A la veille de la défaite de Mauricio Macri

Argentine. La droite sur le départ, et après ?

Jean Baptiste Thomas

Argentine. La droite sur le départ, et après ?

Jean Baptiste Thomas

Dernière ligne droite dans la campagne pour la présidentielle et le renouvellement partiel des chambres, en Argentine. La droite est en passe de dévisser. Que faut-il attendre de la victoire annoncée d’Alberto Fernández et du retour de Cristina Kirchner ?

L’Argentine, troisième économie latino-américaine derrière les deux poids lourds que sont le Brésil et le Mexique, s’apprête à se rendre aux urnes. Les élections présidentielles et législatives du dimanche 27 octobre sont importantes à analyser d’un point de vue continental et international. Tout d’abord parce qu’après quatre années de gouvernement conservateur, qui prétendait durer et incarner, localement, la « lame de fond » des droites régionales après la vague progressiste des années 2000, Mauricio Macri, le président sortant, risque d’être éjecté de la course à la présidentielle dès le soir du premier tour, même s’il ne quittera la Casa Rosada, le siège de l’exécutif, qu’en décembre. Le second élément, c’est que le candidat péroniste, Alberto Fernández, fait la course en tête, soutenu par un large secteur des classes populaires qui n’en peuvent plus du macrisme et de sa politique d’austérité. Le seul problème, c’est que les expectatives de cet électorat risquent bien d’entrer en collision avec la réalité bien plus prosaïque de la politique économique et sociale que Fernández s’apprête à mettre en œuvre, lui qui multiplie les déclarations apaisantes et consensuelles après avoir rendu public un programme qui ferait pâlir d’envie un social-libéral européen. Fernández, par ailleurs, continue à maintenir une position des plus ambigües sur la question de l’IVG, dans un pays où le mouvement des femmes est extrêmement actif. Parallèlement, il promet de favoriser le « développement durable » tout en étant très proches des entreprises minières, pétrolières et de l’agro-industrie. Si l’on regarde, maintenant, ce cadre plus général à la lumière de la situation équatorienne où, après douze jours de mobilisation, les masses populaires ont réussi à faire reculer un président dit de gauche mais qui, dans les faits, applique une politique dictée par l’orthodoxie néolibérale du FMI, on comprend que certains puissent être inquiets quant à la façon dont Fernández compte s’y prendre, et ce d’autant plus si le « mauvais exemple équatorien » essaime sur le continent. Enfin, dans ce panorama général, il faut rajouter un ingrédient, minoritaire, électoralement, mais loin d’être marginal dans les combats actuels et à venir, sur les lieux d’étude et de travail et très actif, également, sur le terrain idéologique : la présence, dans ces élections, d’une coalition électorale trotskyste, le Front de Gauche et des Travailleurs – Unité, bien décidée à ce que ses futurs élus soient des tribuns et des relais des luttes et que, si les contradictions s’approfondissaient et un « scénario à l’équatorienne » se présentait (comme cela s’est déjà produit, dans le passé, en Argentine, en décembre 2001, par exemple), alors les révolutionnaires soient en capacité de représenter, réellement, une alternative politique consolidée et en capacité d’intervenir.

Chronique d’une défaite annoncée

Tout porte à croire, donc, qu’il ne sera même pas nécessaire d’organiser un second tour, tant Macri semble incarner à lui seul la « chronique d’une défaite annoncée ». La loi électorale argentine prévoit en effet qu’avec plus de 45% des voix ou un différentiel de dix points entre les deux principaux candidats, ce soit le premier qui remporte le scrutin sans nécessité d’organiser un ballotage. Dans les sondages, Macri est donné grand perdant avec quinze à vingt points derrière Fernández, une véritable humiliation pour celui qui prétendait être arrivé au pouvoir pour durer, en 2015, ouvrant la voie aux Bolsonaro, aux Piñera et autres Duque. Quatre ans après, c’est un autre discours qu’il tient, même si la rhétorique continue d’être imbue de cette assurance et de cette arrogance propres au patronat et à l’oligarchie argentine qui organise ses meetings dans les quartiers les plus chics de la capitale et dont Macri est issu. L’explication d’un tel déclin dans l’opinion publique, qui s’est accéléré à partir du mois de mai 2018, lorsque la monnaie nationale, le peso, a commencé à dévisser, est avant tout liée à un contexte économique récessif dans lequel l’Argentine est enlisée depuis deux ans.

