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Assemblée représentative de la France Insoumise : la crise perdure malgré la restructuration

Très attendue, notamment suite au long silence de Jean-Luc Mélenchon, cette assemblée représentative de la France Insoumise a marqué une tentative de restructurer le mouvement pour se relancer face aux critiques internes et à la défaite des européennes. Suffisant pour surmonter les limites stratégiques du mouvement ?

lundi 24 juin

Crédit photo : GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Après la défaite aux européennes, une assemblé représentative pour relancer LFI ?

Après la déroute électorale de LFI, la prise de parole de Jean-Luc Mélenchon a été particulièrement attendue. De nombreuses interventions publiques ont vu s’affronter plusieurs lignes politiques au sein de la France Insoumise ; de façon schématique, les tenants d’une refondation de la gauche réformiste se sont opposés aux partisans d’une référence maintenue à la ligne populiste.

Du côté de la ligne d’une réorganisation des gauches réformistes, l’appel à un « Big Bang » de Clémentine Autain et Elsa Faucillon a attaqué la ligne majoritaire, dénonçant les manquements à la démocratie interne du parti (voire son absence totale), critiquant la figure jugée « trop clivante » de Mélenchon et la ligne populiste. De l’autre côté, la ligne majoritaire populiste s’est faite entendre par l’intermédiaire d’Alexis Corbière, Manuel Bompard ou Raquel Garrido. Avec des variantes, cette ligne entend maintenir la ligne populiste et réitère son soutien à Jean-Luc Mélenchon comme principale personnalité capable d’incarner la figure d’un tribun populaire. Toutefois, cette stratégie comporte de nombreuses contradictions qui ont grevé le projet électoraliste de la France Insoumise.

Avant les européennes déjà, l’oscillation entre ces deux politiques a rendu illisible le positionnement politique de la France Insoumise, lui coûtant en partie son score aux européennes. Comme le formulait Jérôme Sainte-Marie, politologue : « un positionnement ‘au milieu du gué’, ni vraiment populiste ni vraiment gauche classique, qui a fini par mécontenter tout le monde. (…) La stratégie était trop populiste pour la gauche, et trop à gauche pour les populistes ». L’impossibilité de trancher sur la question de l’Union Européenne a été l’expression la plus parlante de ces contradictions.

Si les critiques ont pu notamment se focaliser sur la figure de Jean-Luc Mélenchon ou les carences de démocratie interne, l’expression publique de ces débats fait état en réalité des contradictions stratégiques profondes qui traversent LFI depuis l’explosion de la lutte des classes à travers le mouvement des Gilets Jaunes. Cette assemblée représentative a visé en partie à répondre aux critiques internes, sans trancher toutefois sur une ligne, présentant comme conjoncturelles des limites qui sont en réalité inhérentes à la stratégie de LFI en vue de fonder un projet contre-hégémonique au néolibéralisme.

Cette assemblée représentative a pu répondre de façon allusive aux critiques à l’encontre du manque de démocratie interne, notamment par Clémentine Autain ou Thomas Guénolé. Des propositions ont été formulées entre autres pour palier ces manques de cadre de délibération collective, Adrien Quatennens étant promu au rôle de « coordinateur » et numéro 2 officieux de LFI.

Toutefois, la crise ne semble pas être terminée, à commencer sur le plan de la démocratie interne. Immédiatement après la nomination de Quatennens au poste de numéro deux, Clémentine Autain remarquait « ne pas savoir » comment s’était prise cette décision. Dans la journée, c’est Manon LeBretton, cadre de LFI et co-responsable de l’école de formation qui quittait le mouvement : « Après les attaques ouvertes de Jean-Luc Mélenchon sur les réseaux sociaux, la virulence avec laquelle celles et ceux qui ont formulé des critiques ont été taxés dans ce discours de nombrilisme (...) en a glacé plus d’un » a-t-elle déclaré, rouvrant la critique sur l’absence de démocratie interne au mouvement. L’hémorragie interne des cadres se poursuit donc, preuve que la crise n’est en rien une parenthèse close.

Plus fondamentalement, la référence à une stratégie populiste incarnée par Jean-Luc Mélenchon n’a d’aucune façon été remise en cause – au contraire, ce dernier a-t-il doublé la mise sur ce point en évacuant immédiatement toute auto-critique et s’en prenant directement à Emmanuel Macron et ses contradicteurs au sein de LFI. Dans une certaine mesure, Guillaume Tabard, éditorialiste au Figaro, relève la contradiction qui caractérise la position de Jean-Luc Mélenchon : « Pas d’autocritique, donc pas besoin de sacrifier sa personne sur l’autel de la relance de La France insoumise. « C’est quand même moi qui ai fondé la boutique ! » Sous le cri du cœur, un aveu : impossible d’échapper à cette logique de la Ve. Il a beau défendre « l’auto-organisation populaire », il n’en rappelle pas moins que son rôle personnel est « consubstantiel » au mouvement. »

Les contradictions stratégiques perdurent

Si l’un des objectifs de cette assemblée a été de restructurer le mouvement en vue des municipales, il y a fort à parier que les mêmes ambiguïtés s’exprimeront de façon accrue. D’une part la tension entre une ligne populiste de gauche et une autre qui cherche à recréer l’unité de la vieille gauche produit de nombreuses tensions qui rendent illisibles la ligne politique, LFI ayant notamment payé ses errements stratégiques aux européennes. Or le positionnement semble toujours aussi équivoque, maintenant ouvertes les possibilités de recomposition à gauche au vu de l’impossibilité de LFI d’adopter une position hégémonique compte tenu de leur faiblesse, et les références maintenues à la ligne populiste. « La gauche s’est coupée du peuple et il faut reconstruire ce lien. Il faut fédérer le peuple mais fédérer le peuple, c’est aussi ramener la gauche au peuple » déclarait ainsi l’ancien numéro deux de LFI Manuel Bompard au journal Regards, ou encore, signe d’une ambiguïté à l’égard des institutions de la gauche réformiste : « Le populisme ne tourne pas le dos aux organisations politiques si elles sont d’accord pour se mettre au service des constructions politiques nouvelles. »

