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Elections primaires

Argentine. La droite néo-libérale subit une raclée électorale

Lors des primaires en Argentine, la rude défaite pour le président sortant signe la victoire du peronisme comme expression de l’opposition populaire à l’austérité.

mardi 13 août

Après 3 mois de campagne électorale et dans le contexte d’une crise économique naissante marquée par une économie au point mort, une forte inflation, une augmentation de la précarité, la dévaluation de la monnaie et le retour du Fond Monétaire International (FMI) dans les affaires nationales, Mauricio Macri, le président sortant, essuie une défaite d’envergure face à l’opposition péroniste. Les dits « marchés » ont su se faire entendre dès le lendemain en faisant exploser le cours du dollar face au peso. La gauche anticapitaliste et socialiste quant à elle, est réunie dans le Front de Gauche et des Travailleurs - Unité (FIT-U), une alliance électorale inédite du trotskisme argentin, le Mouvement Socialiste des Travailleurs (MST) ayant rejoint le FIT composé principalement du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), du Parti Ouvrier (PO) et de la Gauche Socialiste (IS). Cette candidature autour de Nicolas del Caño, dirigeant du PTS, enregistre près de 800 000 votes, arrivant en quatrième position dans un scénario hautement polarisé entre deux options bourgeoises.

Encore une fois, les instituts de sondage se sont totalement plantés. Aucun sondage n’avait prédit une telle déroute pour la coalition au pouvoir. Et cela dans l’ensemble du pays. Ni même le plus enthousiaste des peronistes ne pouvait imaginer un tel écart entre les deux partis. La presse locale parle déjà de la « longue transition » (les élections d’octobre et la passation du pouvoir en décembre) qu’attend le pays et se questionnent sur les intentions de chaque bloc pour garantir la stabilité économique et politique pour les prochains mois.

Même si les élections primaires obligatoires en Argentine ne définissent rien concrètement, la défaite de Macri et l’écart vis-à-vis de l’opposition peroniste semble irréversible d’ici octobre. Cette défaite est aussi un coup dur pour ses alliés régionaux (à commencer par le réactionnaire président brésilien Jair Bolsonaro) et internationaux comme le FMI et Donald Trup lui-même qui avaient parié sur Macri. Tout cela remet en doute la force du dit « tournant à droite » du continent, même s’il reste à voir quelle sera l’attitude des peronistes qui pour le moment ont mené une campagne très conciliatrice vis-à-vis des créanciers internationaux.

Les faiblesses du « tournant à droite » en Amérique latine

La victoire de Mauricio Macri il y a 4 ans était censée représenter, pour de nombreux éditorialistes, l’avancée d’une nouvelle hégémonie politique incontestable de la droite en Amérique Latine. Cependant, les résultats économiques de sa politique d’ouverture du pays aux marchés internationaux combinés à un changement de paradigme économique à échelle internationale et la fuite de capitaux a eu des conséquences désastreuses sur la vie quotidienne des travailleurs et des couches populaires du pays. Et, de cette façon, le capital politique dont il disposait après l’érosion des gouvernements kirchneristes, s’est littéralement évaporé en quatre ans.

Les primaires présidentielles et législatives positionnent Macri et son espace politique avec un très faible score de seulement 32.30% de l’électorat face aux 47,37% de son opposant péroniste Alberto Fernandez, accumulant des défaites dans des provinces extrêmement stratégiques comme celle de Buenos Aires où María Eugenia Vidal, actuelle gouverneure, était censée représenter la meilleure offre électorale de la droite.

Après la crise des 14 et 18 décembre 2017, lors de la proposition de vote de la réforme des retraites (qui a donné lieu à des affrontements importants entre la police et des manifestations massives), le plan libéral orthodoxe du gouvernement a subi un grand revers et Macri a dû demander un prêt au FMI pour éviter un défaut de paiement. Cependant, ce prêt record, qui a servi à financer la fuit de capitaux du pays, imposait au gouvernement argentin d’appliquer de dures contre-réformes antipopulaires.

Mais cette politique ne répondait pas au rapport de forces réel entre les classes. Et même si le niveau de lutte de classes reste faible (pour le moment) dans le pays, cette situation s’est exprimée de façon déformée à travers le vote pour l’opposition kirchneriste qui canalise les envies populaires de se débarrasser de Macri, et en même temps, nourrit les illusions de retrouver une situation économique un peu plus favorable de la main des kirchneristes.

Face à ces résultats, ce n’est pas seulement le gouvernement Macri qui risque de devoir faire face à une crise très profonde pour faire survivre son administration jusqu’à octobre, mais c’est aussi un changement brusque qui aura des conséquences décisives pour l’équilibre du sous-continent. En effet, pour Jair Bolsonaro comme pour le reste de la droite régionale, le signe d’une crise d’un allié régional, et ce malgré l’appui ouvert et même abusif de la part de l’impérialisme américain et des capitaux étrangers représente un danger de déstabilisation politique mais aussi financier. Jusqu’à octobre, ce sont 2 mois de liberté de déstabilisation qui sont offerts aux marchés financiers et qui ont déjà abouti, ce lundi matin, en moins d’une heure, à une dévaluation du peso, et donc des salaires de plus de 18%. Entre ce type de coups de dévaluation et la chute des actions argentines à Wall Street, les prochains mois annoncent une particulière instabilité économique et financière. Et, bien sûr, nous ne pouvons pas écarter la possibilité que cette défaite électorale de la droite argentine soit interprétée par la classe ouvrière comme un signal pour sortir dans la rue et exiger ce qu’elle considère comme ce qui lui correspond, et ce malgré l’alliance du péronisme avec les pires secteurs de la bureaucratie syndicale.

