelle est quasiment inexistante, sans qu’il y ait pour autant une raison « objective » pour expliquer cela. Si aujourd’hui nous trouvons les œuvres de Trotsky dans les principales librairies, c’est notamment grâce à l’effort, depuis un peu plus de vingt ans, de la maison d’édition Ediciones IPS- CEIP, animée par le PTS, qui a également un siège au Mexique.

Les deux fractions du PO se disputent également pour savoir laquelle des deux représente au mieux la tradition des années 70 de ce courant, même si plus de 40 ans après le PO n’a toujours pas de bilan de la poussée ouvrière de ces années-là. Tout en étant un courant bien plus jeune, le PTS a publié l’ouvrage Insurgencia Obrera en la Argentina (Insubordination ouvrière en Argentine, NdT) par Ruth Werner et Facundo Aguirre, dans lequel nous développons un bilan profond de cette période. Dans les documents du PO qui ont été rendus publics, on trouve également un débat tendu autour de certains aspects partiels en ce qui concerne la politique envers le mouvement de femmes. Mais la réalité est encore une fois que le PO n’a aucune élaboration théorique sur le féminisme socialiste, alors qu’il s’agit d’une réflexion de premier ordre pour songer à une quelconque intervention cohérente au sein de l’important mouvement de femmes en cours actuellement. En ce qui nous concerne, nous avons cherché depuis quelques années à répondre à cette tâche avec la publication de l’ouvrage Du Pain et des Roses d’Andrea D’Atri (aujourd’hui traduit en italien, portugais, français et allemand). Cela a été primordial pour donner des fondements solides au collectif Pan y Rosas qui est aujourd’hui le principal collectif féministe socialiste d’Argentine et qui est également présent dans 13 autres pays. Et nous pourrions en dire de même sur le terrain de la stratégie, de la théorie politique, de l’histoire du mouvement ouvrier ou encore des débats théoriques actuels, etc. [7]

En somme, il n’y aura pas d’avancée de la gauche révolutionnaire sans répondre depuis le marxisme aux principaux défis actuels, en développant donc les armes de la critique.

Le parti dont nous avons besoin

Pour conclure, nous souhaitons faire référence à une réflexion de Pablo Stefanoni à propos de la crise du PO. Selon lui, « nous pouvons constater des changements sociologiques au sein du PO, notamment en raison de sa croissance dans les universités (secteur lié à Solano, de la fraction majoritaire) et dans le mouvement piquetero et dans les quartiers (Pitrola, également de la fraction majoritaire), en plus de sa participation active au sein du mouvement de femmes (Romina dal Pla, Vanina Biasi, aussi de la fraction majoritaire actuelle). Le leadership personnaliste d’Altamira est utile pour un petit parti de cadres ultra-déterminés, mais devient un obstacle pour un parti plus grand. Ce n’est pas un hasard que la nouvelle direction ait accusé Altamira d’être messianique et sectaire… ».

Si l’on suit ce schéma, on dirait que la crise du PO se résume au sectarisme d’Altamira – selon la logique de Stefanoni, on devrait parler d’ « orthodoxie marxiste » -, qui a certes été utile lorsqu’il s’agissait d’un petit groupe, mais qui devient un obstacle pour que ces différents « secteurs » continuent de grandir, ce qui permettrait en même temps de construire un parti plus grand.

Tout au long de cet article, nous avons essayé de démontrer précisément tout le contraire. Non seulement ce que propose Altamira est loin d’être « sectaire », si l’on parle de politique, mais c’est précisément ce modèle de parti qui est à l’origine de la crise du PO et que Stefanoni voudrait considérer comme une avancée. Si la gauche révolutionnaire risque de « s’effondrer », comme aime bien rappeler Altamira, ce n’est pas en raison de la perte d’un espace électoral. Ce risque est plutôt dû à l’adaptation de son programme et de sa théorie (ou plutôt à l’absence de théorie), au fait de céder aux pressions de l’Etat, notamment à travers la gestion de l’assistance sociale au sein du mouvement de chômeurs, l’adaptation à la structure des syndicats tels qu’ils sont à travers des accords stratégiques avec des secteurs qui ne défendent pas l’indépendance de classe, ou encore à travers l’adaptation à l’organisation du mouvement étudiant avec la gestion de « services », ou au parlementarisme avec l’utilisation des sièges au parlement de manière déconnectée de la lutte de classes. Dit autrement, adapter les structures du parti à celles de l’« Etat élargi ». En ce qui nous concerne, il s’agit, au contraire, d’utiliser tous les moyens possibles mais en maintenant une indépendance vis-à-vis de l’Etat (dans le sens « intégral » de Gramsci), seule manière de maintenir l’indépendance de notre programme et de notre stratégie.