D’autre part, la tension entre la logique purement électorale et le terrain de la contestation politique, qui s’est exprimée durant le mouvement des Gilets Jaunes avec des traits extra-parlementaires constitue une autre source d’ambiguïté pour LFI, rapidement dépassée sur le terrain de la lutte des classes. Avec la tentative de Mélenchon de courir, sans succès, derrière les Gilets Jaunes, Mélenchon s’est à la fois aliéné une partie des classes moyennes qui ont pu se rallier à Yanncik Jadot, tout en faisant reculer une partie des Gilets Jaunes qui y voyaient une tentative de récupération politicienne.

A ce titre, la défaite aux élections européennes est venue doucher les velléités hégémoniques de la France Insoumise, l’explosion du mouvement des Gilets Jaunes ayant révélé les limites d’une opposition purement parlementaire.

Si pour partie ce résultat est le fait d’une stratégie délibérée du gouvernement, la responsabilité en incombe aux ambigüités stratégiques et programmatiques de LFI. Rapidement dépassé sur le terrain de la lutte des classes par les Gilets Jaunes, c’est ensuite Marine Le Pen qui a été identifiée comme principale opposante à Macron. Ainsi, le choix erroné de faire des européennes un référendum anti-Macron a largement bénéficié au RN, comme le concède au demeurant Manuel Bompard lui-même dans un entretien au journal Le Point : « Mais quand nous avons dit, en août 2018, que l’élection européenne serait un « référendum anti-Macron », La France insoumise est identifiée très largement comme la première force d’opposition. Donc, poser cet enjeu-là a pour nous une pertinence. Après, les circonstances, notamment la stratégie d’Emmanuel Macron de se choisir un autre adversaire, ont sans doute fait que cela s’est refermé sur nous. Faire entendre que le bulletin de vote France insoumise était un bulletin qui permettrait de battre Emmanuel Macron est un discours qu’on peut entendre quand vous êtes identifié comme la première force d’opposition, mais c’est beaucoup plus difficile quand les enquêtes d’opinion vous mettent entre 8 et 10 %. Les gens se disent forcément que la marche est un petit peu haute. Il est sans doute vrai que cette stratégie-là a constitué un piège. »

Une crise latente en vue des municipales ?

Pour les municipales la même tension risque de venir perturber la ligne politique, entre le soutien aux initiatives d’auto-organisation, avec le risque de se voir déborder sur le terrain de la contestation ou d’être taxé de récupération, et la tentative de canaliser les luttes sur un terrain électoral. La formule de « fédération populaire » cristallise parfaitement cette ambiguïté : « L’élection municipale est une bonne élection pour mettre en place la Fédération populaire. […] Il faut partir des forces vives qui existent et qui se battent dans la société  » résume Manuel Bompard à Regards.

Enfin, la France Insoumise fait face à la contradiction entre sa stratégie populiste et la nécessité de structurer de façon durable le mouvement. En effet, la stratégie populiste est capable de réaliser de façon spectaculaire des percées électorales, surtout en adéquation avec la logique représentative et personnelle de la Vème République, comme le souligne Guillaume Tabard, déjà cité : « Le député de Marseille a beau prôner le passage à la VIe République, il joue pleinement le jeu d’une Ve dans laquelle un parti n’existe pas sans compétiteur reconnu à l’élection présidentielle. Or, comme présidentiable à LFI, pour l’heure, il n’y a toujours que lui. »

Toutefois, ces mouvements rencontrent des difficultés lorsqu’il s’agit de perdurer. Dans les faits, si Mélenchon revendique qu’il s’agit bien toujours d’un mouvement, et non d’un parti, ligne réaffirmée par Adrien Quattenens, une contradiction s’ouvre lorsqu’il s’agit de pérenniser politiquement la France Insoumise. Il semblerait que pour le moment, ces contradictions soient balayées, dans l’attente de retrouver un élan aux municipales afin de s’en servir comme tremplin pour les présidentielles.

Comme exposé plus haut, ce sont les ambiguïtés et limites relativement à l’explosion de la lutte des classes qui ont révélé les contradictions inhérentes au projet populiste de LFI. Son incapacité à former un projet contre-hégémonique opposé au « bloc bourgeois » incarné par Macron s’est exprimé dans le suivisme acritique dont a fait preuve Jean-Luc Mélenchon envers les Gilets Jaunes. Une position par ailleurs maintenue, entre référence au populisme et appels marqués au « patriotisme », jouant une rhétorique qui pourtant profite de façon marquée à l’extrême-droite, lorsque ce dernier s’est rendu sur le site de General Electric vêtu d’un Gilet Jaune et a déclaré : "Comme beaucoup je ressens comme une blessure. […] C’est davantage qu’une usine dont il est question : il est question de science, de technique et de patrie."

La tentative de restructuration interne s’avèrera-t-elle dès lors suffisante pour répondre aux dissensions internes et relancer LFI après la déroute des européennes ? Dans l’attente de 2022, Mélenchon a promu ses fidèles lieutenants pour stabiliser la structure et se mettre en retrait. Sur le plan des contradictions stratégiques du mouvement toutefois, celles-ci restent bien présentes. Pour les municipales, il y a donc une possibilité importante de retrouver les contradictions mêmes qui ont provoqué une crise au sein de la France Insoumise.




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