Tout se présente, sur un mode farcesque, comme une répétition de la fin de la seconde présidence de la péroniste Cristina Kirchner, aujourd’hui numéro 2 du ticket donné pour favori et conduit par Fernández : sur fond de crise économique, la coalition majoritaire se délite et perd ses derniers appuis, y compris au sein de sa propre base sociale de référence. La seule différence, et elle est de taille, dans la mesure où elle indique l’accélération de l’usure en politique, c’est que Macri n’a tenu en place que quatre ans, contre douze pour Nestor puis Cristina Kirchner. Tout se passe, enfin, comme s’il s’agissait d’une confirmation de la boutade de James Carville, « it’s the economy, stupid ! », pour expliquer la victoire de Bill Clinton lors de la campagne de 1992 contre George Bush père, ce dernier étant sorti renforcé de sa victoire lors de la première guerre du Golfe de 1991 mais affaibli, en revanche, par un contexte économique difficile qui avait fait se tourner les électeurs étatsuniens vers le candidat démocrate. La différence, est que non seulement Macri n’a gagné aucune guerre mais qu’il est sorti perdant de toutes les batailles qu’il avait promis de mener, ne réussissant ni à faire reculer la pauvreté (qui avoisine les 35%), ni à juguler l’inflation (53,5% sur les douze derniers mois, derrière le Venezuela et le Zimbabwe) et encore moins à relancer l’économie (qui a chuté, sur deux années consécutives, de 5%). Dans un tel contexte récessif et face à un président manquant sérieusement, de l’avis de tous, de charisme et d’envergure, il n’a pas été difficile au candidat d’opposition, Alberto Fernández, de montrer les incohérences entre le discours du président sortant et la réalité vécue par des millions d’Argentins. Ce faisant, néanmoins, Fernández s’est bien gardé, que ce soit dans le premier débat télévisé présidentiel du 13 octobre ou dans ses déclarations ou meetings, d’analyser la façon dont cette situation dégradée est également l’héritage des douze années de gestion kirchnériste avec laquelle il a étroitement collaboré entre 2003 et 2008.

La question de la dette et ses répercussions très concrètes

Comment une économie qui pourrait, de par sa capacité de production agricole, donner à manger à 440 millions de personnes, soit dix fois plus que la population argentine, se retrouve-t-elle, aujourd’hui, dans une telle situation, avec, selon la Banque Mondiale, une pauvreté urbaine qui dépasse les 35% et une pauvreté infantile qui frôle les 55% ? Au cours des dernières semaines, la présidence a fait voter une « loi d’urgence alimentaire » pour répondre aux situations de dénutrition les plus criantes dont les images, dans le passé, avaient fait le tour du monde au début du siècle et préannonçaient la crise sociale et politique de décembre 2001. C’est, néanmoins, la totalité des priorités dans les orientations macroéconomiques qui devraient être inversées, à commencer par celles vis-à-vis de la question de la dette.

Cette question est revenue au centre des discussions en Argentine à partir du moment où le niveau de financement de son remboursement est redevenu extrêmement précaire, complété par des phénomènes de fuites de capitaux, à partir de mai 2018. C’est Macri, en arrivant à la présidence, qui a choisi de relancer la machine de la dette. Pour ce faire, il a payé, rubis sur l’ongle, les sommes toujours réclamées depuis le défaut de paiement de 2001 par les « fonds vautour », du nom de ces conglomérats financiers ayant refusé de renégocier l’échelonnement et la restructuration de la dette sous les Kirchner, en 2005 et en 2010. Ce « geste » en direction des secteurs les plus avides du capital financier international s’est fait avec le soutien d’une partie de ceux qui se trouvent, aujourd’hui, derrière Fernández, en l’occurrence les barons provinciaux du péronisme et une fraction dissidente de droite, « rénovatrice », conduite par Sergio Massa, un poids-lourd de la coalition actuelle. Ce faisant, l’Argentine a de nouveau pu accéder au marché international de capitaux, s’endettant à nouveau et se voyant rapidement contraint de négocier avec le FMI un prêt stand-by d’une ampleur inédite dans l’histoire.