Une alliance exceptionnelle du peronisme

Devant une crise de plus en plus forte pour des secteurs massifs de la population, à travers la perte de valeur du peso, la hausse des prix et la mise en place de réformes d’austérité violentes, le gouvernement de Macri a vu se composer une alliance inédite des principaux dirigeants du péronisme historique avec le kirchnerisme de Christina Kirchner, l’ex-présidente.

Comme voie de cooptation par le régime argentin du mécontentement généralisé envers le gouvernement, mais aussi de la part du mouvement des femmes, la figure de Alberto Fernandez doit représenter l’alliance de secteurs extrêmement réactionnaires du péronisme (comme Sergio Massa, qui propose la militarisation des quartiers populaires, des représentants anti-IVG , tout comme les différents alliés du gouvernement Macri qui auront soutenu toutes ses lois d’austérité au parlement) avec la dite opposition kirchnériste.
Cette alliance, avant tout basée sur la nécessité de montrer aux marchés internationaux des preuves de gouvernabilité s’est exprimée à travers de nombreux messages d’accalmie à la population, invitant à être patient jusqu’au changement de gouvernement, en alliance avec les principales bureaucraties syndicales, afin de construire un “nouveau pacte social”. Alberto Fernandez, l’offre de la “modération” que propose le péronisme aura réussi à obtenir une importante victoire tactique. Son principal objectif sera la négociation ouverte avec le FMI pour la mise en place de son plan d’appauvrissement général des larges couches de la population.

Malgré la comparaison que souhaitent construire les kirchneristes avec 2003, et une situation de croissance économique qui a suivi la crise de 2001 du fait de conditions internationales exceptionnelles, à travers l’augmentation des prix des matières premières et produits agricoles comme le soja, la situation actuelle à échelle internationale est évidemment extrêmement complexe.

Une bonne élection de l’extrême gauche malgré une polarisation réactionnaire

De son côté, la gauche anticapitaliste et socialiste regroupée autour du Front de Gauche et des Travailleurs - Unité (FIT-Unidad) aura su défendre son espace politique de 2015, en récupérant un peu plus de 700 000 votes et en se retrouvant à la 4ème place. Dans le contexte d’une élection particulièrement polarisée par les illusions de la population à voir un recul de la crise grâce à un changement opportun de gouvernement, le FIT-U se pose comme une alternative politique qui aura su se maintenir depuis sa naissance en 2011 et renforcer un secteur politique autour de lui, à travers les grands critères programmatiques de l’indépendance de classe, l’internationalisme et l’unité de la classe ouvrière.

Seule force au parlement à défendre de manière unifiée l’avortement légal, sûr et gratuit, le FIT-U a surtout réussi à construire une importante campagne dans la jeunesse afin de construire une alternative anticapitaliste et socialiste aux plans d’austérité du FMI et des capitalistes. À travers différentes expression de sa campagne, le FIT-U représente avant tout une extrême-gauche qui rejette la démagogie et s’est proposé à préparer un large secteur de travailleurs, de femmes et de jeunes pour faire face la crise à venir.

Les plus de 700 000 votes pour Nicolas del Caño sont un message ouvert adressé aux patrons alors que se profile un futur proche d’approfondissement brusque de la crise économique. Ces voix expriment le refus dans la rue comme au parlement, d’accepter les conditions d’austérité que propose le FMI, en refusant sa dette illégale, illégitime et frauduleuse. D’ici octobre, son principal objectif sera avant tout de lancer une grande campagne qui puisse incarner ce message, renforçant le vote pour Nicolas del Caño tout en impulsant en particulier la candidature de Myriam Bregman aux législatives de Buenos Aires, où l’extrême-gauche a historiquement été absente depuis plus 30 ans.

La gauche anticapitaliste aura donc pour défi de se renforcer non seulement électoralement, mais aussi, à travers l’impact de son programme, avec des pans entiers de la population afin de préparer les bases d’une réponse populaire et de la classe ouvrière aux plans d’austérité en cours d’élaboration par le futur gouvernement et le FMI. Cela impliquera avant tout le soutien d’un programme clair d’indépendance de classe et de rupture avec le FMI et les capitaux étrangers, dans les lieux de travail, d’étude et dans les différents mouvements sociaux comme celui des femmes. En défense d’un programme de rupture avec la dette externe et la dépendance du pays, la nationalisation du système bancaire argentin pour empêcher la fuite des capitaux, tout comme la monopolisation du commerce extérieur.

Crédit photo : JUAN MABROMATA / AFP.




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