Le FIT, et nous espérons aussi le FIT-unité qui sera présent aux prochaines élections présidentielles, représente aujourd’hui un pôle important dans la lutte pour l’indépendance de classe. Mais par rapport aux tâches que nous avons devant nous, surtout avec l’approfondissement de la crise et probablement aussi de la lutte de classes, nous avons besoin d’aller au-delà et de construire un véritable parti révolutionnaire. Ce parti devrait chercher à organiser une partie des centaines de milliers de travailleurs, de femmes et de jeunes qui soutiennent aujourd’hui le Front de Gauche et des Travailleurs, avec l’objectif d’avoir à l’avenir un poids décisif dans les prochains affrontements de classe.

C’est en ce sens que nous proposons d’avancer dans la construction d’un parti socialiste unifié de la gauche révolutionnaire, des travailleurs, clairement délimité du réformisme et de l’ « anticapitalisme » en général. En somme, un parti pour la lutte des classes avec un programme et une stratégie révolutionnaire. Cette proposition n’est pas une manœuvre de notre part, comme affirme le PO dans certains de ses documents. Les discussions et débats que nous avons cherché à développer de manière synthétique tout au long de cet article vont au-delà de la crise actuelle du PO. Ils reviennent au contraire à poser quelques problèmes fondamentaux que tout processus sérieux d’unification de la gauche révolutionnaire devra aborder afin de mettre sur pied un parti révolutionnaire en Argentine et de lutter pour un parti international de la révolution sociale.

[1] Dans l’article La crise nationale et la démarche d’une assemblée constituante, nous avons débattu avec le PO sur la signification de la proposition d’une assemblée constituante et de son articulation avec le mot d’ordre de "gouvernement ouvrier", qui pour nous fait référence à un gouvernement des travailleurs et du peuple imposé par la mobilisation des exploités et des opprimés, qui dissolve les forces répressives actuelles garantes de l’ordre capitaliste pour les remplacer par les travailleurs qui prennent en charge leur propre autodéfense afin de garantir les bases d’un nouvel ordre, où une assemblée nationale de conseils des travailleurs et du peuple pauvre gouverne avec des députés élus sur les lieux de travail ou du territoire.

[2] En ce sens, le PTS a fait cette année de l’agitation sur les réseaux sociaux au travers d’une vidéo en faveur d’un gouvernement des travailleurs qui a été vue plusieurs millions de fois.

[3] Selon Similar Web qui compare les visites sur différents sites, le journal en ligne du PO reçoit mensuellement un peu moins de 200.000 visites, celui du Nouveau MAS entre 50 et 70 000. En ce qui concerne le MST ou Izquierda Socialiste, c’est encore moins.

[4] Ces principes sont : “l’actualité de la révolution socialiste et de la dictature du prolétariat, la lutte contre la collaboration de la classe, la nécessité de la révolution sociale et/ou politique dans les Etats ouvriers et une stratégie de lutte contre le capitalisme basé sur un programme de revendications transitoires.

[5] De fait quand en 2004 la conférence du MRQI a eu lieu à Buenos Aires, nous avons proposé de réaliser une réunion commune avec la FT qui organisait alors sa conférence au même moment. La réponse fut négative et, à la place, le PO invita Raul Castells.

[6] A la différence des militants du PO en France qui sont membres du NPA de façon acritique, sans même proposer de publication propre.

[7] Ces derniers temps, nous avons essayé de contribuer humblement avec cette importante tâche avec la publication de Stratégie Socialiste et Art Militaire d’Emilio Albamonte et Matias Maiello ; Hégémonie et Lutte de Classes et Le Marxisme de Gramsci de Juan Dal Maso ; Sortir du FMI et Le labyrinthe de l’économie de Esteban Mercatante ; Zanon. L’usine sans patrons de Raul Godoy ; Villazo. La Gran Gesta Obrera de Villa Constitucion de Octavio Crivaro ; ou encore Cent ans d’histoire ouvrière en Argentine de Alicia Rojo, Josefina Luzuriaga, Walter Moretti et Diego Lotito, parmi d’autres publications. A cela s’ajoute la publication de la revue hebdomadaire Ideas de Izquierda dans laquelle nous essayons constamment d’aborder les principaux débats idéologiques de l’actualité.




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