La dette argentine, cependant, est irremboursable, illégale et illégitime. Cela n’empêche pas l’ensemble des candidats à la présidentielles, à l’exception de Del Caño, de s’engager – avec des calendriers différents et des nuances sur la forme – à la payer. Illusoire, donc, de penser qu’il sera un jour possible de rembourser cette dette dans la mesure où le pays est obligé de contracter de nouveaux prêts pour rembourser les traites et les intérêts de la dette et ne pas tomber en défaut de paiement. Il s’agit, par ailleurs, d’une dette illégale dans la mesure où sa consolidation remonte à la dernière dictature en Argentine, notamment lorsque les militaires ont choisi, au début des années 1980, d’étatiser la dette privée, pour le plus grand bénéfice du patronat local dont est issue la famille Macri. Il s’agit, enfin, d’une dette illégitime dans la mesure où la rembourser implique de tailler dans les budgets de la santé, de l’éducation et d’intensifier les mesures austéritaires. C’est en ce sens que l’on pouvait lire sur les banderoles présentées par les mouvements de piqueteros, les chômeurs organisés, les mouvements sociaux combatifs ainsi que le syndicalisme de base, au cours des manifestations en plein centre de la capitale, au mois d’août et en septembre, que « la dette est vis-à-vis du peuple et non vis-à-vis du FMI ». En effet, la population n’a jamais vécu aussi mal et cette question de la dette se couple à d’autres problèmes, macro-économiques et intra-économiques à l’instar de la fragilité structurelle du pays, de sa haute dépendance aux exportations et de la question, double, de la dévaluation, décidée par l’Exécutif en août, et de l’inflation, galopante. Sur le marché officiel, le dollar est aujourd’hui à 60 pesos, un taux « satisfaisant » selon Fernández, alors que cela a signifié la liquidation d’un tiers des revenus des ménages en quelques mois. Pour les plus exposés, comme les retraités, la pension minimale n’atteint pas même les 13.000 pesos mensuels alors que, selon les chiffres officiels, elle devrait être, au moins, de 38.000 pesos pour couvrir l’ensemble des besoins de base d’une personne âgée. Les enfants, également, sont les grandes victimes de cette situation, avec des centaines de milliers d’entre eux qui vont à l’école, chaque matin, sans avoir pu manger. Les salaires, eux, sont très en retard sur l’inflation, qui dépasse les 50%, voire davantage dans le cas des produits alimentaires (57%), avec 100% sur les produits laitiers.

Dans ce cadre, Macri tente, tant bien que mal, d’éteindre l’incendie en adoptant des mesures de « populisme d’urgence », en distribuant des aides exceptionnelles aux fonctionnaires ainsi qu’aux familles recevant les allocations familiales (AUH). Mais c’est à peine suffisant pour arriver au bout de la première semaine du mois. Dans le cadre de cette économie conditionnée par le FMI, la subordination est acceptée par l’ensemble des candidats, à l’exception de Nicolás Del Caño, pour le Front de Gauche et des Travailleurs – Unité, la coalition électorale d’extrême gauche qui rappelle que « même si Macri est sur le départ, le FMI et l’austérité, eux, resteront avec Fernández ».

Qui se cache derrière Fernández ?

Indépendamment de « l’aile progressiste » de sa coalition, qui englobe la totalité de la gauche réformiste argentine, allant de la jeunesse kirchnériste, avec l’organisation La Cámpora, jusqu’aux maoïstes en passant par le PC et les secteurs catholiques « de gauche » qui suivent le Pape François et sont souvent très hostiles à l’IVG, c’est le Frente de Todos, dans son ensemble, qu’il faut considérer, pour comprendre la dynamique politique qui devrait être mise en place après que Fernández prendra ses fonctions, en décembre. Selon les analystes politiques les plus conservateurs (ou de mauvaise foi), ce serait la gauche et Cristina Kirchner qui conditionneraient Fernández, faisant de lui un futur président « de centre-gauche ». Au-delà des taxinomies, qui, souvent, sont très imprécises, pour y voir plus clair il faut s’intéresser non seulement à son programme, des plus modérés, mais également aux secteurs clef qui soutiennent sa candidature et qui se retrouvent parmi les puissants gouverneurs de provinces dirigées par le Parti Justicialiste (péroniste), ainsi que du côté des cadres du mouvement de Sergio Massa dont le courant, Fuerza renovadora, a étroitement été associé aux principales décisions du macrisme au cours des quatre dernières années.

Le dernier grand meeting de Fernández s’est tenu à Santa Rosa, capitale de la province agro-exportatrice de La Pampa, le 17 octobre, un jour important pour l’Argentine car passé à l’histoire comme « Journée de la Loyauté péroniste », depuis 1945. A la tribune, la plupart des gouverneurs provinciaux et plusieurs éléphants de la coalition, ceux-là même qui, dans le passé, ont voté 180 des 250 projets de loi présentés au cours de la dernière mandature par le macrisme, au Parlement et au Sénat, où la droite n’avait pas la majorité. Parmi ces gouverneurs, plusieurs, sur la question de l’austérité, de la destruction environnementale et de l’extractivisme ou du droit des femmes, indiquent ce que sera la politique à venir, après décembre.

Mariano Arcioni, gouverneur de la province de Chubut, dans le sud du pays, fait face depuis maintenant près d’un mois à une grève dure des enseignantes et enseignants du primaire qui réclament le paiement des arriérés de salaire des fonctionnaires provinciaux, gelés pour payer la dette provinciale. Arcioni, un proche de Massa, n’a pas hésité à mobiliser les gros-bras de la bureaucratie du syndicat pétrolier, dans cette province riche en hydrocarbures, pour enfoncer les piquets des instituteurs et institutrices grévistes qui bloquaient certains axes routiers et puits de pétrole, début septembre. A l’instar des principaux dirigeants syndicaux péronistes, Jorge Loma Ávila, responsable de l’opération, est un soutien de Fernández. Côté agro-business, Fernández n’est pas en reste non plus, lui qui ne parle que de « développement durable » dans ses meetings de campagne. Son grand-ami dans la province d’Entre Ríos est le gouverneur, Gustavo Bordet. Homme de confiance des grands producteurs de soja (la province étant l’une des principales productrices en Argentine, troisième exportateur mondial), Bordet est également un grand ami de la petite enfance. Parmi ses derniers décrets, un, notamment, a retenu l’attention, dans une province où les taux de mortalité par cancer sont jusqu’à 40% supérieurs à d’autres régions du pays : la possibilité d’épandage aérien de pesticides, dont le glyphosate, sur les champs de soja à 500 mètres des écoles (alors que la loi prévoit un kilomètre de distance de sécurité), et à 100 mètres, lorsqu’il s’agit d’épandage mécanique par tracteur. José Luis Gioja est un autre personnage en vue dans la campagne de Fernández. Il s’agit de l’ancien gouverneur de la province andine de San Juan au moment de l’une des pires catastrophes écologiques qu’a connues le pays ces dernières années, en septembre 2015. Dans la mine à ciel ouvert de El Veladero, un million de litres d’eau contaminée au cyanure a été déversé dans le réseau hydrique, avec des conséquences dans tout le piémont andin et les provinces avoisinantes. Le responsable de cette catastrophe, la multinationale canadienne Barrick Gold, continue à être un « modèle de développement durable, basé sur les accords sociaux [avec les communautés et le monde du travail] » selon Fernández, qui a fait campagne dans la province début octobre. L’autre grand allié du futur président n’est autre que Juan Manzur, gouverneur de la province de Tucumán, dans le centre du pays. Il s’agit d’une région où l’on enregistre les niveaux les plus élevés de travail informel et précaire chez les jeunes et chez les enfants, des taux de pauvreté supérieurs à la moyenne nationale et, lié pour partie à ce contexte, un niveau très élevé de grossesses non désirées chez les jeunes filles, conséquences de violences sexuelles. Partisan des « foulards bleu-ciel », les anti-IVG qui pullulent dans les listes du Frente de Todos, Manzur a ainsi forcé dernièrement une petite fille de onze ans à accoucher d’un enfant, sa grossesse étant pourtant liée à un viol et pouvant, selon les termes de la loi actuelle, être interrompue. La « loyauté » des proches de Fernández a donc davantage à voir avec l’austérité et ce que l’on appelle, en Argentine, « l’agro-power » et l’extractivisme, ainsi qu’avec les secteurs les plus rétrogrades de l’Eglise catholique et des Eglises évangélistes, qu’avec le monde du travail qui votera pourtant dans sa majorité pour le Frente de Todos par rejet de Macri.

Et Kirchner, dans tout ça ?

C’est donc à droite, et bien à droite, que se trouve le barycentre de la coalition qui arrivera en tête des élections présidentielles et législatives en Argentine. Cristina Kirchner, veuve de Nestor Kirchner, président entre 2003 et 2007, et elle-même cheffe de l’exécutif à deux reprises entre 2007 et 2015, est la candidate à la vice-présidence, souvent qualifiée de « centre-gauche » par les analystes. Cela est lié, fondamentalement, aux politiques interventionnistes du kirchnérisme, sur le plan économique, couplées aux programmes assistentialistes mis en œuvre après 2003. Sur ce volet, il s’agissait avant tout de faire baisser la pression sociale qui avait mené à l’explosion de décembre 2001 et à la crise de régime qui avait conduit à la démission en catastrophe du président De La Rúa, auquel avaient succédé pas moins de quatre présidents jusqu’en mai 2003. Bénéficiant des cours élevés des matières premières qui ont également profité aux autres « présidents post-néolibéraux » du continent arrivés au pouvoir dans les années 2000, le kirchnérisme a restauré un nouveau paradigme de gouvernabilité pour le pays, assurant les affaires des principaux secteurs économiques du patronat argentin et impérialiste, restructurant et remboursant une bonne partie de la dette après le défaut de paiement du début du siècle. Pour un courant censé être de « centre-gauche », il est difficile de faire mieux. Cependant, étant une personnalité fortement clivante vis-à-vis des secteurs les plus conservateurs et des classes moyennes, Cristina Kirchner a choisi de faire un pas de côté pour permettre à Alberto Fernández, plus consensuel (l’un de ses anciens collaborateurs entre 2003 et 2008, puis opposant après 2008), de prendre la tête du ticket présidentiel.

Du côté des personnalités montantes du kirchnérisme, la tendance est, également, au modérantisme et à la prudence. Dans la stratégique province de Buenos Aires, la plus peuplée et la plus importante du pays, que la droite a pour la première fois ravie aux péronistes en 2015, c’est Axel Kicillof, un économiste qualifié avec bienveillance de « progressiste » voire de « marxiste » par certains en Europe, dernier responsable de ce portefeuille au niveau national sous Cristina Kirchner entre 2013 et 2015, qui s’apprête à reconquérir l’exécutif provincial. L’actuelle gouverneure de droite, María Eugenia Vidal, ne s’est pas privée de souligner comment la plupart des lois provinciales adoptées au cours des dernières années l’ont été avec l’appui de « l’opposition » péroniste qui soutient Kicillof. Ce dernier, par ailleurs, a multiplié au cours des dernières semaines les rencontres avec les secteurs les plus concentrés du patronat argentin, avec la Société Rurale, l’Union Industrielle Argentine et des think tanks de droite pour rassurer les « pouvoirs forts » de la province (auxquels il faut rajouter « La Bonaerense », la police provinciale, toute puissante dans les trafics et rackets en tout genre), pour leur dire que sa politique s’inscrira davantage dans la continuité des politiques ordolibérales qu’en rupture avec ces dernières.

Et maintenant ?

Le ton monte, comme de coutume, dans la dernière ligne droite de la campagne. Les accusations fusent de toute part. Fernández ne se prive plus de traiter ouvertement le président sortant de « menteur », le rendant responsable de la crise actuelle, ce qui n’est que partiellement juste, car cela revient à oublier l’héritage de douze années de kirchnérisme à la tête du pays. Les insultes et les mots d’oiseau ne sauraient faire oublier l’essentiel, à savoir qu’en faisant porter le chapeau à Macri, Fernández s’apprête à faire exactement la même chose que ce dernier a fait vis-à-vis du kirchnérisme, et avec le même argument : « c’est la situation catastrophique dans laquelle je trouve le pays à cause de mon prédécesseur qui m’oblige à négocier avec le FMI et à prendre des mesures austéritaires ». Sur le plan des mobilisations contre la pauvreté et le chômage qui ont émaillé les mois d’août et de septembre, Fernández a fait preuve de beaucoup de franchise. Face aux manifestations de chômeurs et des mouvements piqueteros, qu’ont accompagnées les syndicats combatifs dirigés par l’extrême gauche et une fraction du "mouvement des usines récupérées" (reprises par les travailleurs), Fernández a fait appel à la « responsabilité », à ne pas faire le jeu de la droite et, en définitive, à attendre les élections pour sanctionner la droite et, surtout, à rester chez soi ou à travailler sans se plaindre, quand on a la chance d’avoir un emploi. C’est, en dernière instance, la grande vertu du péronisme, celle de garantir un pays dans lequel, grâce à la complicité de la bureaucratie syndicale, « on travaille et on rentre à la maison » [« de casa al trabajo, del trabajo a casa].

Mais la crise n’en est qu’à ses débuts et le FMI, qui est appelé à rester dans le pays, entend que Fernández tienne des engagements. C’est la raison pour laquelle les marchés ont vivement réagi à la suite du résultat des primaires du mois d’août, remportées haut la main par Fernández, de façon, également, à lui lancer un avertissement. C’est en cela, comme l’a souligné Del Caño au cours de la campagne et lors du débat présidentiel, face au silence assourdissant de ses concurrents, que l’Equateur montre le chemin et indique l’espoir : que le néolibéralisme contre les peuples et le monde du travail n’est pas une fatalité et qu’il est possible de résister et de faire reculer les gouvernements austéritaires. Dans le Chili voisin, c’est la décision, vendredi, d’augmenter le prix des transports à Santiago qui a mis le feu aux poudres avec, à la clef, comme en Equateur, la proclamation de l’état d’urgence dans la capitale et la militarisation de l’espace public pour faire taire les manifestants qui sont descendus par dizaines de milliers dans la rue. Le gouvernement Piñera a dû faire machine-arrière après la journée historique de mobilisations qui se sont étendues à l’ensemble du pays, le 19 octobre. C’est en ce sens que la campagne menée par le Front de Gauche et des Travailleurs – Unité vise non seulement à déboucher sur le plus grand nombre d’élu.es, au niveau local, provincial voire même national, qui seront autant de relais pour les luttes à venir. Mais la campagne a également été destinée à préparer les résistances qui ne manqueront pas de surgir, sur les questions de l’emploi, des salaires, du droit des femmes ou de la protection de l’environnement, et ce de façon à les coordonner pour préparer la contre-offensive nécessaire. C’est en ce sens, également, que le très gros meeting de campagne réalisé par le FIT-U en plein centre de la capitale, le 5 octobre, n’a pas laissé indifférent, faisant réagir chez les analystes les plus attentifs à l’évolution possible de la situation.

Fernández, en décembre, sera très probablement à la Casa Rosada. Au ministère de l’économie, il est possible que ce soit le candidat péroniste conservateur Roberto Lavagna, qui devrait arriver en troisième position avec Consenso Federal, qui hérite du portefeuille. Malgré les promesses, les expectatives de millions d’Argentins et d’Argentines qui auront voté « contre Macri » vont entrer en collision avec la Realpolitik préconisée par Fernández et les siens. Raison de plus pour se préparer et suivre de près la façon dont les trotskystes, en Argentine, s’apprêtent à répondre à cette situation.

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